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L’écureuille et le hérisson

mardi 1er juin 2010, par Christophe Laurens

DD&ID ?

Une fable pour essayer de faire un pas de côté,
pour ne plus envisager Développement Durable et Décroissance comme des programmes politiques opposés, mais comme les icônes de deux imaginaires.

L’écureuille et le hérisson

Il était une fois, un jour de pluie,

Un de ces jours de fin d’automne où l’on commence à imaginer l’hiver,
Un jour de pluie qui nous laisse rêveur et nous ramène à l’intérieur des choses,
L’un de ces jours où, sous prétexte de parapluie,
Un hérisson rencontra une écureuille,

Lui, plutôt mélancolique, lisait Baudelaire et Pessoa,
Elle, assez joyeuse, envisageait l’avenir du haut des arbres,
Lui s’interrogeait sur la manière dont la modernité bouleversait les paysages,
Elle évaluait l’impact des politiques publiques sur le bien être des habitants,

Assez vite, la discussion se porta sur développement durable ou décroissance,
Et dés la fin de l’hiver, le sujet était devenu délicat,
Tant bien que mal et pendant des années ces échanges continuèrent,
Allant parfois jusqu’à mettre en péril l’amitié des deux compères,

Et cela jusqu’au jour où, poussés par quelques cousins canadiens,
Ils furent incités à dire devant d’autres ce qui les agitait ainsi,
Jusqu’au jour où, tentant une nouvelle fois de comprendre l’autre,
Chacun essaya de dire ce qui se cachait derrière ses nuages de mots,

frugalité/ Décroissance/ ne pas faire/
simplicité/ limite/
slow/ décoloniser les imaginaires/

durable/ croissance/ économique environnemental social/
soutenable/ Développement/ volonté/
agir/

L’écureuille bondissait de branche en branche, soignait son roux panache,
Et tous les jours, ramassait des graines, des glands et des noisettes
Chaque soir, pour sa récolte, le hérisson partait en excursion,
Et tout en marchant, élaborait des théories sur une éthique de la lenteur,

L’écureuille sautait joyeusement, toujours plus haut, toujours plus vite,
Et tous les jours, ramassait des graines, des glands et des noisettes
Mais dans cette infernale cueillette,
Dépensait tout son temps et toute son énergie,

Un soir d’automne, un peu lasse, elle vint trouver le hérisson,
Il y a tant d’écureuils lui dit-elle, tous bondissent de plus en plus vite
Et chacun, de la cime des arbres, Imagine son avenir,
Sans voir que son voisin, convoite le même noisetier, la même noisette,

Je sais dit le hérisson, je vous vois faire et je vous vois rêver,
Mais cette forêt ne sera jamais assez grande pour accueillir vos ambitions,
Et quand bien même vous pourriez l’étendre et multiplier les noisettes,
Vos désirs eux-mêmes en seraient décuplés,

Alors que faire demanda l’incrédule écureuille ?
Es-tu déjà allée jusqu’à la limite de la forêt ? dit le hérisson
Sais-tu que notre bout du monde est à seulement une heure de marche ?
Viens avec moi, nous parlerons de la brume, des mesures et des limites.

Et ce soir là, un soir de pluie, une nouvelle fois pour une promenade,
Le hérisson sortit son parapluie,
Ne ressens-tu jamais cette douceur un peu triste qui empêche de bondir ?
Cet étrange brouillard qui nous ramène à l’intérieur des choses ?

La mélancolie est cette sorte de douceur qui te fait marcher lentement,
Parce que tout en marchant tu laisses entrer en toi les alentours,
Le bruit du vent, l’odeur des feuilles et de la mousse, le craquant des brindilles,
Et tu laisses descendre tout cela jusqu’à ton âme,

Mais moi je ne marche pas, je bondis,
Et si entre deux arbres je pensais au vent qui traverse mon panache,
Ou si en grimpant je pensais à la texture de l’écorce à laquelle je m’agrippe,
je tomberai jusqu’au sol et me briserai les os,

Toi avec ta tristesse, tu n’es jamais vraiment dehors, tu restes à l’intérieur,
Quand tu marches dans la forêt, tu marches aussi dans ta tête,
Alors que moi ce que je désire et qui me rend heureuse,
C’est d’être dehors toute entière, d’être le mouvement même de l’air de la forêt,

Au lieu de m’apprendre cette douce tristesse dont tu parles sans cesse,
Peut-être devrais-tu plutôt apprendre à bondir, à être vraiment dehors et heureux ?
Peut-être, mais si nous aussi hérissons, apprenions à vivre de plus en plus vite,
Nos désirs eux-mêmes en seraient décuplés,

Alors, dans cette même forêt, les graines seraient plus rares,
Et l’intensification des échanges serait telle,
Que notre petit monde deviendrait bientôt insoutenable,
Peut-être même au point de nous conduire à la guerre.

Non, nous n’avons qu’une forêt, c’est tout autre chose qu’il faut imaginer,
Quelque chose avec de bondissants hérissons et de pensives écureuilles
Quelque chose qui accepte la joie, l’émulation et l’action,
Quelque chose qui accepte les limites, la pensée et la mélancolie.

Juste une autre manière de vivre

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