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Le viol du bonheur

dimanche 10 mars 2013, par Jean-Claude BESSON-GIRARD

« Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre », « il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ». La chronique de Marie de Vergès, dans Le Monde du mardi 26 février 2013, réactualise, une fois de plus, le bon sens de ce proverbe ancien dans l’une et l’autre de ses formes.

Le premier devoir d’un chroniqueur, comme d’une chroniqueuse, n’est-il pas de s’informer avec exigence et de citer les sources contradictoires de ses informations avant de conclure dans un sens ou un autre ? Si tel avait été le cas de Madame Marie de Vergès, elle saurait que l’idée de décroissance ne doit pas être confondue avec la récession économique. La moindre curiosité en ce domaine en attesterait sans peine, tant la littérature sur l’objection de croissance est abondante et accessible à quiconque. Sans doute, lui a-t-il échappé aussi de lire dans Le Monde, du 9 février dernier, ans le supplément « CULTURE & IDÉES », la double page de Stéphane Foucart, titrée : « Notre civilisation pourrait-elle s’effondrer ? Personne ne veux y croire ». Elle saurait également que les études récentes sur lesquelles elle fonde son pamphlet « Parlons croissance, parlons bonheur » ont été contredites par d’autres non moins bien informées, ne serait-ce que celles offertes par la communauté scientifique internationale qui ne cesse, mais en vain semble-il, d’alerter l’opinion et les décideurs sur les menaces pesant sur l’avenir de notre espèce soumise au délire d’une démesure en tout domaines.
Dans le monde tel qu’il est devenu depuis peu, il n’est plus possible de penser et d’agir comme si l’effondrement de la biodiversité, la crise climatique, la raréfaction des ressources vitales, l’évolution démographique et les obscènes disparités sociales n’étaient que fables et vaines inquiétudes. C’est pourtant, semble-t-il, l’attitude de Madame de Vergès.
Le problème dans ce « débat d’idées » est qu’il ne s’agit pas d’idées mais de croyances. Dès lors, la réalité du monde commun, qu’il s’agisse d’économie, de société, de culture… ou de bonheur, se trouve distordue par les présupposés inhérents aux mondes et aux modes des croyances. Témoin des folies de son siècle, Goya a gravé une suite de chefs-d’œuvre sous le titre : « Le sommeil de la raison engendre des monstres ». Les objecteurs de croissance, témoins des folies du nôtre, luttent contre un déni des réalités qui concernent les enrichis comme les appauvris, les dominants comme les dominés. L’unique égalité entre eux réside dans le fait qu’ils habitent une même planète menacée comme jamais dans les équilibres de ses écosystèmes et rongée par l’égoïsme de ceux qui placent le bonheur dans un enrichissement matériel sans limites.
« Tant qu’il y a des prisons, nous ne sommes pas libres » écrivait Paul Éluard. Tant qu’existe la misère engendrée par une idéologie mortifère, nous ne pouvons pas être heureux. Si le bonheur existe, et il peut exister à chaque instant sans jamais pouvoir être possédé, la moindre des choses ne serait-elle pas de le protéger de tout viol ?

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