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	<title>Entropia La Revue</title>
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	<description>Revue d'&#233;tude th&#233;orique et politique de la d&#233;croissance</description>
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		<title>Entropia La Revue</title>
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		<title>L'illusion technologique</title>
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		<dc:date>2021-11-01T23:58:55Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel DIAS</dc:creator>



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&lt;p&gt;La pens&#233;e de la d&#233;croissance n'est pas technophobe. Si elle s'inqui&#232;te de la surench&#232;re technologique caract&#233;ristique de l'&#233;poque moderne, c'est parce que les qualit&#233;s humaines ali&#233;n&#233;es par la technologie se trouvent &#234;tre pr&#233;cis&#233;ment celles de l'homo-faber dont la pens&#233;e, ma&#238;tresse de ses fins, s'attache &#224; la juste appr&#233;ciation des moyens correspondants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Technique et limitation L'aptitude technique, dont un projet de d&#233;croissance devrait promouvoir la reconqu&#234;te, r&#233;sulte par essence d'une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique31" rel="directory"&gt;N&#176; 3 - D&#233;croissance &amp; technique (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La pens&#233;e de la d&#233;croissance n'est pas technophobe. Si elle s'inqui&#232;te de la surench&#232;re technologique caract&#233;ristique de l'&#233;poque moderne, c'est parce que les qualit&#233;s humaines ali&#233;n&#233;es par la technologie se trouvent &#234;tre pr&#233;cis&#233;ment celles de l'&lt;i&gt;homo-faber&lt;/i&gt; dont la pens&#233;e, ma&#238;tresse de ses fins, s'attache &#224; la juste appr&#233;ciation des moyens correspondants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Technique et limitation&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
L'aptitude technique, dont un projet de d&#233;croissance devrait promouvoir la reconqu&#234;te, r&#233;sulte par essence d'une confrontation entre la libert&#233; humaine et les limites concr&#232;tes du monde qui lui est donn&#233;. Le premier terme de cette confrontation, la libert&#233;, se rapporte ici &#224; la d&#233;termination des buts. Car si la d&#233;finition des buts s'origine sans nul doute dans les n&#233;cessit&#233;s li&#233;es aux besoins vitaux, l'intelligence technique ne commence &#224; &#234;tre requise que dans la mesure o&#249; ces n&#233;cessit&#233;s sont transcend&#233;es par l'&#233;mergence d'une conscience d&#233;sirante, dont les aspirations s'ordonnent aux repr&#233;sentations imaginaires et aux id&#233;aux de la raison. L'important est que la d&#233;cision relative au but, contrairement &#224; ce que nous observerons plus loin &#224; propos de l'activit&#233; technologique, n'est pas ici elle-m&#234;me soumise &#224; une consid&#233;ration d'ordre technique. En effet, la sollicitation de l'invention technique, puis l'av&#232;nement d'un processus d'&#233;laboration technique de l'acte ne sont que les cons&#233;quences, pour ainsi dire dialectiques, d'une tension interne &#224; la conscience entre la libert&#233; d&#233;sirante et la perception des limites inh&#233;rentes aux conditions donn&#233;es pour la r&#233;alisation d'un d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;passement des contraintes impos&#233;es par la limitation naturelle des mati&#232;res premi&#232;res et des ressources disponibles ne semble donc pas in&#233;vitablement imparti au g&#233;nie technique de l'homme, puisque c'est la reconnaissance et, quelque part, le respect des limites qui, au contraire, suscite l'apparition d'un probl&#232;me d'ordre technique propre &#224; stimuler les capacit&#233;s cr&#233;atrices de l'esprit. Ainsi l'effort des soci&#233;t&#233;s de croissance pour aller puiser, ailleurs et au-del&#224;, les substances et les mat&#233;riaux que les conditions actuelles n'offrent pas, pourrait bien n'aboutir qu'au tarissement de la cr&#233;ativit&#233; humaine par la diminution de la sollicitation technique. Pour recouvrer l'usage de la cr&#233;ativit&#233;, nous avons alors le choix entre son d&#233;placement vers l'invention des moyens d'absorber les ressources de la plan&#232;te jusqu'&#224; &#233;puisement et la proposition de la d&#233;croissance qui suscite l'inventivit&#233; de l'homme sur la base d'une lucide appr&#233;ciation des limites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Technologie et limitation&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au premier rang des mythes sur lesquels se fonde le succ&#232;s de la soci&#233;t&#233; de croissance figure l'argumentaire technologique. Jusque dans la forfanterie de ce vocable, qui place le noble &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt; en surplomb de la trop rustre &lt;i&gt;techn&#232;&lt;/i&gt;, s'exprime la double illusion d'une d&#233;multiplication de la puissance technique de l'homme et d'un regain de libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La technologie est l'&#233;tude rationnelle des principes g&#233;n&#233;raux et sous-jacents qui r&#233;gissent les inventions techniques de l'homme. De la connaissance de ces principes, elle d&#233;duit et met en &#339;uvre leur d&#233;ploiement possible dans d'autres applications ; ces derni&#232;res affinant &#224; leur tour la ma&#238;trise des principes et ainsi de suite, selon un &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; pr&#233;tendument vertueux qui &#233;pouse le mouvement de la croissance et ne saurait conna&#238;tre de fin. Fort de cette croyance, l'esprit technologique substituera, &#224; la besogneuse r&#233;flexion sur les limites de l'action humaine dont naissent les inventions techniques, l'exploration des possibilit&#233;s infinies offertes par la raison des techniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion tient au fait que la technologie n'annule &#233;videmment pas les limites. Elle les d&#233;place en les repoussant &#224; la lisi&#232;re des solutions propos&#233;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir par exemple les probl&#232;mes soulev&#233;s par la technologie des biocarburants.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ou bien elle les rend imperceptibles au commun des mortels en les transf&#233;rant en des sph&#232;res de l'investigation scientifique o&#249; la r&#233;alit&#233; se d&#233;robe &#224; l'exp&#233;rience courante. Un f&#226;cheux amalgame s'op&#232;re en effet, dans l'esprit de l'homme contemporain, entre la haute abstraction de la terminologie technologique et l'extr&#234;me subtilit&#233; des composantes mat&#233;rielles trait&#233;es par la technologie. Le triomphe du &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt; dans la technologie, c'est aussi ce transfert des caract&#232;res du discours vers son objet. Au terme de cette confusion, les entit&#233;s technologiques deviennent comme immat&#233;rielles au regard m&#234;me de ceux qui les manipulent. Les probl&#232;mes aff&#233;rents aux cons&#233;quences pratiques se d&#233;mat&#233;rialisent eux aussi, n'offrant plus &#224; la raison calculante que la r&#233;sistance formelle des probl&#232;mes de pure logique. La mentalit&#233; technologique dilue les asp&#233;rit&#233;s de la &lt;i&gt;techn&#232;&lt;/i&gt; dans l'&#233;ther du &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt;. Elle est insidieuse, non seulement par l'inanit&#233; des exp&#233;dients qu'elle propose, mais d'abord par sa capacit&#233; de d&#233;r&#233;aliser le domaine de l'action, jusqu'&#224; rendre impossible l'appr&#233;ciation des cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le sillage des techniques nucl&#233;aires qui ont inaugur&#233; l'&#232;re des &#233;nergies abstraites, la technologie a engag&#233; une strat&#233;gie de l'invisibilit&#233; des pr&#233;dations humaines qui trouve aujourd'hui son prolongement populaire et commercial dans le prurit du d&#233;veloppement durable. Le d&#233;veloppement durable, constamment subordonn&#233; &#224; la mentalit&#233; technologique, ne promet pas tant la dur&#233;e du processus de d&#233;veloppement que la diminution des traces les plus tangibles et les plus imm&#233;diates de son impact sur l'environnement et sur les civilisations, jusqu'&#224; l'&#233;ch&#233;ance in&#233;vitable. &#192; d&#233;faut de r&#233;duire effectivement l'empreinte &#233;cologique et l'empreinte psychique des activit&#233;s humaines, les technologies de la durabilit&#233; envisagent d'en r&#233;duire la pr&#233;gnance par l'effacement des faits et des effets et par une rationalisation des risques qui conf&#232;re &#224; ceux-ci l'&#233;vanescence d'une courbe math&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argument du d&#233;veloppement durable r&#233;sonne comme un d&#233;ni de conscience. Au sens &#233;thique il offre un exutoire. Il blanchit illusoirement la soci&#233;t&#233; de croissance &#224; peu pr&#232;s comme le port du pr&#233;servatif d&#233;douanerait le violeur ou comme la pratique de la m&#233;thode douce soulagerait d'une crise morale le &lt;i&gt;serial killer&lt;/i&gt;. En pr&#233;posant les hautes technologies &#224; l'&#233;vanouissement du fait technique, c'est la responsabilit&#233; humaine que l'on voudrait rendre biod&#233;gradable. Ce qui se joue, &#224; cet &#233;gard, dans l'id&#233;e de d&#233;croissance, c'est peut-&#234;tre, sans contester la n&#233;cessaire articulation entre la th&#233;orie et la pratique, quelque chose comme une r&#233;affirmation du geste technique dans sa dimension incarn&#233;e et factuelle ; le primat donn&#233; &#224; la mentalit&#233; &#171; ouvri&#232;re &#187; caract&#233;ristique du &lt;i&gt;banausos&lt;/i&gt; grec : l'homme qui &#339;uvre, dans l'&#233;paisseur de la r&#233;alit&#233;, comptable de cette confrontation sous forme de crisis entre une finalit&#233; con&#231;ue et des conditions donn&#233;es, confrontation dont le laborieux d&#233;nouement est la technique m&#234;me. Appelons-la &#171; technique incarn&#233;e &#187;. Il s'agirait, par un retour &#224; la facticit&#233; du geste sur la mati&#232;re ouvr&#233;e et &#224; la visibilit&#233; imm&#233;diate des limites et des cons&#233;quences, d'insister sur le rapport technique au monde comme situation critique convoquant simultan&#233;ment et indissociablement le jugement pratique et le jugement &#233;thique pour la r&#233;solution des probl&#232;mes. Car la technique, d&#233;connect&#233;e de l'imp&#233;ratif de croissance qui la dissout dans le formalisme technologique, redevient une &#233;thique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Technologie et libert&#233;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Si le progr&#232;s technologique ne saurait, contrairement &#224; l'id&#233;e re&#231;ue, constituer un marqueur de la libert&#233; humaine, c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause de cette atrophie du sens &#233;thique dans la mentalit&#233; technologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est remarquable qu'historiquement la cr&#233;ation du concept de d&#233;ontologie soit contemporaine de l'apparition d'une sph&#232;re technologique. Beaucoup y voient le signe d'une maturit&#233; nouvelle &#224; l'&#232;re de la technologie. Le fait est, plus probablement, que l'essor de la technologie s'est accompagn&#233; d'une dissociation entre l'exigence d'efficacit&#233; et l'exigence &#233;thique jusque-l&#224; naturellement imbriqu&#233;es dans l'esprit banausique, dissociation qui d&#233;barrasse la technoscience du poids de la conscience en rel&#233;guant cette derni&#232;re dans un domaine de r&#233;flexion s&#233;par&#233;, annex&#233; et subalterne, que le vocable &#171; d&#233;ontologie &#187; charge d'abstraire un peu plus les enjeux &#233;thiques dans les p&#233;roraisons d'improbables commissions et autres comit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion de libert&#233; propag&#233;e par le marketing technologique repose, &#224; nouveau, sur une n&#233;gation des limites qui met &#233;videmment la mentalit&#233; technologique en totale symbiose avec la soci&#233;t&#233; de croissance : les possibilit&#233;s ouvertes &#224; l'invention et &#224; l'activit&#233; humaine, assure-t-elle, sont d&#233;sormais illimit&#233;es. Il importe, pour l'objecteur de croissance, de d&#233;noncer cette rh&#233;torique qui rattache malhonn&#234;tement la libert&#233; &#224; l'extension illimit&#233;e des possibles, non seulement en raison des risques qu'elle fait courir &#224; tous les vivants, mais aussi parce qu'elle sert d'argument contre le projet de d&#233;croissance, accus&#233; de vouloir freiner la libert&#233; humaine par le rappel des limites. Tentons donc, &#224; notre tour, de d&#233;masquer le sophisme de la libert&#233; technologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henri Bergson, au d&#233;but du XXe si&#232;cle, rappelait que le mot &#171; possible &#187; admet deux significations&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. l'article &#171; Le possible et le r&#233;el &#187; dans le recueil La pens&#233;e et le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En un sens le terme indique une absence de contrainte ou d'obstacle oppos&#233; au d&#233;roulement d'une action. En un second sens &#8211; beaucoup plus probl&#233;matique &#8211; on dit qu'un fait &#224; venir est &#171; possible &#187; dans la mesure o&#249; il est virtuellement donn&#233; dans le pr&#233;sent. La possibilit&#233; d'un &#233;v&#233;nement se mesure alors &#224; sa pr&#233;existence dans la r&#233;alit&#233; actuelle. On voit d'ores et d&#233;j&#224; le probl&#232;me : nulle trace de libert&#233; dans un &#233;v&#233;nement pr&#233;d&#233;termin&#233; sous la forme de sa possibilit&#233; ainsi con&#231;ue. Or, c'est bien ce second sens qui fonctionne d'abord dans le discours technologique. &#171; Science d'o&#249; pr&#233;voyance &#187;, disait Auguste Comte. Quand on pr&#233;tend que la comp&#233;tence technologique d&#233;ploie devant nous un horizon infini de possibilit&#233;s, cela signifie tr&#232;s exactement que l'on sait pr&#233;voir aujourd'hui l'ensemble des d&#233;veloppements que l'&#233;tat actuel du progr&#232;s permet d'envisager. Une telle anticipation de ce que nous saurons faire demain &#224; partir de ce que nous savons faire aujourd'hui est facilit&#233;e par la science des principes de l'activit&#233; technique qui est le propre, nous l'avons dit, de la technologie. Quant au caract&#232;re &#171; infini &#187; de ce d&#233;veloppement, il est proportionnel &#224; l'interminable cha&#238;ne de d&#233;ductions qui s'ensuivent, d&#232;s &#224; pr&#233;sent, de l'&#233;tat de nos capacit&#233;s technologiques. Au fond, on reconna&#238;t dans l'euphorie technologique l'exploitation exalt&#233;e d'un d&#233;terminisme dont Bergson nous rappelait aussi qu'il est au c&#339;ur de tout processus de fabrication. Mais la rationalit&#233; technologique, sous pr&#233;texte qu'elle en conna&#238;t les lois, &#233;difie litt&#233;ralement ce d&#233;terminisme, l'&#233;rige en destin et propose de poser sur ses rails le train des affaires humaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce compte, l'argument de la libert&#233; rel&#232;ve d'un pur malentendu. Hannah Arendt a montr&#233; que l'on se pla&#238;t &#224; appeler &#171; libert&#233; &#187; ce par quoi on a remplac&#233; la libert&#233; : le contr&#244;le de l'avenir. Mais le contr&#244;le de l'avenir par le d&#233;ploiement du &#171; possible &#187; nie la libert&#233;, puisqu'il instaure le d&#233;terminisme et l'all&#233;geance &#224; un avenir d'ores et d&#233;j&#224; trac&#233;. Et l'objecteur de croissance en saisit aujourd'hui la path&#233;tique absurdit&#233;, puisque nous voyons que le contr&#244;le de l'avenir s'&#233;puise dans l'anticipation et l'accompagnement des processus en cours, sans capacit&#233; de les remettre en cause en d&#233;pit des sombres &#233;ch&#233;ances annonc&#233;es. L'id&#233;e de &#171; d&#233;veloppement &#187; est l'avatar moderne de l'antique fatalit&#233;. On ne d&#233;veloppe jamais que ce qui est d&#233;j&#224; donn&#233;. Le culte du progr&#232;s ressasse depuis le XVIIIe si&#232;cle le sc&#233;nario tragique d'un &lt;i&gt;fatum&lt;/i&gt; technologique. Ce qui est pr&#233;visible est n&#233;cessaire. Le r&#234;ve de libert&#233; s'est r&#233;sorb&#233; dans la facult&#233; d'anticiper aujourd'hui ce que nous saurons faire demain, et l'enthousiasme suscit&#233; par cette facult&#233; est &#224; ce point exasp&#233;r&#233; que le savoir de ce que nous pouvons faire, quand bien m&#234;me ce serait le pire, vaut comme obligation de le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'horizon infini des possibilit&#233;s ouvertes par le progr&#232;s ram&#232;ne le possible &#224; l'appr&#233;ciation d'un avenir pr&#233;existant dans l'ordre de ce qui est technologiquement r&#233;alisable et sera effectivement r&#233;alis&#233; pour la seule raison que c'est r&#233;alisable. &#192; l'inverse, tout ce qui s'oppose &#8211; &#224; l'image &#233;videmment du projet de d&#233;croissance &#8211; &#224; la r&#233;alisation de ce dont le processus de d&#233;veloppement est virtuellement porteur est r&#233;put&#233; irr&#233;alisable. D&#232;s lors, la facult&#233; de choisir, l'exercice du jugement et du discernement qualitatif, la capacit&#233; de cr&#233;er, avec l'impr&#233;visibilit&#233; qui l'accompagne, toutes ces marques de la libert&#233; cessent d'&#234;tre &#171; possibles &#187;, au premier sens que nous donnions &#224; ce terme, devant la contrainte v&#233;ritablement structurelle que leur oppose la marche du progr&#232;s. Ce n'est pas seulement la nature, c'est la facult&#233; d&#233;sirante elle-m&#234;me, moteur de la libert&#233;, qui se trouve arraisonn&#233;e par son ajustement aux seules perspectives de l'avenir technologique. &#192; la fin de sa vie, Descartes, pr&#233;curseur de la mentalit&#233; technologique, celui-l&#224; m&#234;me qui voyait dans l'application des sciences au domaine de l'activit&#233; humaine le moyen de &#171; nous rendre comme ma&#238;tres et possesseurs de la nature &#187;, s'appr&#234;tait &#224; inscrire au centre d'une morale d&#233;finitive la maxime qui commande, dans le &lt;i&gt;Discours de la m&#233;thode&lt;/i&gt;, de &#171; changer ses d&#233;sirs plut&#244;t que l'ordre du monde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Descartes n'eut pas le temps de r&#233;diger la morale d&#233;finitive qu'il avait en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que cette morale est devenue celle de l'&#233;poque moderne, tant il est vrai que l'ordre du monde auquel l'homme est pri&#233; de soumettre la libert&#233; d&#233;sirante est celui que trace aujourd'hui la Providence technologique. Chez Descartes, d&#233;j&#224;, la c&#233;l&#233;bration de ce que l'on appellerait bient&#244;t le Progr&#232;s, avait les accents profond&#233;ment r&#233;actionnaires qui poussent encore aujourd'hui le progressisme &#224; rabattre le d&#233;sir sur ce qui est technologiquement possible et &#224; s'arc-bouter contre tout ce qui en appelle au droit de juger du d&#233;sirable, &#224; l'aptitude &#224; d&#233;lib&#233;rer, dans le plein usage de la conscience, sur les fins et sur les moyens. La r&#233;action progressiste exige, contre l'inconstance du choix d&#233;lib&#233;r&#233; et les incertitudes de la cr&#233;ation, l'imm&#233;diat retour &#224; ce qui est &#233;crit dans le processus de d&#233;veloppement. Elle pr&#233;f&#232;re avoir &#224; g&#233;rer, par l'exp&#233;dient technologique assorti &#224; une rh&#233;torique rassurante, une issue fatale mais certaine, plut&#244;t que l'incertitude d'un devenir rendu &#224; l'initiative humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi aussi que l'objection de croissance ne saurait porter, en guise de contrepoint, un projet de d&#233;veloppement invers&#233;. Le choix de la d&#233;croissance est r&#233;solument le choix de l'incertitude, comme marque d'une activit&#233; humaine rendue &#224; la libert&#233; et au d&#233;sir affranchi du leurre technologique. Mais le choix de l'incertitude n'engendre-t-il pas l'accroissement des risques ? C'est un fait ind&#233;niable. Cependant, si l'on admet, comme nous avons tent&#233; de l'&#233;tablir ici, que les soci&#233;t&#233;s technologiques visent l'occultation des risques par le jeu d'une anticipation rationnelle qui les d&#233;mat&#233;rialise en les th&#233;orisant, la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance para&#238;t, &#224; l'inverse, r&#233;investir la perception du risque en pla&#231;ant, au c&#339;ur des modalit&#233;s de l'action, l'appr&#233;ciation concert&#233;e des limites et des cons&#233;quences. Le projet de d&#233;croissance installe une situation nouvelle o&#249; l'impr&#233;visibilit&#233; de l'avenir soustrait l'estimation des effets au formalisme des logiques pr&#233;visionnelles pour en faire l'objet m&#234;me d'un exercice collectif du jugement. &#192; l'abstraction occultante de la pr&#233;diction technologique est pr&#233;f&#233;r&#233;e la conscience aigu&#235; et conflictuelle des risques. On observe alors qu'au mod&#232;le de ce que nous avons d&#233;fini plus haut comme une &#171; technique incarn&#233;e &#187;, la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance emprunte des caract&#232;res qui lui conf&#232;rent une dimension &#233;minemment politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette conclusion ne signifie nullement que, dans une soci&#233;t&#233; de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir par exemple les probl&#232;mes soulev&#233;s par la technologie des biocarburants.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. l'article &#171; Le possible et le r&#233;el &#187; dans le recueil &lt;i&gt;La pens&#233;e et le mouvant&lt;/i&gt;, &#233;d. PUF.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Descartes n'eut pas le temps de r&#233;diger la morale d&#233;finitive qu'il avait en projet. Mais ses derniers &#233;crits indiquent que celle-ci aurait reconduit ce principe que la troisi&#232;me maxime de la morale provisoire de 1637 empruntait aux sto&#239;ciens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette conclusion ne signifie nullement que, dans une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance, les questions politiques deviennent des questions techniques, mais seulement que la tension entre la vis&#233;e d&#233;sirante et la perception du r&#233;el, ainsi que la conscience de la mat&#233;rialit&#233; des risques, constitutives d'une technique incarn&#233;e, inspirent aussi l'esprit politique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Un id&#233;alisme politique</title>
		<link>https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article107</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article107</guid>
		<dc:date>2012-01-07T23:12:49Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel DIAS</dc:creator>



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&lt;p&gt;Les rares &#233;conomistes qui s'attachent &#224; penser la d&#233;croissance ne sont pas des r&#234;veurs. De peur que leurs analyses ne donnent prise &#224; une surench&#232;re philosophique qui alimenterait les d&#233;rives sectaires, ils s'en tiennent volontiers &#224; la technicit&#233; d'une argumentation par le calcul statistique. Le souci d&#233;ontologique de ne pas inciter au d&#233;lire visionnaire leur commande notamment de pr&#233;venir les risques de l'id&#233;alisme en adoptant, dans leurs pr&#233;visions relatives &#224; l'avenir, une perspective (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique28" rel="directory"&gt;N&#176; 1 - D&#233;croissance et Politique (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les rares &#233;conomistes qui s'attachent &#224; penser la d&#233;croissance ne sont pas des r&#234;veurs. De peur que leurs analyses ne donnent prise &#224; une surench&#232;re philosophique qui alimenterait les d&#233;rives sectaires, ils s'en tiennent volontiers &#224; la technicit&#233; d'une argumentation par le calcul statistique. Le souci d&#233;ontologique de ne pas inciter au d&#233;lire visionnaire leur commande notamment de pr&#233;venir les risques de l'id&#233;alisme en adoptant, dans leurs pr&#233;visions relatives &#224; l'avenir, une perspective r&#233;solument arithm&#233;tique relevant d'une sorte de math&#233;matisation de l'utopie. Sous le nom d'essentialisme, ils visent un certain int&#233;grisme conceptuel qu'ils jugent enclin &#224; prot&#233;ger la puret&#233; des id&#233;es dans une syst&#233;maticit&#233; doctrinaire menant tout droit au totalitarisme. Et de rappeler &#224; juste titre combien d'id&#233;ologues, au nom de principes abstraits, ont &#339;uvr&#233; pour la fanatisation des peuples et le conditionnement de soci&#233;t&#233;s enti&#232;res. Leur crainte est donc l&#233;gitime. Elle l'est d'autant plus que la classe politique, de tendance notoirement r&#233;formatrice, s'entend assez bien, jusque-l&#224;, &#224; affaiblir la port&#233;e des mouvements altermondialistes dans l'opinion publique en brandissant le spectre d'un totalitarisme pav&#233; de bonnes intentions. L'enjeu est alors de pr&#233;server la d&#233;croissance d'une diabolisation facile &#224; laquelle son discours est, il est vrai, particuli&#232;rement expos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi l'on souscrirait sans r&#233;serve &#224; la vigilance observ&#233;e par les th&#233;oriciens de la d&#233;croissance face &#224; la mont&#233;e du dogmatisme, si cette vigilance ne s'appuyait trop couramment sur le pr&#233;suppos&#233; selon lequel la b&#234;te id&#233;ologique s'abreuve aux m&#234;mes sources que l'ange id&#233;aliste. De sorte que l'id&#233;alit&#233; serait m&#232;re de toutes les id&#233;ologies. Or, c'est probablement l'inverse qui est vrai : on sait bien que l'id&#233;ologie se fait jour dans la scientificit&#233; d'une doctrine dont l'imp&#233;rieuse logique dispenserait d'en juger les applications &#224; l'aune d'un id&#233;al. C'est par l'id&#233;al, et avec une bonne dose d'essentialisme &#224; opposer aux m&#233;canismes de la pens&#233;e, que l'on se pr&#233;munit contre l'endoctrinement id&#233;ologique. La r&#233;habilitation de l'id&#233;alisme est une n&#233;cessit&#233; en ces temps paradoxaux, o&#249; ce que l'on appelle &#171; la mort des grandes id&#233;ologies &#187; s'accompagne &#233;trangement d'un dess&#232;chement g&#233;n&#233;ral des esprits pareil &#224; celui qui, jadis, favorisa la naissance des dites id&#233;ologies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, maintenant, l'on consid&#232;re la prospective qui aurait &#224; d&#233;velopper les voies ouvertes &#224; l'humanit&#233; par la proposition de la d&#233;croissance &#233;quitable, l'expurger de sa veine id&#233;aliste reviendrait &#224; en renier &#8211; disons-le en langage essentialiste &#8211; la substance m&#234;me. En effet, la constance avec laquelle l'argumentaire &#233;conomique qui fonde la th&#233;orie de la d&#233;croissance entend se tenir &#224; l'&#233;cart des tentations id&#233;alistes devient un probl&#232;me, d'une part pour qui voudrait d&#233;cliner la d&#233;croissance en termes de projet de soci&#233;t&#233;, d'autre part, et surtout, pour qui se proposerait d'explorer les riches horizons que la notion de d&#233;croissance ouvre &#224; la pens&#233;e du politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'argument de la n&#233;cessit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;S'agissant de la possibilit&#233; de porter sur le terrain &#233;lectoral un projet de soci&#233;t&#233;, la difficult&#233; concerne la nature des motifs propres &#224; impulser une volont&#233; collective de changement orient&#233; vers la d&#233;croissance, f&#251;t-elle moralement &#233;quitable et &#233;conomiquement soutenable. Car les partisans de la d&#233;croissance ont beau, avec l'enthousiasme militant qui les caract&#233;rise, s'ing&#233;nier &#224; pratiquer individuellement et localement le mode de vie qu'impose la sagesse, ils n'ignorent pas que leur z&#232;le n'aboutira que s'il est mondialement imit&#233;. Or, ceux &#224; qui l'ampleur de la t&#226;che ne fera pas baisser les bras, s'ils persistent &#224; proscrire l'id&#233;alisme comme s'il &#233;tait l'antichambre de la d&#233;mesure id&#233;ologique, n'auront &#224; donner, en faveur d'une g&#233;n&#233;ralisation des changements pr&#233;conis&#233;s, que le seul argument de la n&#233;cessit&#233;. Le fait est l&#224; : fi des r&#234;ves de Grand Soir au pr&#233;texte que ce sont eux, tous id&#233;aux r&#233;volutionnaires confondus, qui nous ont pr&#233;cipit&#233;s dans des spirales infernales ; la th&#233;orie de la d&#233;croissance n'est en mesure d'avancer, &#224; l'adresse des populations suppos&#233;es inqui&#232;tes, que l'imp&#233;ratif de la n&#233;cessit&#233; vitale. On conna&#238;t l'implacable formule de l'&#233;quation de la d&#233;croissance : &#171; Il est math&#233;matiquement impossible de maintenir un processus de croissance illimit&#233; dans un monde fini, o&#249; les ressources ne sauraient &#234;tre ind&#233;finiment renouvelables. &#187; La redoutable exactitude de cette formule &#8211; qu'il ne s'agit pas ici de nier &#8211; nous autorise-t-elle &#224; n'offrir, sur le terrain politique, que la menace d'un couperet suspendu &#224; la n&#233;cessit&#233; arithm&#233;tique : &#171; Cessons de cro&#238;tre ou bien nous irons droit dans le mur &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tonalit&#233; de cette injonction, aussi juste soit-elle, a de quoi mettre dans l'embarras les d&#233;fenseurs d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance et, si sa terrible simplicit&#233; peut faire croire &#224; sa possible efficacit&#233;, elle suscite des doutes qui plaident plut&#244;t en faveur de ceux qui souhaitent rester en dehors des batailles politiques. Imaginons-la, en effet, port&#233;e sur le terrain &#233;lectoral. Comment &#233;viter qu'elle y r&#233;sonne d&#233;sagr&#233;ablement comme le plus populiste des slogans, au rang de ceux qui exploitent les peurs et en appellent aux hommes providentiels pour prot&#233;ger les masses des catastrophes imminentes ? &#192; c&#244;t&#233; des amulettes &#233;lectorales brandies par les uns contre l'alt&#233;ration de l'identit&#233; nationale, par les autres contre la mont&#233;e de l'ins&#233;curit&#233;, on aurait l'amulette de la d&#233;croissance contre les effets du pic p&#233;trolier. Et voil&#224; le discours de la d&#233;croissance qui, sous pr&#233;texte de ne pas marcher sur la t&#234;te en empruntant les chemins de l'id&#233;alisme, conduit &#224; s'adresser &#224; l'instinct plut&#244;t qu'au jugement des &#233;lecteurs, pataugeant dans les basses-fosses de l'affectivit&#233; humaine pour en extirper, &#224; coup de pathos &#233;conomico-environnementaliste, les mobiles amers d'un vote favorable. Le voil&#224; surtout d&#233;veloppant le plus fascisant des argumentaires : celui de la v&#233;rit&#233;. Personne, parmi les partisans de la d&#233;croissance, n'accepterait &#233;videmment un tel positionnement &#233;lectoral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voulait &#233;viter le fondamentalisme des id&#233;es, se garder de la sacralisation des essences en se tenant au niveau d'une analyse objective des r&#233;alit&#233;s. On se retrouve au contraire pris dans l'engrenage de l'id&#233;ologie, contre lequel on croyait se parer, car l'argument de la n&#233;cessit&#233; rationnellement d&#233;duite de l'observation des faits ne met pas &#224; l'abri des d&#233;rives antid&#233;mocratiques, il y pr&#233;cipite ceux qui ont recours &#224; lui. Tous les totalitarismes se r&#233;clament des exigences pr&#233;tendument impos&#233;es par le r&#233;el. Ainsi, les inventeurs du syst&#232;me concentrationnaire ne sont pas des id&#233;alistes, ce sont des cliniciens de la r&#233;alit&#233;. Le pouvoir totalitaire est id&#233;ologique parce qu'il n'est pas id&#233;aliste, il est d'esprit mat&#233;rialiste et scientiste. &#192; la consid&#233;ration des essences, il pr&#233;f&#232;re le rappel de l'objective n&#233;cessit&#233;. La &#171; puret&#233; de la race &#187;, pour ne prendre que cet insupportable exemple, n'est pas un id&#233;al, c'est un principe axiomatique, c'est-&#224;-dire un fondement du syst&#232;me, pos&#233; comme indiscutable. Propos&#233; au titre d'id&#233;al, un tel concept eut &#233;t&#233; cong&#233;di&#233; au premier examen de la d&#233;finition de l'Homme, car la force de l'id&#233;al contre l'id&#233;ologie est qu'il renvoie toujours &#224; une d&#233;finition des essences qui ne peut &#234;tre qu'ouverte &#224; la discussion puisque son universalit&#233; se fonde sur l'accord des esprits. S'il est ind&#233;niable que le syst&#232;me politique con&#231;u par Platon fut bien une pr&#233;figuration du totalitarisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Platon, La R&#233;publique, Flammarion GF, Paris, 2002.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, on a trop vite fait de voir l&#224; une cons&#233;quence de l'essentialisme promu par ce philosophe. Il n'en est pas moins vrai que l'&#233;laboration de l'essence platonicienne est de type dialectique, faisant toujours intervenir au moins le dialogue de la pens&#233;e avec elle-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#192; v&#233;rifier par exemple dans Gorgias, Flammarion GF, Paris, 1993, ou (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le probl&#232;me &#8211; que nous ne d&#233;velopperons pas ici &#8211; tient au fait que Platon ait voulu limiter l'usage du dialogue et les vertus de l'&#233;change dialectique &#224; l'exercice de la philosophie en excluant leur mise en &#339;uvre dans le domaine politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;croissance et le d&#233;sir humain&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Il reste que l'argumentaire de la n&#233;cessit&#233; dict&#233;e par le raisonnement &#233;conomique n'en est pas moins exact, et chaque jour confirm&#233; par des &#233;tudes de toutes origines disciplinaires qui paraissent renforcer le projet d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance. Cependant, si ce dernier devait se contenter de r&#233;pondre &#224; l'imminence du chaos par une s&#233;rie de prescriptions pragmatiques jug&#233;es souvent trop radicales, il lui manquerait le souffle que des perspectives d'avenir apportent aux visions politiques. Certes le projet de d&#233;croissance procure une batterie de solutions bas&#233;es sur la limitation des besoins et une utilisation plus intelligente et plus juste des ressources de la plan&#232;te pour faire durer la vie humaine. Mais durer, pour quoi faire ? Il faudra bien que les th&#233;oriciens de la d&#233;croissance, si toutefois ils veulent &#234;tre porteurs d'une alternative politique, consentent &#224; se placer sur le terrain de l'id&#233;alisme pour r&#233;pondre &#224; cette question. L'ignorer, ce serait commettre l'erreur de cantonner la r&#233;flexion dans une probl&#233;matique qui est encore celle de la croissance. Pour cette derni&#232;re, en effet, se pose seulement le probl&#232;me de sa durabilit&#233; ; la question de son sens n'est pas de mise, puisque la croissance est &#224; elle-m&#234;me sa propre finalit&#233;. Il n'en va pas de m&#234;me pour une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance, dont la durabilit&#233; ne fait pas probl&#232;me alors que se pose la question de sa finalit&#233;. La d&#233;croissance, en effet, ne saurait se donner comme une fin en soi, dans la mesure o&#249; elle rel&#232;ve d'une logique qui semble contrarier celle du d&#233;sir, tel qu'il a &#233;t&#233; fa&#231;onn&#233; par l'&#233;poque moderne. L'enjeu de l'id&#233;alisme est donc clairement d'inscrire la d&#233;croissance dans la perspective du d&#233;sir humain, en formulant une proposition de sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la d&#233;signation d'un id&#233;al propice &#224; susciter le d&#233;sir ne vient pas compenser les frustrations engendr&#233;es par la r&#233;duction des prurits de la consommation et du profit personnel, alors la prise de conscience suscit&#233;e par la pertinence de leur diagnostic jouera contre les partisans de la d&#233;croissance. Les partis de gouvernement, dont on conna&#238;t l'aptitude &#224; capter les grandes causes du moment pour para&#238;tre les int&#233;grer &#224; leurs pr&#233;occupations sans rien changer &#224; leur vision du monde, ne tarderont pas &#224; mettre les attendus du projet de d&#233;croissance au service de leurs propres dogmes. C'est ainsi que la rh&#233;torique du &#171; d&#233;veloppement durable &#187; r&#233;ussit d&#233;j&#224; l'exploit de relancer la croissance et la consommation par une habile r&#233;cup&#233;ration des critiques et des craintes qui devraient pourtant les mettre en cause. &#192; &#233;gale conscience des risques et des n&#233;cessit&#233;s, les populations pr&#233;f&#233;reront toujours les solutions qui flattent une facult&#233; d&#233;sirante rest&#233;e l'otage des id&#233;ologies de la croissance. C'est pourquoi les tenants de la d&#233;croissance doivent s'attacher d'abord &#224; rendre celle-ci d&#233;sirable, avant m&#234;me de l'indiquer comme n&#233;cessaire. Nul besoin pour cela d'user de sophistique : d&#233;sirable, la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance l'est r&#233;ellement, il suffit pour s'en convaincre d'explorer ses horizons sous l'angle de l'id&#233;alit&#233; et non pas seulement sous l'angle de l'efficacit&#233; &#233;conomique et &#233;cologique qui ne permet de jauger la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance qu'en termes de durabilit&#233; et de viabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;croissance et le bonheur&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;On objectera que le projet d'une d&#233;croissance soutenable et &#233;quitable ne se contente pas de tirer les implications de l'&#233;quation math&#233;matique qui le fonde. Il &#233;bauche en outre une certaine id&#233;e du bonheur, et l'argumentaire de la d&#233;croissance est partout sous-tendu par un v&#233;ritable art de vivre. Mais c'est bien l&#224; justement que le b&#226;t blesse le plus gravement, car si le projet de d&#233;croissance est bien id&#233;aliste par nature, il ne l'est nullement par la conception du bonheur qu'il promeut. Le bonheur, en effet, n'est pas un id&#233;al. Il est sans doute, comme le disait Aristote&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Aristote, &#201;thique &#224; Nicomaque, Flammarion GF, Paris, 2004.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le but de toute existence, ce que tous les hommes recherchent ; mais il n'y a pas de d&#233;finition une et universelle de cette fin pourtant universellement poursuivie. C'est pr&#233;cis&#233;ment pourquoi, ni de la poursuite de cette fin, ni de sa nature, il n'y a &#224; d&#233;lib&#233;rer. On compte autant de versions du bonheur id&#233;al qu'il y a d'individus, justement parce qu'il n'existe pas d'id&#233;al du bonheur. Si des id&#233;aux doivent &#234;tre d&#233;finis par les hommes &#8211; comme l'id&#233;al de libert&#233; ou l'id&#233;al de justice &#8211; c'est pour qu'ils fixent les cadres g&#233;n&#233;raux &#224; l'int&#233;rieur desquels chacun d&#233;terminera &#224; sa fa&#231;on son approche du bonheur. Plus exactement, l'id&#233;al est le verbe commun qui se d&#233;cline sur autant de modes qu'il y a de visions du bonheur pour le conjuguer. R&#233;aliser politiquement un id&#233;al, c'est certes cr&#233;er les conditions favorables &#224; toutes les expressions du bonheur, c'est aussi sans doute tracer les limites au-del&#224; desquelles une expression individuelle du bonheur cesserait d'&#234;tre supportable pour la collectivit&#233;, mais ce n'est s&#251;rement pas formuler les maximes du bonheur. Or, formuler dans leurs moindres d&#233;tails les maximes quotidiennes du bonheur individuel est la tendance la plus f&#226;cheuse des partisans de la d&#233;croissance. Les publications consacr&#233;es &#224; la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance d&#233;crivent r&#233;guli&#232;rement, sans en omettre aucune, toutes les modalit&#233;s de la frugalit&#233; heureuse. Du type de combustible au p&#233;dalier de la bicyclette, des techniques de balayage au r&#233;gime alimentaire, de la mani&#232;re d'emmailloter les nourrissons &#224; la fa&#231;on d'organiser ses vacances&#8230; tous les gestes du bonheur sont scrupuleusement consign&#233;s. C'est comme si, en s'abstenant de fixer un id&#233;al utile &#224; circonscrire le contexte &#233;thique &#224; l'int&#233;rieur duquel chacun d&#233;cidera des r&#232;gles de son bonheur, la pens&#233;e de la d&#233;croissance obligeait ses d&#233;fenseurs &#224; se montrer plus directifs encore en &#233;crivant, &#224; la virgule pr&#232;s, une orthodoxie de la vie heureuse. Sur ce plan encore, transpos&#233; dans le champ de l'activit&#233; politique, le prudent refus de l'enthousiasme id&#233;aliste pourrait bien tirer le projet de d&#233;croissance vers une tyrannie du bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais supposons admis que nous, z&#233;lateurs de la d&#233;croissance &#233;quitable, renoncions &#224; notre propension naturelle &#224; r&#233;genter le bonheur des hommes au nom de l'absolue n&#233;cessit&#233; qui nous presse d'en finir avec le culte de la croissance. Supposons que, avec le m&#234;me objectif d'&#233;viter la catastrophe qui se profile, mais en le subordonnant au projet d'offrir &#224; la personne humaine les conditions de son libre accomplissement, nous d&#233;cidions &#224; cette fin de d&#233;finir collectivement les termes d'un id&#233;alisme de la d&#233;croissance dont chaque &#234;tre humain aurait loisir de tirer lui-m&#234;me les maximes de son bonheur en r&#233;f&#233;rence aux id&#233;aux partag&#233;s. La question se pose alors &#8211; elle se pose enfin ! &#8211; de savoir quel id&#233;alisme est inh&#233;rent au projet d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'id&#233;alisme politique&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Quand on interroge la probl&#233;matique d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance sous un autre angle que les n&#233;cessit&#233;s &#233;conomiques et &#233;cologiques qui la l&#233;gitiment, on s'aper&#231;oit qu'il s'agit, en substance, de lib&#233;rer le d&#233;sir humain des convoitises consum&#233;ristes g&#233;n&#233;r&#233;es par la soci&#233;t&#233; marchande et de mettre la facult&#233; d&#233;sirante au service d'un &#233;panouissement de l'humanit&#233; en l'homme. Or, une telle probl&#233;matique co&#239;ncide avec ce qu'il conviendrait d'appeler un &#171; id&#233;alisme politique &#187; lequel exige, pour &#234;tre applicable, une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance dont il est &#224; m&#234;me de d&#233;velopper consid&#233;rablement les potentialit&#233;s. Pour &#234;tre clair, il n'est pas ici question de contester la priorit&#233; des motifs li&#233;s &#224; la survie de l'homme et de la plan&#232;te, mais ces motifs pr&#233;sentent d&#233;cid&#233;ment l'inconv&#233;nient de ne fonder la d&#233;croissance que sur l'argument de la n&#233;cessit&#233; et d'une durabilit&#233; sans enjeu. Pour y rem&#233;dier, il para&#238;t possible d'annexer, pour ainsi dire, le projet d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance &#224; un id&#233;alisme politique qui engloberait la conscience des traumatismes pr&#233;sents et &#224; venir caus&#233;s par l'id&#233;ologie de la croissance, retrouverait les solutions pr&#233;conis&#233;es par la th&#233;orie de la d&#233;croissance, mais leur donnerait une orientation nouvelle dans le sens d'une red&#233;couverte de l'humanisme par l'av&#232;nement d'une citoyennet&#233; authentique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous appelons &#171; id&#233;alisme politique &#187; est un id&#233;alisme &#224; double titre. Id&#233;alisme quant &#224; la forme de pens&#233;e qu'il d&#233;ploie, puisqu'il cherche &#224; tirer tout ce qu'il avance d'une enqu&#234;te sur l'essence du politique aussi bien que sur la nature de l'homme, sur le concept d'humanit&#233; ou sur la d&#233;finition de la personne humaine. Id&#233;alisme surtout quant &#224; la mati&#232;re m&#234;me de sa pens&#233;e du politique, puisqu'il postule que la finalit&#233; de l'activit&#233; politique n'est pas tant d'administrer le r&#233;el tel qu'il est que d'y manifester l'humain en d&#233;lib&#233;rant et en d&#233;cidant selon les id&#233;aux &#233;thiques dans lesquels l'humanit&#233; se reconna&#238;t. La politique ainsi con&#231;ue appara&#238;t comme une cr&#233;ation continue de l'humain par l'humain, cr&#233;ation toujours ouverte et dont les actes sont sans cesse remis en question par la permanence de la d&#233;lib&#233;ration sur ce qu'elle produit. Bien qu'il ne soit pas le lieu ici de d&#233;velopper plus avant cette conception de l'id&#233;alisme politique, il est utile de solliciter encore la patience du lecteur pour en indiquer, parmi les principes fondateurs, ceux qui appellent, comme condition &lt;i&gt;sine qua non&lt;/i&gt; de leur application, l'av&#232;nement d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que l'id&#233;alisme politique tel qu'il vient d'&#234;tre d&#233;fini consid&#232;re, comme le fit Aristote&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Aristote, La Politique, Livre 1, Hermann, Paris, 1996.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, que l'homme est par nature un &#234;tre politique. Par cons&#233;quent, quiconque est maintenu &#224; l'&#233;cart de l'exercice concret de l'activit&#233; politique &#8211; comme le sont la grande majorit&#233; des &#171; citoyens &#187; dans nos d&#233;mocraties repr&#233;sentatives &#8211; se voit spoli&#233; de son essence d'homme. L'unit&#233; &#233;l&#233;mentaire de l'activit&#233; politique n'est le parti ni un quelconque groupement d'individus, mais la personne humaine consid&#233;r&#233;e dans sa singularit&#233; et son unicit&#233;. La d&#233;lib&#233;ration politique n'&#233;tant concevable, et ce qui en r&#233;sulte n'ayant valeur de d&#233;cision politique, que si l'ensemble des personnes se constitue en une assembl&#233;e d&#233;lib&#233;rative comptant autant de participants qu'il y a de citoyens, il importe que tous les membres de la soci&#233;t&#233; soient d&#233;gag&#233;s d'une part cons&#233;quente des contraintes du travail pour se consacrer assid&#251;ment aux affaires publiques. Du point de vue de l'id&#233;alisme politique, la pluralit&#233; de la communaut&#233; politique ainsi constitu&#233;e par le rassemblement des personnes citoyennes ne doit &#234;tre alt&#233;r&#233;e par aucun des processus d'uniformisation et de conditionnement des mentalit&#233;s g&#233;n&#233;r&#233;s par la religion de la croissance. Enfin, la discussion politique qui vise la r&#233;alisation de l'humain doit trancher sur les probl&#232;mes particuliers de la soci&#233;t&#233; selon ce qui est universellement d&#251; &#224; l'humanit&#233; en tout homme. Aussi convient-il qu'aucun r&#233;flexe consum&#233;riste, aucune boulimie individualiste, aucune crispation sur les int&#233;r&#234;ts particuliers ne d&#233;tourne chacun de la priorit&#233; donn&#233;e &#224; l'humanit&#233; en sa personne et en la personne d'autrui. Or, seule une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance est &#224; m&#234;me d'&#233;veiller ainsi le d&#233;sir d'humanit&#233; et d'offrir les conditions de libert&#233;, de pluralit&#233;, de disponibilit&#233; et d'&#233;ducation permettant aux hommes d'accomplir leur nature d'homme dans la prise en charge par chacun de l'activit&#233; d&#233;lib&#233;rative et de la d&#233;cision politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La critique de l'humanisme&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;On le voit, la discussion des perspectives ouvertes &#224; la pens&#233;e du politique par le projet d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance supposerait d'introduire l'humanisme au c&#339;ur de la th&#233;orie de la d&#233;croissance. L'id&#233;e est que la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance est propice au d&#233;veloppement d'un humanisme qui ne peut cependant prendre corps que dans la participation effective et concr&#232;te de l'ensemble des citoyens &#224; l'activit&#233; politique, dont l'humanit&#233; de l'homme est le seul et unique enjeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique de l'humanisme est une vieille antienne. Elle date du milieu du XXe si&#232;cle, lorsque les sciences humaines, alors en plein essor, fustigeaient avec raison l'ethnocentrisme occidental cach&#233; derri&#232;re la promotion des valeurs de l'Homme. En effet, lorsque Claude L&#233;vi-Strauss d&#233;cr&#233;tait, dans les ann&#233;es cinquante, &#171; la mort de l'Homme &#187;, il s'en prenait alors &#224; un humanisme d&#233;figur&#233; par la religion du Progr&#232;s et par le culte de la rationalit&#233; scientifique et technique, chantre du d&#233;veloppement et de l'expansion de la Civilisation triomphante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. notamment Claude L&#233;vi-Straus, Race et histoire, Gallimard, Paris, 1987.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L&#233;vi-Strauss parlait ainsi &#224; l'heure o&#249; les sciences de l'homme s'appr&#234;taient &#224; &#233;tendre la rigueur positiviste &#224; la compr&#233;hension m&#233;thodique des ressorts psychologiques et sociaux de l'activit&#233; humaine. Aussi importait-il que les auteurs de ces investigations nouvelles rompent clairement avec le rationalisme exacerb&#233; qui, pendant un si&#232;cle, avait entra&#238;n&#233; l'id&#233;al humaniste dans une logique messianique dont la folie nazie avait marqu&#233; l'apog&#233;e. Il &#233;tait dit, d&#233;sormais, que la rationalit&#233; scientifique se referait une virginit&#233; en s'abstenant de compromettre son effort d'objectivit&#233; dans une m&#233;taphysique de l'homme. Sage r&#233;solution en v&#233;rit&#233;, et il est heureux que nos th&#233;oriciens de la d&#233;croissance se soucient &#224; leur tour de ne pas compromettre la rectitude de leurs analyses par ce qu'ils consid&#232;rent comme des &#233;lucubrations philosophiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ceci pr&#232;s cependant que l'on ne saurait confondre l'humanisme avec le produit de sa falsification par le rationalisme, ni m&#234;ler un juste id&#233;al &#224; la condamnation l&#233;gitime des discours et comportements qui l'ont trahi. Convoquerions-nous de la m&#234;me fa&#231;on les id&#233;aux de Libert&#233; et de Justice au proc&#232;s de toutes les tyrannies et men&#233;es barbares dont ils furent pourtant le pr&#233;texte au cours de l'histoire ? Le d&#233;voiement r&#233;p&#233;t&#233; de ces valeurs ne justifie pas leur rejet. Pas plus qu'il n'est un argument contre l'essentialisme, car seul un retour fr&#233;quent &#224; l'essence de l'Homme, comme &#224; celles de la Libert&#233; ou de la Justice, questionn&#233;es sur le mode de la discussion politique, laisse les citoyens ma&#238;tres de ces id&#233;aux et de leur sens, vigilants quant aux tentatives de d&#233;tournement dont ils peuvent faire l'objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;croissance comme projet politique&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Si l'id&#233;e de d&#233;croissance s'appuie &#233;videmment sur des donn&#233;es issues des sciences sociales, &#233;conomiques, &#233;cologiques et juridiques, elle n'est pas elle-m&#234;me une id&#233;e scientifique, mais bel et bien une proposition politique. Et s'il serait effectivement f&#226;cheux que la science et l'expertise viennent s'enticher d'un id&#233;al politique qui ne dirait pas son nom, il serait tout aussi dangereux qu'un projet ouvertement politique se d&#233;fende de reposer sur un id&#233;al pour se soustraire &#224; la discussion des valeurs en se r&#233;clamant d'une rationalit&#233; incolore. &#192; l'instar de tout mouvement politique, la d&#233;croissance ne saurait se dispenser d'exposer les pr&#233;f&#233;rences axiologiques qui la fondent. Elle aurait l&#233;gitimit&#233; alors &#224; s'affirmer comme la seule alternative radicale aux dogmes du Progr&#232;s et du D&#233;veloppement qui transform&#232;rent l'utopie des Lumi&#232;res en un funeste processus d'expansionnisme &#233;conomique, technologique et culturel. C'est pourquoi &#171; la pens&#233;e de la d&#233;croissance &#187; para&#238;t naturellement habilit&#233;e &#224; reprendre l'id&#233;alisme humaniste l&#224; o&#249; les philosophes l'avaient laiss&#233; avant qu'il soit arraisonn&#233; par les tout premiers doctrinaires de la croissance mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux mots de &#171; valeurs humanistes &#187;, rengainons donc notre revolver mat&#233;rialiste et t&#226;chons de voir de quelle fa&#231;on le mouvement en faveur de la d&#233;croissance peut effectivement &#233;riger l'humanisme en principe politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Privil&#233;gier l'humain, dans le discours de la d&#233;croissance, ne saurait signifier sauver l'homme des dangers imminents qui le menacent et lui promettre un bonheur de bergers d'Arcadie. La d&#233;croissance n'est pas une fin en soi, et nous avons dit pourquoi elle n'aurait rien &#224; faire dans l'espace politique si elle n'avait &#224; proposer que d'&#233;changer le chaos contre la vie bienheureuse. Mais la force de l'id&#233;e de d&#233;croissance est ailleurs que dans une hypoth&#233;tique doctrine du bonheur qui en constitue au contraire le point faible quand elle se d&#233;cline avec des accents mill&#233;naristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet de d&#233;croissance veut affranchir les hommes des d&#233;terminismes qu'ils se sont eux-m&#234;mes cr&#233;&#233;s, les soustraire aux processus qui leur confisquent la ma&#238;trise de leur existence. En un mot, la d&#233;croissance lib&#232;re les hommes des m&#233;canismes historiques et leur propose de prendre en charge le monde et l'humain, jusque-l&#224; soumis &#224; l'empire des lois &#233;conomiques et g&#233;ostrat&#233;giques. Suivant cette analyse, il se pourrait d'ailleurs qu'il y ait, dans le concept de d&#233;croissance, quelque chose de profond&#233;ment &#233;tranger au mat&#233;rialisme, dans l'id&#233;e d'un d&#233;ni du r&#244;le que les mat&#233;rialistes attribuent &#224; l'&#233;volution historique des m&#233;canismes &#233;conomiques et sociaux dans la d&#233;termination des orientations donn&#233;es &#224; l'existence humaine. Quoi qu'il en soit, s'il est maladroit de fonder la d&#233;croissance sur l'argument de la n&#233;cessit&#233;, c'est justement parce que la d&#233;croissance doit s'entendre comme le refus de la n&#233;cessit&#233;, ouvrant ainsi la voie au retour de la politique comprise comme activit&#233; d&#233;lib&#233;rative au cours de laquelle les hommes d&#233;cident librement de la courbure &#224; donner au monde et &#224; l'humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agissant de l'invention d'une citoyennet&#233; d&#233;lib&#233;rante, le mod&#232;le &#233;conomique et social de la d&#233;croissance pousse loin la d&#233;finition des conditions susceptibles de faire droit &#224; la nature politique de tout homme et &#224; la vocation de la personne humaine &#224; appara&#238;tre au sein de l'espace public pour y accomplir ce que Hannah Arendt appelait sa condition de &#171; nouveau venu &#187;. Par les r&#233;volutions qu'elle instaure dans le rapport aux richesses, dans la r&#233;partition des biens, dans la d&#233;limitation et la gestion des besoins ; par les mutations qu'elle induit dans nos relations &#224; l'espace et au temps, dans nos rythmes de vie, dans la hi&#233;rarchie de nos fins, valeurs et centres d'int&#233;r&#234;ts, la soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance cr&#233;e les conditions favorables &#224; une appropriation non symbolique du politique, &#224; l'av&#232;nement d'une citoyennet&#233; effective : celle de la personne qui prend part aux d&#233;cisions concernant le monde humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de d&#233;croissance est fonci&#232;rement r&#233;volutionnaire parce qu'elle rompt avec le cours des choses en brisant les processus qui nous emprisonnent. &#171; Notre humanit&#233; n'&#233;merge, &#233;crit Paul Ari&#232;s, que lorsque nous sommes capables de nous fixer des limites&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Journal La D&#233;croissance, n&#176; 26 ?&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; &#192; quoi il faut ajouter que &#171; se fixer des limites &#187; est pr&#233;cis&#233;ment l'objectif de la discussion au sein de l'espace public. Se fixer des limites, c'est donc choisir la d&#233;lib&#233;ration pour contrer les m&#233;canismes, c'est s'en remettre &#224; la politique plut&#244;t qu'&#224; l'inertie de l'histoire, c'est affirmer l'homme contre les processus. La soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance ouvre des perspectives in&#233;dites o&#249; les n&#233;cessit&#233;s de l'histoire, de l'&#233;conomie ou de la finance ne d&#233;terminent plus le sort du monde et de l'homme et o&#249;, aucune puissance n'ayant plus le privil&#232;ge de fixer l'id&#233;e que les hommes se font de la justice et du bien, il revient &#224; l'ensemble des citoyens de contribuer &#224; la d&#233;finir &#224; l'&#233;chelle de communaut&#233;s d&#233;lib&#233;ratives reposant sur une &#233;thique du dialogue politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La deuxi&#232;me voie&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Une autre voie que la critique &#233;conomiste et &#233;cologiste de l'id&#233;ologie de la croissance peut donc mener &#224; la proposition d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance. C'est la voie d'une philosophie du politique qui s'affranchirait sciemment des circonstances de l'histoire, pour retourner aux racines ontologiques de la citoyennet&#233; dans la nature humaine. Certes, les intuitions conduisant &#224; ce chemin sont moins pr&#233;gnantes que l'exp&#233;rience des pi&#232;ges abyssaux tendus par la croissance exponentielle de la productivit&#233; dans un monde aux ressources limit&#233;es. Il faudrait consentir &#224; l'essentialisme pour s'apercevoir de ce que l'humain devrait devoir au politique pour la r&#233;alisation de son &#234;tre et l'actualisation de sa libert&#233;. Quant &#224; l'&#233;quation qui aboutirait sur cette voie au projet de la d&#233;croissance, elle serait, il est vrai, moins math&#233;matique que m&#233;taphysique. Elle &#233;tablirait en substance que les hommes ont vocation &#224; exister, non selon ce qu'imposent les processus historiques, mais selon l'id&#233;e qu'ils ont d'eux-m&#234;mes, id&#233;e toujours remise en question sur le m&#233;tier de la discussion d&#233;lib&#233;rative. En cons&#233;quence, l'humain ne saurait s'&#233;panouir sur une plan&#232;te o&#249; des classes &#233;litaires, sous couvert de pr&#233;tendues n&#233;cessit&#233;s &#233;conomiques et financi&#232;res ou de rapports de forces m&#233;caniques, privent la totalit&#233; des citoyens du soin de d&#233;lib&#233;rer de l'id&#233;e qu'ils se font de leur humanit&#233; et du monde. Mais de cette &#233;quation, on conclurait tout aussi bien &#224; la pertinence d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance pour l'&#233;mancipation des citoyens et l'av&#232;nement du politique. Il est probable, en effet, que la politique autant que la citoyennet&#233; restent &#224; inventer, et que leur invention conf&#232;re son v&#233;ritable enjeu &#224; la conception d'une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur l'id&#233;e de d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux voies, n&#233;anmoins, celle de l'&#233;conomisme &#233;cologique et celle de l'essentialisme politique, ne sont pas concurrentielles et encore moins exclusives l'une de l'autre. Une relecture, effectu&#233;e sous cet angle, de la pens&#233;e d'Hannah Arendt contribuerait sans doute &#224; montrer que la premi&#232;re voie s'articule au contraire &#224; la seconde dans la mesure o&#249; c'est pr&#233;cis&#233;ment l'effacement du politique qui d&#233;tourne les citoyens de la responsabilit&#233; du monde humain et de la conduite des affaires humaines, pour mieux les assujettir massivement au processus infini de la croissance. La philosophe indique &#224; cet &#233;gard comme un fait caract&#233;ristique des soci&#233;t&#233;s modernes la contamination du domaine public par les pr&#233;occupations li&#233;es &#224; la production et aux &#233;changes et, cons&#233;quemment, la r&#233;quisition de la sph&#232;re politique au service de la vie &#233;conomique. De cela il r&#233;sulte l'oubli des enjeux initiaux de l'activit&#233; politique (la conservation du monde humain, la r&#233;v&#233;lation de la personne et l'action), en raison de leur incompatibilit&#233; avec ceux de la soci&#233;t&#233; (la productivit&#233; et le d&#233;veloppement infini de l'organisme social). Dans ce contexte de d&#233;p&#233;rissement du politique, il devient inutile autant qu'impossible aux citoyens d'appara&#238;tre et de manifester leur unicit&#233; au sein d'un espace public o&#249; l'inertie des m&#233;canismes dispense de la d&#233;lib&#233;ration. Cette inutilit&#233; et cette impossibilit&#233; de mener une existence politique renvoient les citoyens &#224; leur statut d'&#234;tres de besoins, requ&#233;rant de leur part le travail et la consommation plut&#244;t que le souci du monde, un comportement r&#233;actif plut&#244;t que le sens de l'action v&#233;ritable et un individualisme utile au processus de croissance comme seul indicateur de la vitalit&#233; commune&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Hannah Arendt, La Condition de l'homme moderne, Pocket, Paris, 1994. Il (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la source m&#234;me de l'id&#233;ologie de la croissance, bien en amont des p&#233;rils qu'elle induit et auxquels les d&#233;fenseurs de la d&#233;croissance veulent s'attaquer, il se peut qu'il y ait la perte du politique, de cette primaut&#233; du politique dont une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance pourrait nous faire retrouver le sens si elle en formait le projet. En d'autres termes, la pertinence du choix de la d&#233;croissance ne se mesurerait pas seulement &#224; l'efficacit&#233; annonc&#233;e dans le traitement des effets nuisibles de la croissance &#8211; ce qui pourrait encore justifier qu'&#224; efficacit&#233; &#233;gale on pr&#233;f&#232;re &#224; la d&#233;croissance des solutions moins radicales. Elle se mesurerait d'une part &#224; la possibilit&#233; de d&#233;voiler par l&#224; le caract&#232;re &#233;minemment pathog&#232;ne des causes qui jettent les hommes dans la spirale de la croissance, d'autre part &#224; la perspective offerte de d&#233;samorcer ces causes par la r&#233;habilitation du politique dans une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, quel int&#233;r&#234;t aurions-nous &#224; emprunter la voie essentialiste ? Y a-t-il lieu de compromettre la lisibilit&#233; des th&#232;ses relatives &#224; la d&#233;croissance en les ins&#233;rant dans la n&#233;buleuse d'un id&#233;alisme politique dont beaucoup jugeront les sp&#233;culations absconses ? Serait-il raisonnable surtout, en d&#233;veloppant l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance institutionnellement orient&#233;e vers la prise en charge de l'activit&#233; d&#233;lib&#233;rative par les citoyens, de vouloir recycler un projet politique que les vielles lunes de la &#171; d&#233;mocratie directe &#187; semblent avoir us&#233; jusqu'&#224; la corde ? N'est-il pas prudent de s'en tenir au sain empirisme des raisons donn&#233;es par une critique objective des impasses de la croissance, &#233;nonc&#233;es d'un point de vue &#233;conomique et &#233;cologique ? On pense en effet que l'argumentaire de la n&#233;cessit&#233; vitale et de la durabilit&#233; de l'existence harmonieuse sur notre plan&#232;te, s'il est correctement expos&#233;, doit conduire tout un chacun &#224; reconna&#238;tre suffisamment le bien-fond&#233; du projet de la d&#233;croissance. Il se trouve, du reste, beaucoup de militants pour refuser que la d&#233;croissance investisse le champ du politique. Dans leur esprit, la notion de politique est si p&#233;jorativement connot&#233;e qu'ils se montreraient hostiles &#224; ce que la th&#233;orie de la d&#233;croissance int&#232;gre une philosophie politique, plus encore si cette philosophie visait &#224; confier la politique aux citoyens. Selon eux, c'est en dehors du politique que tout se joue : dans la capacit&#233; des individus &#224; modifier d'eux-m&#234;mes leur comportement quotidien conform&#233;ment aux pr&#233;ceptes de la d&#233;croissance. Nous touchons ici &#224; la strat&#233;gie la plus commun&#233;ment retenue par les tenants de la d&#233;croissance : ce n'est pas la politique qui instaurera la d&#233;croissance, mais le monde deviendra d&#233;croissant pas l'instillation des prises de conscience individuelles. Continuons donc inlassablement &#224; r&#233;p&#233;ter l'&#233;quation de la d&#233;croissance et, par juxtaposition des r&#233;solutions individuelles, nous donnerons &#224; nos soci&#233;t&#233;s la courbure de la d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, tout le monde sait bien que la strat&#233;gie visant l'initiative individuelle n'aboutira jamais qu'&#224; des r&#233;sultats infinit&#233;simaux, sans impact v&#233;ritable sur le cours du monde. La raison en est qu'un discours universaliste comme celui de la d&#233;croissance, brassant des enjeux mondiaux dans un espace &#233;largi &#224; tous les &#234;tres vivants et dans une temporalit&#233; interg&#233;n&#233;rationnelle, a bien peu de chance de rencontrer les mobiles d'une activit&#233; individuelle g&#233;n&#233;ralement ordonn&#233;e &#224; des finalit&#233;s beaucoup plus imm&#233;diates, &#233;troites et &#233;go&#239;stes. Eu &#233;gard &#224; la critique de l'essentialisme, le paradoxe est que les seules personnes dont le jugement est effectivement entra&#238;n&#233; dans la r&#233;flexion sollicit&#233;e par les arguments de la d&#233;croissance sont celles qui font d&#233;j&#224; preuve d'humanisme et d'une pens&#233;e d&#233;sint&#233;ress&#233;e, rompue &#224; la consid&#233;ration d'id&#233;aux universels. Une minorit&#233;, disons-le. Une minorit&#233; seulement, parce que le gros de l'humanit&#233; qui compose le monde industriel et marchand, d&#233;charg&#233; de la responsabilit&#233; politique par l'id&#233;ologie de la croissance qui le voue au travail et &#224; la consommation, exclusivement destin&#233; &#224; contribuer ind&#233;finiment &#224; la productivit&#233; de la soci&#233;t&#233; par la satisfaction des int&#233;r&#234;ts particuliers, est reclus dans la sph&#232;re de son existence priv&#233;e, de son &#171; petit bonheur &#187; et de sa prosp&#233;rit&#233; individuelle. &#171; Ne vous occupez que de vous-m&#234;mes, dit l'id&#233;ologie de la croissance. C'est &#224; cette condition que vous &#234;tes productifs et que la soci&#233;t&#233; cro&#238;t. &#187; Sous le r&#233;gime de la croissance, nul n'est tenu d'&#233;tendre sa pens&#233;e &#224; ce qui d&#233;passe son quant-&#224;-soi. Nul n'en a besoin d'ailleurs tant que la gestion des affaires humaines, assise sur le syst&#232;me repr&#233;sentatif, ne le requiert pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la seule raison qui puisse &#234;tre donn&#233;e &#224; l'&#234;tre humain d'ouvrir son esprit aux valeurs universelles et &#224; ce qui d&#233;passe la question de son bien &#234;tre, c'est la responsabilit&#233; du monde et de l'humanit&#233; tout enti&#232;re qui lui incombe quand il est en charge, avec l'ensemble des citoyens, de la d&#233;lib&#233;ration politique. Alors seulement l'universalit&#233; des enjeux discut&#233;s dans le domaine public l'oblige &#224; acc&#233;der &#224; ce que Kant appelait &#171; une pens&#233;e &#233;largie &#187; ; une pens&#233;e apte &#224; embrasser le monde, l'humanit&#233; en tout homme, le pass&#233; et l'avenir, le concept g&#233;n&#233;ral de justice ; une pens&#233;e attentive &#224; la port&#233;e axiologique des probl&#232;mes et &#224; la question du sens. Une pens&#233;e, voulons-nous dire, capable d'acc&#233;der au champ des pr&#233;occupations soulev&#233;es par la th&#233;orie de la d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi nous appara&#238;t-il vain &#8211; &#224; moins de se satisfaire d'une action &#224; la marge &#8211; de tenir aux individus le discours de la d&#233;croissance sans envisager une soci&#233;t&#233; qui les convierait &#224; transcender leur individualit&#233; dans l'espace d'une d&#233;lib&#233;ration politique o&#249; chacun aurait en responsabilit&#233; le monde humain. Dans le cas contraire, l'argumentaire de la d&#233;croissance ne convertirait les esprits qu'au moyen d'une coupable manipulation des mobiles individuels. Les enjeux de la d&#233;croissance ne pourront trouver prise dans des esprits libres et avertis que lorsque la prise en charge du politique aura ouvert ces esprits &#224; la dimension de l'universel. Dans tous les autres cas, les th&#232;ses relatives &#224; la d&#233;croissance ne sortiront de la confidentialit&#233; que sous la forme de l'injonction fascisante ou d'une cat&#233;ch&#232;se maquill&#233;e en p&#233;dagogie pour solliciter la r&#233;activit&#233; selon des techniques strictement comportementalistes.&lt;br class='autobr' /&gt;
On le voit, la probl&#233;matique qui s'ouvre &#224; nous n'est pas tant d'investir la politique pour faire la d&#233;croissance, que de proposer aux citoyens de s'approprier le politique en faisant la d&#233;croissance. Non pas exiger de chacun qu'il pr&#233;f&#232;re la bicyclette &#224; son 4X4, mais installer chacun, au moyen d'une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance, dans l'espace public o&#249; il partagera, avec les autres citoyens, le souci de ne laisser aucun m&#233;canisme d&#233;cider du cours des affaires humaines. Alors, s'il convient effectivement de pr&#233;f&#233;rer la bicyclette &#224; son 4X4, chacun en jugera par lui-m&#234;me, n&#233;cessairement encore mais librement, par l'honn&#234;te examen des id&#233;aux partag&#233;s et devenus l'enjeu de la d&#233;lib&#233;ration publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;croissance n'est pas seulement un art de vivre inspir&#233; par le souci &#233;cologique, elle porte les germes d'une nouvelle utopie politique qui peut redonner sens &#224; l'id&#233;alisme et &#224; l'humanisme, en les faisant servir &#224; l'invention collective et toujours discut&#233;e du monde humain. Il nous appartient de porter ces germes aussi loin que possible et, en France, de les faire cro&#238;tre sur le terrain &#233;lectoral d&#232;s les &#233;lections l&#233;gislatives de 2007.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Platon, &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt;, Flammarion GF, Paris, 2002.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#192; v&#233;rifier par exemple dans &lt;i&gt;Gorgias&lt;/i&gt;, Flammarion GF, Paris, 1993, ou &lt;i&gt;Th&#233;&#233;t&#232;te&lt;/i&gt;, Flammarion GF, Paris, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Aristote, &lt;i&gt;&#201;thique &#224; Nicomaque&lt;/i&gt;, Flammarion GF, Paris, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Aristote, &lt;i&gt;La Politique, Livre 1&lt;/i&gt;, Hermann, Paris, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. notamment Claude L&#233;vi-Straus, &lt;i&gt;Race et histoire&lt;/i&gt;, Gallimard, Paris, 1987.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Journal &lt;i&gt;La D&#233;croissance&lt;/i&gt;, n&#176; 26 ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Hannah Arendt, &lt;i&gt;La Condition de l'homme moderne&lt;/i&gt;, Pocket, Paris, 1994. Il est &#224; noter que la lecture de ce livre obligera cependant le partisan de la d&#233;croissance &#224; conduire son autocritique, en particulier dans les pages o&#249; Hannah Arendt stigmatise la survalorisation de la vie cultiv&#233;e pour elle-m&#234;me. Le d&#233;fenseur de la d&#233;croissance sera surpris de voir comment, selon la philosophe, c'est la supr&#233;matie exclusive donn&#233;e aux processus vitaux qui m&#232;ne tout droit les soci&#233;t&#233;s modernes aux cultes du lib&#233;ralisme et de la croissance.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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