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	<title>Entropia La Revue</title>
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	<description>Revue d'&#233;tude th&#233;orique et politique de la d&#233;croissance</description>
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		<title>Entropia La Revue</title>
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		<title>Les territoires du temps</title>
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		<dc:date>2018-02-15T22:38:20Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thierry Paquot</dc:creator>



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&lt;p&gt;L'urbanisation, les villes, les lieux habit&#233;s, l'&#233;coum&#232;ne sont g&#233;n&#233;ralement abord&#233;s, d&#233;crits, trait&#233;s et analys&#233;s &#224; partir de &#171; l'espace &#187; -notion bien d&#233;licate &#224; circonscrire - qui correspondrait &#224; un endroit dans lequel et &#224; partir duquel on &#233;tablirait sa demeure. Ainsi, l'urbanisation serait un processus de conqu&#234;te territoriale et d'installation, les villes, le r&#233;sultat de cette urbanisation et les lieux habit&#233;s, les sites propices &#224; l'exp&#233;rience existentielle... Une telle vision est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique26" rel="directory"&gt;N&#176; 8 - Territoires de la d&#233;croissance&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'urbanisation, les villes, les lieux habit&#233;s, l'&#233;coum&#232;ne sont g&#233;n&#233;ralement abord&#233;s, d&#233;crits, trait&#233;s et analys&#233;s &#224; partir de &#171; l'espace &#187; -notion bien d&#233;licate &#224; circonscrire - qui correspondrait &#224; un endroit dans lequel et &#224; partir duquel on &#233;tablirait sa demeure. Ainsi, l'urbanisation serait un processus de conqu&#234;te territoriale et d'installation, les villes, le r&#233;sultat de cette urbanisation et les lieux habit&#233;s, les sites propices &#224; l'exp&#233;rience existentielle... Une telle vision est fausse, car l'&#234;tre humain est toujours en mouvement et, ind&#233;pendamment du ph&#233;nom&#232;ne de s&#233;dentarisation provoqu&#233; par la domestication des plantes et de certaines esp&#232;ces animales, l'&#234;tre humain migre, nomadise, circule, r&#234;ve... Par cons&#233;quent, ce n'est pas son implantation en un lieu fixe, qui du coup ferait &#171; territoire &#187;, qui exprimerait sa condition d'humain, mais les rythmes et temporalit&#233;s qu'il adopterait et dont ce lieu serait impr&#233;gn&#233;. Ce qui n'a pas &#233;chapp&#233; &#224; Bachelard lorsqu'il affirme : &#171; Dans ses mille alv&#233;oles, l'espace tient du temps comprim&#233;. L'espace sert &#224; &#231;a. &#187; (&lt;i&gt;La po&#233;tique de l'espace&lt;/i&gt;, 1957) Pour lui, les sites de &#171; notre vie intime &#187;, que la topoanalyse qu'il prescrit se doit de visiter, sont des &#233;ponges &#224; souvenirs. Retourner dans un quartier ou un logement familiers, et aussit&#244;t notre m&#233;moire est sollicit&#233;e et nous conduit dans le voyage dans le pass&#233; sans effort, nous reconnaissons tout ce qui nous entoure virtuellement, les arbres et les cl&#244;tures, les ambiances et les odeurs, les volumes et les couleurs, les bruits et les voix, m&#234;me ce qui a &#233;t&#233; d&#233;truit existe encore, &#224; nouveau. Ces images d'un temps r&#233;volu territorialisent nos r&#234;veries, explique Bachelard, en pr&#233;cisant que celles-ci se sont d&#233;roul&#233;es dans les &#171; espaces de nos solitudes &#187;. Ce n'est aucunement une autobiographie que nous cherchons &#224; reconstituer en nous rappelant le temps &#233;coul&#233; -comme si le temps &lt;i&gt;durait&lt;/i&gt; en une continuit&#233; parfaite qui relierait en permanence le pass&#233; au pr&#233;sent, ce &lt;i&gt;futur pass&#233;&lt;/i&gt;, tout en appelant l'avenir -, c'est plut&#244;t une visite en &lt;i&gt;soi-m&#234;me&lt;/i&gt;, non pas pour &#233;tablir une chronologie solidement dat&#233;e mais afin de renouer avec un pays devenu &#233;trange, et non pas totalement &#233;tranger : celui de notre enfance ou des premi&#232;res ann&#233;es de notre vie d'adulte. D'o&#249; parfois un sentiment de nostalgie qui nous enveloppe et nous fait frissonner lorsque nous &#233;voquons notre jeunesse. Jean Hofer (1669-1752), &#233;tudiant en m&#233;decine, habitant Mulhouse, propose dans sa th&#232;se soutenue &#224; B&#226;le en 1688, le mot de &#171; nostalgie &#187; pour traduire l'allemand &lt;i&gt;Heimwehe&lt;/i&gt;, ce &#171; mal du pays &#187;, qui affecte surtout les jeunes &#171; &#226;mes sensibles &#187; lors de leur premi&#232;re s&#233;paration d'avec leur famille. Longtemps cette pathologie (litt&#233;ralement la &#171; douleur &#187; du &#171; retour &#187; selon l'&#233;tymologie du terme grec, &lt;i&gt;nostos&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;algos&lt;/i&gt;) a &#233;t&#233; jug&#233;e sp&#233;cifique aux montagnards helv&#232;tes contraints &#224; migrer dans d'autres pays, o&#249; ils se louaient comme mercenaires ou gardiens. Le changement d'air et l'&#233;loignement du pays les faisaient sombrer dans un &#233;tat d&#233;pressif que seul un retour chez eux pouvait gu&#233;rir. Bien s&#251;r, la langue est au c&#339;ur de ce processus de &#171; perte de soi &#187; et du d&#233;sir de revenir &#171; chez soi &#187;, mais il s'agit &#233;galement de l'enfance, car ce dont on a la nostalgie ne vise pas seulement l'ambiance de son village natal, entour&#233; des siens, mais cette p&#233;riode &#224; jamais perdue qu'est l'enfance. Certes, cette r&#233;trospective peut enjoliver, ou diaboliser, des souvenirs, l'essentiel n'est pas l&#224;. Ce qui compte - et Bachelard ne l'ignore pas - consiste &#224; doter tout site intime d'une temporalit&#233; unique. Le temps ne nous est pas ext&#233;rieur. Il ne repr&#233;sente pas un stock d'ann&#233;es et d'heures dont chacun tiendrait la comptabilit&#233; en s'&#233;vertuant &#224; le consommer avec mod&#233;ration, sachant que le temps est un bien non renouvelable - except&#233; par cet exercice m&#233;moriel que constitue le souvenir, il correspond &#224; l'intensit&#233; de notre v&#233;cu. Ce temps &lt;i&gt;v&#233;cu&lt;/i&gt; n'exclut ni un temps &lt;i&gt;repr&#233;sente&lt;/i&gt; ni un temps &lt;i&gt;con&#231;u&lt;/i&gt;, bien au contraire, ces trois expressions du temps s'entrem&#234;lent au point de s'unir. L'&#234;tre humain n'&#233;puise pas &#171; son &#187; temps, le gaspillant en multipliant les activit&#233;s ou le perdant &#224; ne rien faire. Il jouit de chaque instant, tel un moment privil&#233;gi&#233; tiraill&#233; entre un pass&#233; r&#233;sum&#233; en un chapelet d'anecdotes et un devenir compris comme une pr&#233;vision, une sorte d'extrapolation, d'anticipation du pr&#233;sent... Ce temps v&#233;cu &#233;labore sa g&#233;ographie existentielle. Cette derni&#232;re n'a pas l'apparence d'un territoire continu, mais se dessine au rythme des relations que chacun noue et d&#233;noue dans la succession d&#233;sordonn&#233;e et in&#233;gale des instants. Il s'agit donc d'un territoire mouvant, instable, toujours en cours de recomposition. Cet &#171; en cours &#187; le caract&#233;rise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais qu'est-ce qu'un territoire ? Une construction culturelle et mentale qui conf&#232;re &#224; une portion de l'&#233;coum&#232;ne une valeur d'entit&#233; g&#233;ographique provisoire reconnue et valoris&#233;e par celles et ceux qui y r&#233;sident, y vivent, y &#233;changent, etc. Aucun territoire n'en vaut un autre, et r&#233;ciproquement. Aucun territoire n'adopte le m&#234;me trac&#233;. Chaque territoire poss&#232;de ses limites. Les unes sont physiques et &#233;pousent le relief (la cr&#234;te des montagnes, le fond des vall&#233;es, la bordure du fleuve, le front de mer, etc.), les autres sont hors-sol et se superposent aux flux immat&#233;riels d'informations et de communications indispensables &#224; l'entretien des r&#233;seaux qui conforte le territoire en question. &#192; ce territoire d'un collectif se combinent les territoires des individus. Ces territoires du temps v&#233;cu sont aussi modelables que le territoire-r&#233;ceptacle du collectif et aussi variables dans leur configuration. L'individu-&#224;-tiroirs (le &#171; je &#187; est un pluriel) r&#233;clame des territoires embo&#238;t&#233;s, plus ou moins hi&#233;rarchis&#233;s, plus ou moins constants. Je r&#233;side dans tel lieu, travaille dans tel autre, aime ailleurs, entretiens des relations avec des correspondants dispers&#233;s aux quatre orients, &#171; mon &#187; territoire associe ces lieux et gens disparates, les rassemble en une cartographie personnelle, celle de &#171; ma &#187; g&#233;ographie existentielle. &#192; la suite de Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, je dirais que &#171; le territoire, c'est d'abord la distance critique entre des &#234;tres de m&#234;me esp&#232;ce : marquer ses distances. Ce qui est mien, c'est d'abord une distance, je ne poss&#232;de que des distances. Je ne veux pas qu'on me touche, je grogne si l'on entre dans mon territoire, je mets des pancartes. Il s'agit de maintenir &#224; distance des forces du chaos qui frappent &#224; la porte. &#187; Et avec &#201;ric Dardel, j'ajouterais que le territoire, pour l'homme, c'est &#171; l'environnement qui le convoque &#224; sa pr&#233;sence &#187;. Anthropologiquement, l'humain semble se stabiliser en &#233;difiant une demeure, m&#234;me pr&#233;caire, provisoire, saisonni&#232;re. Cette demeure et les parcours r&#233;guliers des habitants et aussi les a c&#244;t&#233;s impr&#233;vus deviennent un &lt;i&gt;monde&lt;/i&gt; pour chacun d'eux. La reconnaissance de ce &lt;i&gt;monde&lt;/i&gt; procure le sentiment d'&lt;i&gt;habiter&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire d'&#234;tre pr&#233;sent-au-monde-et-&#224;-autrui, cette &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt; r&#233;v&#232;le tout un jeu de temporalit&#233;s aux rythmes pas n&#233;cessairement accord&#233;s, non synchronis&#233;s entre eux. On le comprend, le territoire rel&#232;ve davantage de ces donn&#233;es temporelles - li&#233;es aux modalit&#233;s relationnelles que les humains pratiquent - que d'un d&#233;coupage spatial, m&#234;me si, curieusement, lorsqu'on dit &#171; territoire &#187;, on pense &#171; morceau de terre &#187;, r&#233;gion natale, enracinement local. Or, l'&#234;tre urbain est de plusieurs &lt;i&gt;pays&lt;/i&gt; &#224; la fois, il nomadise et transporte ses &#171; racines &#187; emmitoufl&#233;es dans sa langue, sa culture, ses relations. Il aspire au monde et traverse les fronti&#232;res. Il appr&#233;cie les envies paradoxales et s'invente des pass&#233;s en des lieux improbables. Il r&#233;&#233;crit ses parcours et se dote d'un territoire de r&#233;f&#233;rence, tel un ponton dans l'oc&#233;an de la vie, l&#224; o&#249; il arrime sa barque, o&#249; il se pose et fait le point, sur lui et &lt;i&gt;sur&lt;/i&gt; autrui, sur lui &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; autrui, sur lui &lt;i&gt;parmi&lt;/i&gt; autrui. Avant de lever l'ancre, encore et encore. Ainsi l'homme-mobile est-il &#171; spatial &#187; pour autant qu'il est &#171; temporel &#187;. Par sa pr&#233;sence (son corps, son souvenir, sa repr&#233;sentation...) il spatialise (il ordonne les emplacements des uns et des autres &#224; partir de la place qu'il occupe), alors qu'il est simultan&#233;ment spatialise (sa place est plac&#233;e, d&#233;plac&#233;e...) tout en s'inscrivant dans une certaine temporalit&#233; (professionnelle, liturgique, familiale, collective, singuli&#232;re, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais alors, qu'appelle-t-on &#171; Temps &#187; ? Martin Heidegger r&#233;&#233;valuant &lt;i&gt;Sein und Zeit&lt;/i&gt; (1927) explique que &#171; Le temps n'est pas, il y a temps &#187; (&lt;i&gt;Temps et &#234;tre&lt;/i&gt;, 1962, &lt;i&gt;Questions IV&lt;/i&gt;, Gallimard, 1976). Plus loin, le philosophe compl&#232;te cette formule : &#171; Car le temps v&#233;ritable lui-m&#234;me, la r&#233;gion de sa porrection triple (d&#233;termin&#233;e par la proximit&#233; approchante), c'est le site pro-spatial par lequel seulement il y a un possible &#034;o&#249;&#034;. &#187; Que nous dit-il ? Que le temps ne cherche pas une place, qu'au mieux c'est l'emplacement qui devient temporalis&#233; en accueillant le d&#233;ploiement de l'&#234;tre de l'humain lorsque celui-ci se pr&#233;sentifie. Heidegger le laisse entendre en indiquant que &#171; le temps v&#233;ritable est la proximit&#233; du d&#233;ploiement d'&#234;tre &#224; partir du pr&#233;sent, de l'avoir-&#233;t&#233; et de l'avenir - [...] &#187; Et aussi en pr&#233;cisant que &#171; le temps n'est pas un fabricat de l'homme, l'homme n'est pas un fabricat du temps. Il n'y a que le donner [...] &#187; Ce don - et non pas une production, m&#234;me si le temps est toujours &#171; un temps &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt; &#187; -, chacun peut le percevoir plus ou moins clairement, en termes de s&#233;jour sur Terre, c'est-&#224;-dire en lib&#233;rant du temps par l'intention &#224; s'ouvrir &#224; soi-m&#234;me, &#224; se rendre disponible pour &#234;tre non seulement &lt;i&gt;ici&lt;/i&gt; mais aussi &lt;i&gt;l&#224;&lt;/i&gt;. Cet univers spatio-temporel, dans lequel chacun se situe participe a la dramaturgie qu'&#233;voquait Patrick Geddes quand il observait que la ville ressemble &#224; un &lt;i&gt;drama in time&lt;/i&gt;, je peux en dire autant de n'importe quel territoire. Le sc&#233;nario et l'intrigue, les personnages, leur localisation et leurs d&#233;placements, les actions et leurs temporalit&#233;s, concourent &#224; la fois &#224; l'histoire du lieu ainsi qu'&#224; son habitabilit&#233; ou son inhabitabilit&#233;. Alors, les territoires du temps sont-ils &lt;i&gt;d&#233;croissants&lt;/i&gt; ? Ma g&#233;ographie existentielle n'est pas mondiale, mais plan&#233;taire, je suis d'ici et d'ailleurs, mais je poss&#232;de des emplacements familiers o&#249; je me rends p&#233;riodiquement (des lieux habit&#233;s par des amis, des sites appr&#233;ci&#233;s pour leur beaut&#233;, leur vastitude et leur silence) et un domicile fixe (le fameux &lt;i&gt;chez soi&lt;/i&gt; qui manque tant &#224; ceux qui n'en ont pas) dans la banlieue parisienne, duquel je contacte les membres des r&#233;seaux auxquels je suis branch&#233; et qui &#171; rhyzoment &#187; sur toute la Terre en des circonvolutions prolif&#233;rantes et jamais inachev&#233;es. Conscient de la pr&#233;occupation environnementale, je pense que chaque citadin se doit d'imaginer une d&#233;mobilit&#233; progressive selon son emploi et selon ses contraintes : Pourquoi multiplier les d&#233;placements alors que l'on peut grandement les limiter en utilisant mieux les nouvelles technologies de l'information et de la t&#233;l&#233;communication ? Pourquoi ne pas opter pour les &#171; mobilit&#233;s douces &#187; (co-voiturage, bicyclette, v&#233;hicules &#233;lectriques...) ? Pourquoi ne pas d&#233;velopper le t&#233;l&#233;travail ? Pourquoi ne pas regrouper ses rendez-vous ? Pourquoi ne pas diminuer le temps de travail, le partager ou l'assurer sur trois jours (comme l'imaginait Emile Vandervelde dans &lt;i&gt;L'Exode rural et le retour aux champs&lt;/i&gt;, 1910) afin de rendre viables les villages sans les transformer en villages-dortoirs et leur assurer une diversit&#233; g&#233;n&#233;rationnelle et professionnelle ? Pourquoi ne pas miser sur une bi-activit&#233;, par exemple bioagriculteur et graphiste, et concentrer ses activit&#233;s sur des plages horaires stables ? Pourquoi ne pas consommer en priorit&#233; les produits locaux, privil&#233;gier le commerce de proximit&#233; ou la livraison &#171; group&#233;e &#187; &#224; domicile ? Pourquoi ne pas inciter &#224; la coop&#233;ration tout ce qui peut l'&#234;tre (lire &lt;i&gt;L'Entraide&lt;/i&gt; de Piotr Kropotkine, 1902) ? Pourquoi ne pas attribuer &#224; un m&#234;me b&#226;timent plusieurs usages diff&#233;r&#233;s dans le temps ? Et &#224; la ville et ses alentours d'autres horaires, gr&#226;ce aux Bureaux des temps et aux banques du temps ? Pourquoi ne pas convertir les immeubles et autres constructions aux normes environnementales en y int&#233;grant la dimension temporelle ? Pourquoi ne pas opter pour un chrono-urbanisme qui tienne compte des rythmes urbains contrast&#233;s ? Nous allons conna&#238;tre deux profondes r&#233;volutions du temps. Les deux trinit&#233;s impos&#233;es par le capitalisme industriel et le salarial depuis plus d'un si&#232;cle s'&#233;puisent et vont se r&#233;agencer. En effet, le d&#233;coupage de la journ&#233;e en &#171; trois moments &#187; &#224; peu pr&#232;s &#233;gaux (temps de travail, sommeil, temps contraint) correspond de moins en moins aux exigences du capitalisme de l'immat&#233;riel et &#224; l'effacement progressif du salariat, remplac&#233; par une instabilit&#233; du travail r&#233;mun&#233;r&#233; (externalisation, &#171; mission &#187;, contrat &#224; dur&#233;e limit&#233;e, stages, reconversion, etc.) et aux attentes des travailleurs (le travail n'est plus l'&#233;l&#233;ment essentiel de la r&#233;alisation de soi). La vie quotidienne (&#171; m&#233;tro/boulot/dodo &#187;) se transforme irr&#233;versiblement, laissant ces &#171; trois moments &#187; s'interp&#233;n&#233;trer et changer de nature. Le t&#233;l&#233;phone portable, par exemple, rend pr&#233;sent et par cons&#233;quent disponible n'importe quel &#171; collaborateur &#187;, n'importe quand (sept jours sur sept et 24 heures sur 24). Le d&#233;coupage de la vie en &#171; trois p&#233;riodes &#187; (l'enfance et la formation, l'&#226;ge adulte et le travail, la retraite), lui aussi, tend &#224; voir ces &#171; p&#233;riodes &#187; mordre les unes sur les autres (l'adolescence se prolonge, la formation devient continue, la retraite conna&#238;t une pr&#233;retraite encore active et une retraite &#224; plusieurs strates...). Ces &#171; trois moments &#187; et ces &#171; trois p&#233;riodes &#187; ne sont plus aussi strictement d&#233;limit&#233;s et si bien ench&#226;ss&#233;s les uns aux autres, ils interf&#232;rent entre eux et connaissent des ruptures, des temps morts, des p&#233;riodes d&#233;pressives, des &#171; charrettes &#187;, au point o&#249; d&#233;sarroi et engouement, d&#233;sorientation et stimulation, contribuent, plus ou moins durablement, &#224; un mal-&#234;tre ou au contraire &#224; un ensoleillement. Chaque &#234;tre urbain conna&#238;t ces variations d&#233;stabilisantes et voit ses territoires se plier, se modeler, s'adapter aux caprices temporels, brouillant parfois ses rep&#232;res, mais assurant n&#233;anmoins un n&#233;cessaire appui. Le temps, dans son incroyable disparit&#233;, offre &#224; chacun la possibilit&#233; de se construire tout en acqu&#233;rant un emplacement situationnel et relationnel qui se territorialise en se d&#233;territorialisant. L'&#234;tre urbain &lt;i&gt;habite&lt;/i&gt; autant son temps destinai qu'il &lt;i&gt;habite&lt;/i&gt; le monde, son &lt;i&gt;monde&lt;/i&gt;. Le temps est aussi un mat&#233;riau pour l'architecte, l'urbaniste et le paysagiste. Les deux premiers pensent le temps comme &#171; dur&#233;e &#187;, &#171; histoire &#187;, &#171; patrimoine &#187;, en oubliant bien souvent l'entretien et surtout les pratiques habitantes, quant au dernier il sait que le vivant poss&#232;de ses temporalit&#233;s sp&#233;cifiques, irr&#233;guli&#232;res, vari&#233;es et parfois inconciliables entre elles.&lt;br class='autobr' /&gt;
M&#233;galopoles, bidonvilles, villes globales, &lt;i&gt;gated communities&lt;/i&gt;, urbain diffus, petites villes, toutes ces formes de l'urbanisation plan&#233;taire attendent d'&#234;tre contrecarr&#233;es par des propositions alternatives, dont certains &#233;coquartiers pr&#233;figurent un possible. Partout, il convient d'en venir &#224; une dimension &lt;i&gt;d&#233;cente&lt;/i&gt; de vie individuelle/collective et surtout &#224; impulser des exp&#233;rimentations, qui chacune reposera sur un subtil dosage local/global, allant toujours vers plus d'&lt;i&gt;autonomie&lt;/i&gt; des individus et plus d'&lt;i&gt;amiti&#233;&lt;/i&gt; des humains envers le vivant et plus g&#233;n&#233;ralement la nature. Chaque &#234;tre humain r&#233;clame les rythmes assortis &#224; ses attentes, c'est ainsi qu'il pourra habiter le &lt;i&gt;monde&lt;/i&gt; en s'&#233;merveillant des myst&#232;res de l'assemblage kal&#233;idoscopique des quatre &#233;l&#233;ments et en r&#233;enchantant ses relations aux autres, alors m&#234;me que le d&#233;ploiement technique ne l'opprimera plus et que la croissance pour la croissance ne sera plus qu'un mauvais souvenir. &#171; Mieux et non plus &#187;, voil&#224; ce qui est &#233;crit au fronton des territoires du temps. Entrez, vous &#234;tes chez vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lectures&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La Po&#233;tique de l'espace&lt;/i&gt;, Gaston Bachelard (PUF, 1957) ; &lt;i&gt;Habiter le temps&lt;/i&gt;, Jean Chesneaux (Bayard, 1996) ; &lt;i&gt;L'Homme et la terre&lt;/i&gt;, &#201;ric Dardel, PUF, 1952 ; &lt;i&gt;Mille Plateaux&lt;/i&gt;, Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, Minuit, 1980 ; &lt;i&gt;Questions IV&lt;/i&gt;, Martin Heidegger (traduction fran&#231;aise, Gallimard, 1976) ; &lt;i&gt;Le Quotidien urbain. Essais sur les temps des villes&lt;/i&gt;, sous la direction de Thierry Paquot (La D&#233;couverte, 2001) ; &lt;i&gt;Habiter, le propre de l'humain&lt;/i&gt;, sous la direction de Thierry Paquot, Michel Lussault et Chris Youn&#232;s (La D&#233;couverte, 2007) ; &lt;i&gt;Le Territoire des philosophes&lt;/i&gt;, sous la direction de Thierry Paquot et Chris Youn&#232;s (La D&#233;couverte, 2009) ; &lt;i&gt;Territoires en partage. Nanterre, Seine-Arche : en recherche d'identit&#233;(s)&lt;/i&gt;, Marcel Roncayolo (Parenth&#232;ses, 2007).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thierry Paquot est philosophe, professeur &#224; l'institut d'urbanisme de Paris (Universit&#233; Paris 12-Val de Marne), &#233;diteur de la revue Urbanisme, auteur, entre autres livres, de &lt;i&gt;L'espace public&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2009.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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