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Crise climatique et volonté politique

dimanche 8 janvier 2012, par Agnès SINAï (Date de rédaction antérieure : octobre 2006).

« Le temps est hors de ses gonds. Ô sort maudit, qui veut que je sois né pour le rejointer ! »
William SHAKESPEARE [1]

Aujourd’hui, la totalité du mouvement du monde est devenue l’exécution du projet que nous avons pour lui. La vision prémonitoire peinte par Max Ernst d’un Ubu Imperator régnant sur le désert et tournoyant sur lui-même, telle une toupie délocalisée dans un néant écologique, est à l’image de l’évolution de l’humanité contemporaine. Toujours plus, plus vite et plus loin au risque de n’arriver nulle part : cette pulsion cinétique profonde est la cause en amont de la mutation climatique en cours. La plupart des dysfonctionnements de la biosphère résultent d’une multitude d’actes individuels apparemment anodins et infimes, mais répétés des millions de fois à l’échelle de la planète. La crise environnementale relève somme toute de la démesure ordinaire. Cette illimitation du mouvement est repérée scientifiquement comme dangereuse pour le thermostat planétaire. Le temps qu’il fait n’est désormais plus une donnée anodine, mais un enjeu en amont de la politique, parce que vital pour l’avenir de la vie sur Terre. La butée climatique, combinée avec l’amenuisement des ressources énergétiques, devrait déterminer, au cours de ce siècle, une civilisation de la sobriété, si elle n’entraîne pas une régression chaotique. Il est de la responsabilité des générations présentes d’engager des trajectoires de décroissance des émissions de gaz à effet de serre.

De ce que l’on sait à ce que l’on fait : Kyoto, ou l’émergence d’un droit des limites
Partout dans le monde, les scientifiques observent une corrélation entre hausse du gaz carbonique (CO2) – principal gaz à effet de serre – et augmentation des températures. Leurs superordinateurs tournent en permanence pour élaborer des modèles de prévision du climat, à partir desquels sont définis des scénarios. Selon la quantité de particules de CO2 émises, la température pourrait, d’ici la fin du siècle, augmenter de 1,4 à 5,8 °C en moyenne sur la planète, d’après le rapport 2001 du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), organe de référence mondial en matière climatique (dans le nouveau rapport qui sera rendu public en 2007, l’hypothèse haute d’augmentation de la température devrait être encore relevée). Une vitesse de réchauffement sans précédent : pendant la transition interglaciaire, la terre a gagné 1 °C par millénaire. Or, à supposer que la terre ne se réchauffe que d’un degré en 100 ans, ce serait déjà un changement dix fois plus rapide qu’en rythme d’évolution naturelle. En l’état actuel des scénarii climatiques, les scientifiques du GIEC prévoient un doublement de la concentration de CO2 d’ici à 2050 (par rapport au taux de l’époque pré-industrielle). Laquelle aboutirait à une hausse d’au moins 2,5 °C de la température, voire plus, selon la réactivité du système climatique.

À la veille de la Conférence de Montréal sur les changements climatiques, en décembre 2005, les Académies des sciences des plus grands pays de la planète ont produit une déclaration commune [2] exhortant les décideurs politiques à prendre au sérieux la menace du réchauffement global. Les rapports élaborés par les quelque 2000 scientifiques affiliés au GIEC fournissent un corpus incontesté et projettent des scénarios climatiques pour les siècles à venir. Selon que la température globale augmentera de 2 °C, de 4 °C ou de 6 °C au cours des 100 prochaines années, la carte du monde ne sera pas la même. D’ores et déjà à +1 °C, c’est la mort des récifs coralliens. 2 °C de plus, et c’est la fin des cultures de café en Afrique. 3 °C de plus entraîneront la fonte de la calotte du Groënland. 4 °C de plus, et c’est le Gulf Stream qui s’enlisera dans les eaux diluées de la calotte arctique en fonte. Des choix politiques actuels dépend le déroulement de la vie sur terre pour les siècles à venir, voire les prochains millénaires.

La science a joué un rôle éminemment déclencheur dans la prise de conscience de la communauté internationale. Au sein du GIEC, placé sous l’égide du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et de l’Organisation météorologique mondiale, des centaines de scientifiques suivent les processus de réchauffement climatique, échangent et recoupent leurs informations, élaborent des rapports. Le premier paraît en 1990 et sert de base à la négociation de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée à Rio en 1992 à l’unanimité de la communauté internationale.

Reste que la Convention de Rio n’est, en 1992, qu’un accord de principe. Elle ouvre la voie à un long processus de négociations : de 1995 à 1997, les négociateurs élaborent le Protocole de Kyoto, puis, à partir de 1997 jusqu’à aujourd’hui, ils s’adonnent à en définir les modalités d’application. Le Protocole est entré en vigueur le 16 février 2005 après maints rebondissements. Sa mise en œuvre effective prendra effet en 2008. Une novlangue s’élabore au fil des conférences, qui n’est pas sans induire une sorte de déréalisation collective des élites en présence. Le régime de Kyoto pourrait devenir le premier protocole de décroissance de l’histoire des sociétés industrielles, mais il donne lieu, pour le moment, à un enchevêtrement de stratégies d’évitement et de reports d’échéance qui finissent par occulter les enjeux véritables.

Échapper à la décroissance
Depuis la naissance du Protocole de Kyoto, la diplomatie climatique s’évertue à forger des mécanismes de flexibilité visant à concilier la poursuite de la croissance économique avec les modestes objectifs de réduction de gaz à effet de serre auxquels les pays industrialisés ont fini par accepter de se soumettre. La conférence de Kyoto accouche d’une injonction paradoxale : pour sauver le bien commun qu’est l’atmosphère, il faut le marchandiser.

À l’issue d’âpres négociations, les pays industrialisés s’accordent à Kyoto sur un objectif de réduction globale de réduction de 5 % de leurs émissions par rapport à une année de référence, 1990, en vue d’une date-butoir, 2012. C’est une première reconnaissance internationale de la nécessité de réduire les gaz à effet de serre, même s’il ne s’agit pas de remettre en question les modes de vie des sociétés industrielles. Observateurs et négociateurs plongent dans un univers arithmétique où devient possible l’achat de parts d’atmosphère sur un marché virtuel de permis d’émissions. La mathématisation du problème répond à la recherche de solutions flexibles et conciliantes avec le système économique, au risque de fabriquer des mécanismes d’occultation de l’urgence écologique.

Les négociations se jouent entre deux pôles : la flexibilité (pôle économique, favorable à la poursuite de la croissance matérielle) et l’intégrité environnementale (pôle écologique, donnant la priorité à la protection du climat). Et c’est la flexibilité qui l’emporte. Aux termes de l’accord de Kyoto, les pays industrialisés peuvent avoir recours à un arsenal de mécanismes qui entérinent la vision selon laquelle la nature est un instrument au service de l’économie. C’est ainsi que se met en place une technologie politique de la nature, qui possède sa propre logique et son propre jargon, et dont l’avenir dira la part d’efficacité et la part de chimère.

En résumé, les permis d’émissions négociables seront échangeables entre pays industrialisés à partir de 2008 : ceux qui seront parvenus à dépolluer au-delà de leurs quotas d’émission pourront vendre ce « surplus » à des pays du même statut. L’European Emission Trading Scheme, ouvert le 1er janvier 2005, préfigure ce système d’échange de quotas de gaz à effet de serre. La Commission européenne estime que les 25 pays de l’Union pourront atteindre une réduction de 11,3 % de leurs émissions en 2012 par rapport à 1990, grâce à la combinaison de mesures réglementaires et volontaires, avec le système d’échange de quotas inspiré des mécanismes de Kyoto [3]. Pour autant, ce système n’induira qu’une part minoritaire de ces réductions, car les industries lourdes soumises à ces quotas ont déjà largement amélioré leur efficacité énergétique. Après avoir augmenté ses rejets de 1,4 % en 2003 et de 0,3 % en 2004, l’Union européenne est encore à 7,1 points de son engagement (fixé à une réduction de 8 % de ses émissions de 1990). Il reste beaucoup de chemin à parcourir : cibler d’autres gisements de gaz à effet de serre, en particulier dans le secteur des transports terrestres, du transport aérien, pour l’heure non assujettis aux accords de Kyoto.

Les prémices du marché européen des quotas de CO2 sont annonciatrices des difficultés qui pourraient survenir ultérieurement. La pertinence environnementale de ce marché ne se vérifiera que si le nombre de tonnes de CO2 échangeables est strictement plafonnée par les Etats. Car il faut que la valeur de la tonne soit à terme prohibitive, afin d’inciter à des réductions à la source, par des technologies de production alternatives, émettant peu ou pas de CO2. Pour que le processus soit efficace sur le plan climatique, il faut que les agents économiques payent moins cher leurs innovations technologiques que leur contingent de tonnes achetées sur le marché du carbone. Ce qui suppose que la tonne de CO2 atteigne progressivement un prix dissuasif. Pour le moment, parce que le prix de la tonne de CO2 est très faible, il ne peut déclencher d’investissements supplémentaires significatifs. Les industries françaises ont obtenu une surallocation de quotas : 13 % de plus que les émissions réelles des industries concernées, qui ont contribué au mini crash sur le jeune marché européen des permis d’émission en avril 2006. À quand des réductions concrètes ? Les allocations de quotas sont fondées sur les prévisions de croissance et de production des industriels. Infléchir les émissions passe par des quotas moins généreux, qui respectent les objectifs de Kyoto et l’orientation des sociétés industrielles vers une division par 4 des gaz à effet de serre d’ici à 2050 – passage obligé pour éviter le pire. Il est à craindre que les prochaines conférences climatiques voient les États réclamer des allocations de quotas importantes, sous la pression de lobbies industriels soucieux de retarder les coûts de la décarbonisation à la source.

D’ores et déjà, des centaines de courtiers en certificats de réduction d’émissions se positionnent sur le marché du carbone. Ce marché commence à exister à travers les mécanismes de développement propre (MDP) : en échange de crédits d’émissions accordés aux pays industrialisés, les pays du Sud signataires du protocole de Kyoto peuvent bénéficier de transferts de technologies dites propres, c’est-à-dire faiblement émettrices de gaz à effet de serre. Ces transferts de technologies relèvent en majorité de la production électrique : introduction des énergies renouvelables, amélioration de l’efficacité énergétique des processus industriels, mais aussi récupération et enfouissement de déchets gaziers (méthane et autres gaz à effet de serre puissants comme les HCFC 23 [4]) et puits de carbone (grandes plantations forestières à croissance rapide).

Les processus de séquestration du carbone sont au cœur des stratégies de report d’échéance de la réduction à la source des gaz à effet de serre. Deux formes de séquestration sont à l’ordre du jour : la séquestration par réinjection dans les sous-sols des gaz émis lors de l’extraction des combustibles fossiles, et la rétention naturelle par les puits. La première solution – le stockage géologique du CO2 – fait l’objet de réserves, même s’il est en passe de se banaliser. L’injection du CO2 est susceptible de modifier la composition chimique des cavités souterraines. L’équipe du service de géologie des Etats-Unis a injecté sous pression 1 600 tonnes de CO2 liquide dans une poche aquifère de 24 mètres d’épaisseur située à 1 500 mètres de profondeur. Des échantillons tirés de ce réservoir ont montré une modification de sa composition chimique : son acidité a rapidement augmenté, ce qui s’est traduit par une dissolution des carbonates et d’autres minéraux. « Cela pourrait finir par créer des passages dans la roche ou les scellements des puits, conduisant à des fuites de saumure ou de CO2 », écrivent les chercheurs dans la revue Geology de juillet 2006 [5]. La capacité de stockage des aquifères salins profonds est évaluée entre 350 et 1 000 gigatonnes de gaz carbonique – à rapporter aux 30 gigatonnes annuelles d’émissions d’origine humaine. La tentation est grande de recourir à cette technologie, à laquelle le GIEC a consacré un rapport spécial qui tend à la présenter comme susceptible de réduire la dispersion du CO2 sur les sites d’extraction pétrolière [6]. Si elle venait à se généraliser, elle permettrait aux industries fossiles qui la mettraient en œuvre de disposer de davantage de certificats de réduction d’émissions sur le marché international.

Autre pivot de ces stratégies dilatoires, les puits forestiers. Les océans et les forêts (et aussi les sols et la végétation en général) absorbent plus de la moitié du gaz carbonique dégagé par la combustion de matières fossiles (pétrole, charbon, gaz naturel). Ce sont d’importants régulateurs du climat. Les voici mis à contribution. Forêts et océans ont été considérés, dès le Protocole de Kyoto, comme comptabilisables dans la lutte contre le changement climatique. Malgré les incertitudes scientifiques quant à l’évolution à long terme de la capacité d’absorption de ces puits, les négociateurs du climat, sous la pression des industriels, les ont adoubés comme outils officiels de lutte contre le changement climatique. Kyoto donne lieu à une industrialisation de la nature en encourageant de gigantesques plantations de monocultures et le recours à des techniques de stockage géologique du carbone et de séquestration dans les océans. Cependant, une proposition originale émise par la Papousie-Nouvelle Guinée a circulé lors de la Conférence de Montréal sur les changements climatiques en 2005 : et si l’on subventionnait les pays forestiers – comme l’Indonésie, le Brésil, la Papouasie, pour ne plus déforester et conserver en l’état les forêts primaires ? Ce serait la solution la plus rationnelle écologiquement parlant : une reconnaissance de la nécessité de sortir du productivisme pour protéger la planète. Elle permettrait aux pays concernés de conserver une source majeure de devises, sans pour autant liquider leurs précieuses ressources. La proposition fera l’objet de pourparlers ultérieurs. Son destin est lié à l’abondement du Fonds pour l’environnement mondial, dont les ressources dans le domaine des changements climatiques s’élèvent à la somme dérisoire de 200 millions de dollars pour 2004-2005.

Le tournant de Montréal
La lutte contre le changement climatique balance entre déni et croyance : déni de réalité face à l’ampleur du phénomène inédit qu’est l’emballement de l’effet de serre, croyance dans la fuite en avant technologique comme réponse aux maux de l’artificialisation du monde. Les négociations oscillent entre raison écologique et addiction à la croissance. Elles sont en partie consacrées, depuis dix ans, à élaborer des échappatoires à la contrainte – via le recours aux permis d’émission et aux puits plutôt qu’à la mise en œuvre immédiate de réductions à la source.

Pour autant, depuis le cyclone Katrina, l’heure n’est plus au déni de la mutation démesurée qui affecte le climat et les écosystèmes. Trois paramètres permettent d’affirmer qu’une évolution majeure est en train de se jouer dans les pourparlers climatiques. D’abord, la multiplication des rapports scientifiques concorde avec les faits : sécheresses, canicules, incendies, inondations, multiplication des cyclones, vulnérabilité récente des pays riches au réchauffement global sont un premier facteur de sensibilisation à la question climatique. Ensuite, la science est parvenue à définir un seuil objectif de précaution climatique : nul n’ignore désormais qu’au-delà de 450 ppm (parties par million), qui quantifient la teneur de l’atmosphère en molécules de carbone, le climat pourrait entrer dans une ère très périlleuse, et qu’une stabilisation des émissions s’impose, afin de ne pas dépasser ce seuil d’alerte. En 2005, nous avons atteint la barre des 380 ppm et, en moyenne, chaque année ajoute entre 1 et 2 ppm. Enfin, les collectivités locales, de la Caroline du Nord à Châlon-sur-Saône, prennent les devants et commencent à mettre en place des plans de lutte contre le changement climatique et à prendre des mesures d’adaptation pour être moins vulnérables.

Ces trois facteurs d’évolution ont concordé lors de la 11e conférence des Nations unies sur le changement climatique à Montréal en décembre 2005, où étaient présents de nombreux maires des États-Unis et des représentants des peuples Inuits venus du nord du Canada. Sous la pression de l’opinion publique, la communauté internationale, après des pourparlers ralentis par les atermoiements coutumiers de l’administration Bush et de la délégation russe, a entériné la poursuite des accords de Kyoto au-delà de 2012, échéance de « Kyoto I ». Elle s’est accordée sur le principe de la nécessité absolue de stabiliser la hausse de la température globale à +2 °C, et, pour ce faire, de plafonner les émissions à 450 ppm. Elle a entériné ce que montrent la plupart des modèles de simulation : la stabilisation de la température globale suppose que les pays industrialisés divisent au moins par quatre leurs émissions actuelles d’ici à 2050. Les grands pays du Sud – Inde, Chine et Brésil, finiront eux aussi par devoir plafonner les leurs. Si la communauté humaine veut stabiliser le climat, il faut multiplier par douze l’objectif de Kyoto afin de maintenir le CO2 atmosphérique au double de son niveau préindustriel !

La communauté des négociateurs et les think tanks économiques semblent désormais convaincus des menaces qu’impliquent les bouleversements du climat. Alors qu’elle continue à subventionner les énergies fossiles dix fois plus que les renouvelables [7], la Banque mondiale s’est lancée dans l’évaluation des dégâts climatiques en termes de points de PIB [8]. Ne rien faire pour réduire le risque climatique ne va-t-il pas finir par coûter plus cher que décarboniser l’économie ? La facture des cyclones de 2004 et 2005, qui ont ravagé les régions les plus touristiques du sud-est des États-Unis, s’élève à quelque 90 milliards de dollars pour les assureurs. D’où une convergence d’intérêts inattendue entre les environnementalistes et une partie du monde des affaires, venus réclamer un système de régulation globale et pérenne. Il reste à calculer globalement ce qu’il risque d’en coûter de ne rien faire.

Reste aussi à infléchir concrètement les trajectoires d’émission : comment sérieusement envisager une division par 4 des émissions des pays industrialisés d’ici à 2050 alors que celles-ci sont en train d’exploser ? L’Agence internationale de l’énergie (AIE) n’a-t-elle pas publié en juillet 2006 un scénario tendanciel prévoyant une envolée de 137 % des émissions mondiales de CO2 entre 2003 et 2050 ? Ce scénario terrifiant anticipe le recours aux pétroles non conventionnels et aux carburants synthétiques à partir du charbon au moment où le pétrole brut, faute de réserves suffisantes, aura atteint un prix très élevé. « Tendanciel » signifie « business as usual » : rythme de croissance soutenu sur la base du modèle de société de consommation actuel.

Des projections aussi insoutenables sur le plan écologique ne peuvent que démontrer que tous les paramètres de la croissance sont à repenser. Toute l’économie est à reconvertir, sur la base d’indicateurs qui intègrent le coût des dégradations environnementales et fassent primer la sobriété. C’est le cas du Happy Planet Index [9]. Au lieu de classer les pays par leur richesse économique, des économistes britanniques ont établi un palmarès des pays du monde non pas les plus riches, mais les plus heureux, selon trois critères : qualité de vie, espérance de vie et maintien en bon état de l’environnement. D’après leur étude, un pays heureux est un pays où l’on vit plutôt vieux, sans consommer outre mesure, et en harmonie avec la nature : on utilise juste ce qu’il faut de ressources naturelles pour satisfaire ses besoins, avec sobriété. Et que donne ce classement ? La France arrive en 129e position ! L’Allemagne s’en tire mieux, puisqu’elle est classée au 81e rang, alors qu’elle est le 5e pays le plus riche du monde. Autant dire que ce n’est pas forcément le confort qui fait le bonheur. C’est l’archipel des Vanuatu, dans le Pacifique sud, qui arrive en tête du palmarès.

Très loin des Vanuatu, le G8 de Saint-Pétersbourg de juillet 2006 a oublié les orientations esquissées à Montréal, les projections de l’AIE et des scientifiques du GIEC. Un an après Gleneagles (Écosse), où le changement climatique avait été l’une des dominantes du sommet annuel des huit grandes puissances, le lien entre sécurité énergétique et lutte contre le réchauffement planétaire est largement absent du projet de déclaration sur la « Sécurité énergétique mondiale » (Global Energy Security). La sécurité énergétique reste au service de l’appétit de croissance inextinguible de sociétés en développement perpétuel. C’est un enjeu de puissance et de domination. La sécurité climatique passe au deuxième plan et n’est pas définie comme déterminante en amont de toutes les politiques énergétiques. Le nucléaire fait l’objet d’un paragraphe à part entière, mis sur le même plan que les énergies renouvelables et les économies d’énergie, alors que son mode de production est par essence incompatible avec toute forme de décentralisation de la production énergétique – l’énergie décentralisée étant la plus sûre et la plus sobre. Le nucléaire mobilise des subventions très élevées, au détriment d’investissements dans les énergies alternatives et de la généralisation de la sobriété et de l’efficacité énergétique.

Les trajectoires menant au facteur 4 telles que proposées par le groupe Négawatt proposent une alternative réalisable dès aujourd’hui [10]. Il faut agir sur la demande énergétique (pour qu’elle baisse) et faire évoluer l’offre en direction des énergies renouvelables. Eliminer les gaspillages au cours du processus de production, qui représentent près de la moitié de la consommation d’énergie primaire aujourd’hui. Doubler la part des transports de voyageurs par transports en commun – bus ou rail – est une solution réaliste. Plafonner la consommation moyenne des moteurs à 3,3 litres/100 km plutôt qu’aux 7 litres actuels, développer le télé-travail et le covoiturage, de telles mesures sont accessibles à la volonté politique et supportables par l’opinion publique. L’assainissement énergétique des logements anciens et nouveaux est parfaitement réalisable. La mise en œuvre de ces solutions créera des centaines de milliers d’emplois. Elle implique de déconcentrer la production d’énergie au sein d’une économie relocalisée. Les collectivités locales, les régions en particulier, offrent l’échelle la plus pertinente à cette conversion inéluctable de notre rapport à l’énergie. Partout émergent les volontés de passer le cap, sans plus attendre que les méandres de la diplomatie climatique internationale débouchent sur des solutions qui s’imposent. Kyoto aura permis de tirer la sonnette d’alarme tout en instaurant des mécanismes excessivement complexes et un rapport par trop abstrait à leur objet. Les territoires, parce qu’ils sont aux premières loges de l’insécurité climatique, sont le fer de lance de la décroissance des gaz à effet de serre. Ce ne sont pas les solutions qui manquent, mais l’axe de conviction, la désoccultation des enjeux et une vaste opération de désintoxication collective.

Notes

[1William Shakespeare, Hamlet, « The time is out of joint ; O cursed spite, That ever I was born to set it right ! », traduction par Yves Bonnefoy, Mercure de France, Paris, 1962.

[3Commission européenne, Report on Demonstrable Progress under the Kyoto Protocol, juin 2005.

[4Molécule impliquée dans la fabrication des gaz réfrigérants, dont le pouvoir de réchauffement global est de 11 700 fois celui d’une molécule de carbone.

[5Cf. Hervé Morin, « Une étude relance le débat sur le stockage géologique du CO2 », Le Monde, 30-31 juillet 2006.

[6Intergovernmental Panel on Climate Change, Carbon Dioxide Capture and Storage, novembre 2005.

[7Cf. Friends of the Earth, Power Failure : How the World Bank is failing to adequately
finance Renewable Energy for Development
, octobre 2005, www.amisdelaterre. org/article.php3 ?id_article = 1729

[8Banque mondiale, Where is the Wealth of Nations ?, décembre 2005.

[9The (Un) happy Planet Index. An Index of Human well-being and environment,
New economics Foundation, 2006. www.happyplanetindex.org

[10Scénario Négawatt 2006 pour un avenir énergétique sobre efficace et renouvelable, www.negawatt.org.

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