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La décroissance pour les pauvres

lundi 19 octobre 2009, par Chantal GUILLAUME

LA DECROISSANCE POUR LES PAUVRES !

C’est une rude tâche de faire la critique du capitalisme parce qu’il est capable de digérer ses opposants et de récupérer des pensées qui ne sont pas les siennes en les proposant même comme solutions à la crise économique qu’il a lui-même générée. C’est ce qu’il est en train de faire avec la décroissance. Il propose même la décroissance pour les pauvres ! Dans cette optique, celle-ci signifie, l’acceptation résignée de la pauvreté, c’est-à-dire la décroissance subie, imposée dans une logique d’exclusion des plus fragiles et des plus précaires. Nos élites qui n’ont cessé de promouvoir la consommation, l’accumulation de biens matériels découvrent les vertus de la simplicité volontaire, des valeurs extra économiques ( les liens, le temps, le don...) lorsque le système capitaliste ne peut plus assurer la croissance. La décroissance est imposée par un système en crise qui feint de faire l’apologie d’une certaine forme de pauvreté et d’autres formes de bonheur que celui de la surconsommation. Cette décroissance, c’est apprendre aux plus démunis « à se serrer encore plus la ceinture ». Ainsi la confusion est faite entre décroissance et récession.
Ce volte face n’est que pur cynisme, d’autant que ces mêmes élites continuent de céder les biens publics au marché sans vergogne et n’ont nullement l’intention d’inverser la logique qui nous a conduit à cette crise économique. Les politiques « croissancistes » pillent la pensée alternative radicale pour faire avaler aux plus démunis l’accentuation de l’exclusion et de la précarité.
Et comble de cynisme, nos décideurs vont jusqu’à promouvoir la débrouillardise comme solution à la crise, alors que ce système depuis des décennies nous a privés de nos savoirs faire, en leur substituant une logique industrielle sous la forme, par exemple, de l’agro-alimentaire ; de même il a détruit les métiers pour les remplacer par une logique technico-industrielle. La débrouillardise comme résistance au capitalisme, signifie dans la pensée de la décroissance ou plutôt de l’a-croisssance, se réapproprier nos vies, nos savoirs et choisir nos techniques pour qu’elles échappent à la grande machine qui nous rend dépendants. Elle est fondamentalement reconquête de l’autonomie. L’auto-limitation volontaire et collective de la sphère de la nécessité, comme le défend André Gorz, conduit à une extension de la sphère de l’autonomie et de la liberté. Rien à voir avec cette débrouillardise imposée qui ne radicalise pas la sortie de ce système. Il s’agit ici de vider la décroissance de son potentiel de radicalité et de remise en question de ce système de production. Il est dur de voir l’authentique débrouillardise comme forme de résistance politique devenir le programme de nos décideurs politiques, lesquels peinent à gérer les conséquences sociales de cette crise.
La décroissance pour les pauvres est inscrite dans une logique opposée à la nôtre puisqu’elle n’est pas la solution à l’injustice sociale ni même à la catastrophe écologique. Elle ne touche à la logique de ce système qu’à la marge et ne permet pas de penser et même occulte les causes de la catastrophe économique et écologique. D’ailleurs cette décroissance contraignante pour les plus pauvres n’exclut nullement la croissance pour les autres, puisqu’elle ne fait que redistribuer le gâteau en privant de parts les plus pauvres dans une conjoncture économique dépressive. Ce sont les plus pauvres qui en décroissant encore vont payer les dérèglements et dérégulations de ce système. Cette décroissance-là n’est que le sauve-qui-peut des plus riches qui ne peuvent nous faire croire qu’ils ont renoncé à l’accumulation et au profit. Ils instrumentalisent la catastrophe écologique pour en faire le moteur d’un développement vert qui n’est absolument pas en rupture avec le caractère prédateur du capitalisme des ressources énergétiques et des matières premières.
L’objection de croissance est au contraire un projet collectif qui remet en cause les présupposés de l’économie mondiale actuelle, présupposés responsables des crises qui nous frappent : crise du système de production-consommation, crise écologique et crise du sens. C’est un projet collectif qui ne vise pas à imposer une décroissance sélective mais qui promeut des formes d’auto-production communale, communautaire et associative en rupture avec la tyrannie de l’économisme. Cela suppose de penser le pourquoi et le comment de la production, de créer d’autres circuits de production et commercialisation, de revoir nos besoins en les limitant, de retrouver d’autres richesses et ressources que ce système économique détruit. Les valeurs extra économiques constituent pour nous non pas une punition ou une contrainte et surtout pas un manque à être, mais une richesse qui n’entre pas dans les catégories économiques du modèle dominant.
Il y a un sens à limiter la sphère de la nécessité pour accroître et développer la sphère de la liberté. Ce que ce système octroie aux plus démunis est une décroissance dans la misère, passivement subie, à l’instar de leurs supermarchés « discount » qui n’offrent que des biens frelatés, de la mal bouffe industrielle et des objets surnuméraires et sans valeur. Notre projet est conçu dans une exigence de justice et de partage au niveau mondial car, il y a bien longtemps que les plus riches imposent aux plus pauvres des pays pauvres des catastrophes climatiques et de nouvelles formes de misère. S’opposer à la croissance, c’est promouvoir une gestion raisonnée et équitable des ressources en énergie et en matières premières au niveau mondial. La simplicité et la sobriété volontaires sont des valeurs consenties et pensées dans cette optique de la justice et non des impératifs du capitalisme en crise.

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