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Hors champ - Histoire d’un mot

Sur l’origine historique de l’emploi du mot décroissance

dimanche 8 janvier 2012, par Jacques GRINEVALD (Date de rédaction antérieure : octobre 2006).

Salut Bruno,

En effet, notre terme de « décroissance » – hélas repris à présent avec des acceptions assez farfelues dont nous devons nous démarquer – ne se trouve pas dans le grand livre de Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, publié en 1971 (et toujours pas traduit en français).

Ce livre est en effet difficile et peu de gens l’ont lu en entier, encore moins réellement compris. Il y a des pages entières que seul un expert en calcul des probabilités et en sciences mathématiques et physiques peut raisonnablement suivre correctement.

Les thèses fondamentales de Georgescu, exposées dans ce livre hétérodoxe (hétérodoxe aussi bien pour l’establishment des physiciens que des économistes) – et qui sont pour l’essentiel un développement technique de l’Introduction de son livre Analytical Economics : Issues and Problems, (1966 ; trad. fr. : La Science économique : ses difficultés et ses problèmes, Dunod, 1970) – sont de nature essentiellement épistémologique et philosophique.

Elles concernent aussi bien l’interprétation statistique dominante du second principe de la thermodynamique (la fameuse loi de l’entropie), que les rapports entre les sciences de la nature et l’économie (Georgescu reprend à Ernst Mach l’idée qu’une loi ou un concept de la physique théorique représente une « économie de pensée »), et, en fin de compte, les fondements biophysiques – au sens d’Alfred Lotka – de l’économie du développement, et donc de toute la science économique moderne, qui visait à conceptualiser l’expérience de la « commercial society » (Adam Smith), la révolution industrielle (Marx) et l’extraordinaire croissance économique de l’Occident.

Disciple de Schumpeter, le premier théoricien de l’économie évolutionniste du développement, mais, en plus, d’une autre génération scientifique (d’après la Seconde Guerre mondiale), Georgescu va dépasser, et à vrai dire contredire, la conception circulaire, dynamique et pré-thermodynamique, du processus économique dans laquelle restait encore enfermé Schumpeter, faute d’avoir assimilé les implications bio-économiques de la Loi de l’Entropie – mises en évidence, d’une manière ambiguë, par les travaux, dans les années 40-50, de Lotka, Schrödinger (Qu’est-ce que la vie ?, 1945), Norbert Wiener, Léon Brillouin, que Georgescu-Roegen critique tout en leur devant une certaine audace interdisciplinaire et une volonté de renouer les affaires humaines avec le monde cosmique et en l’occurrence la face de la Terre, notre environnement planétaire limité.

L’idée de décroissance ne va être d’un produit dérivé, en somme.

C’est en juin 1974 que j’ai pour la première fois entendu Georgescu-Roegen faire un exposé brillant de ses idées sur la problématique bio-économique des ressources et de la pollution. C’était devant une vingtaine de personnes au département d’économétrie de l’Université de Genève.

J’ai été le seul à vraiment apprécier et à entrer en discussion avec lui. J’avais pris quelques notes. Tout son discours me semblait d’une évidence limpide, parce que j’étais déjà acquis – contrairement à la salle des économistes – au mouvement écologiste du début des années soixante-dix et dont l’actualité était renforcée par le choc pétrolier d’octobre 1973, appelée la « crise de l’énergie » aux États-Unis.

Le lendemain, j’ai écrit un compte-rendu de la conférence de Georgescu contenant son « programme bioéconomique minimal », en tant que communiqué de presse du Service de presse et d’information de l’université de Genève dont j’étais alors le responsable.

C’est à ce titre que j’avais été informé de cette conférence, mais c’est parce qu’un professeur de physique théorique, Josef Maria Jauch, m’avait prêté l’année précédente The Entropy Law and the Economic Process, alors que je terminais mon mémoire de maîtrise de philosophie sur le thème La Notion d’entropie dans la pensée contemporaine (université de Besançon, 1973), que le nom de Georgescu-Roegen et le thème de sa conférence avaient attiré mon attention.

Ce fut pour moi une singulière providence : une semaine plus tard, à Paris, Georgescu et moi, nous nous retrouvâmes, presque comme de vieux amis, à l’École Polytechnique à l’occasion du colloque du 150e anniversaire des Réflexions de Sadi Carnot.

Georgescu-Roegen prit grand plaisir à lire mon compte-rendu de sa conférence et pratiquement à cet instant me voua une amitié qui ne fit que se confirmer au fil des ans.

De retour à Genève pour moi, et aux États-Unis pour lui, une belle correspondance s’ensuivit. Georgescu m’envoya régulièrement tout ce qu’il publiait et m’annonçait ses voyages en Europe.

Nous nous revîmes souvent, notamment à Strabourg (ma ville natale) lorsqu’il y fut professeur invité en 1977-78.

L’idée de la décroissance – c’est-à-dire l’après-croissance ! – venait assez souvent dans nos discussions, notamment à propos de la critique que Georgescu-Roegen faisait de la thèse de l’économie stationnaire reprise par son ancien élève Herman Daly. L’anti-thèse de la croissance n’était pas l’état stationnaire mais tout simplement la décroissance.

L’exemple du pétrole, dont il avait une connaissance intime par son expérience roumaine, était l’un de ses exemples préférés, mais c’est à l’ensemble du stock géologique des ressources minérales accessibles et utilisables qu’il faisait référence, tout en précisant qu’il s’agissait de la moitié du problème, l’autre moitié étant la pollution et les déchets.

Georgescu-Roegen parlait souvent du déclin, decline en anglais.

Après l’abondance actuelle, exceptionnelle, et qui bénéficie à une minorité de l’humanité, l’avenir de notre espèce lui semblait très différent de celui que promettait l’idéologie moderne du progrès et du développement.

Dans son livre de 1971, p. 27, il citait Le Déclin de l’Occident de Spengler !

Il ne fait aucun doute que Georgescu était préoccupé par la longue durée, par le passé comme par l’avenir de l’espèce humaine, et non simplement le PIB d’une nation !

L’idée de la décroissance, qu’il accueillit très favorablement, n’a cependant pas été un titre de Georgescu-Roegen lui-même.

C’est seulement en 1979, dans une conversation avec notre éditeur de Lausanne, Pierre-Marcel Favre, que ce titre de Demain la décroissance fut adopté pour la traduction que j’avais faite, en collaboration avec le professeur Ivo Rens, dont j’étais alors l’assistant à la faculté de droit, de textes que Georgescu-Roegen m’avait envoyés, travail mené en 1976 et 1977, mais qui ne trouva pas facilement un éditeur (les refus furent nombreux, mais cette recherche m’amena – autre rencontre mémorable à l’origine d’une grande amitié – à rencontrer Armand Petitjean) comme je l’ai rappelé dans l’Introduction de la 2e édition au Sang de la terre en 1995.

Je prépare actuellement la troisième édition qui va sortir à la rentrée 2004.

Mon cher Bruno, je n’ai pas le temps d’en écrire plus aujourd’hui, je dois partir quelques jours à La Baume, en Cévennes, pour le 1er anniversaire de la mort de mon vieil ami Armand Petitjean (1913-2003), une énorme perte pour moi et pour toutes les « consciences écologiques ». Mais à part ça je reste à Genève cet été pour écrire…

Amicalement,

JACQUES GRINEVALD, 15 JUILLET 2004

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