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	<title>Entropia La Revue</title>
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	<description>Revue d'&#233;tude th&#233;orique et politique de la d&#233;croissance</description>
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		<title>Entropia La Revue</title>
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		<title>LIP Les effets formateurs d'une lutte collective</title>
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		<dc:date>2021-10-23T17:43:41Z</dc:date>
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		<dc:creator>Charles Piaget</dc:creator>



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&lt;p&gt;Charles Piaget, militant syndicaliste, aura &#233;t&#233; une figure embl&#233;matique du mouvement autogestionnaire fran&#231;ais &#224; travers le conflit social chez LIP dans les ann&#233;es soixante-dix. Ce texte est un t&#233;moignage au jour le jour de la lutte des ouvriers de LIP, qui, d'avril 1973 &#224; mars 1974, fit la une de maintes gazettes. Ce &#171; journal &#187; est l'&#339;uvre d'un collectif anim&#233; par Charles Piaget qui nous l'a confi&#233;e pour publication. Nous avons choisi de n'y apporter aucune modification formelle tant il (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/revue/no-2-decroissance-travail-en-ligne/" rel="directory"&gt;N&#176; 2 - D&#233;croissance &amp; travail (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Charles Piaget, militant syndicaliste, aura &#233;t&#233; une figure embl&#233;matique du mouvement autogestionnaire fran&#231;ais &#224; travers le conflit social chez LIP dans les ann&#233;es soixante-dix.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce texte est un t&#233;moignage au jour le jour de la lutte des ouvriers de LIP, qui, d'avril 1973 &#224; mars 1974, fit la une de maintes gazettes. Ce &#171; journal &#187; est l'&#339;uvre d'un collectif anim&#233; par Charles Piaget qui nous l'a confi&#233;e pour publication. Nous avons choisi de n'y apporter aucune modification formelle tant il repr&#233;sente un chapitre cl&#233; de la m&#233;moire ouvri&#232;re en France, au si&#232;cle dernier. (Ndlr)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pour &#171; les Lips &#187;, c'est une histoire extraordinaire, l'histoire d'une lutte qui a &#233;t&#233; pour eux un formidable changement, une formation permanente de plus d'un an. Et quelle formation ! Certes toutes les luttes ouvri&#232;res sont formatrices. Mais quand celle-ci dure dix mois, qu'elle se prolonge, pour &#171; l'application de l'accord &#187;, dix mois encore, pendant lesquels des actions de formation sont mises en place (plus de 600 travailleurs y participeront), on a d&#233;j&#224; une id&#233;e de ce qui a pu &#234;tre acquis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut se rappeler que cette lutte a &#233;t&#233; tr&#232;s &#171; participative &#187;, pas ses mots d'ordre. Elle s'est heurt&#233;e non seulement au patron de LIP, mais au patronat tout entier, &#224; l'administration, &#224; la justice, &#224; la police, au gouvernement. Cette lutte a mis en avant des revendications qui mettent en cause le syst&#232;me &#233;conomique actuel, qui ont mis en cause bien des tabous de notre soci&#233;t&#233; industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les acteurs de cette lutte &#233;taient des travailleurs &#171; moyens &#187;, c'est&#224;-dire un peu syndicalis&#233;s, pas du tout politis&#233;s (pour la grande masse), de toute fa&#231;on tr&#232;s marqu&#233;s par les id&#233;es dominantes de la soci&#233;t&#233; bourgeoise dans presque tous les domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend mieux alors combien, &#224; chaque heurt, &#224; chaque frottement avec les rouages de cette soci&#233;t&#233;, des pans entiers de leur fa&#231;on de voir vacillaient. Toutes les id&#233;es int&#233;rioris&#233;es &#233;taient boulevers&#233;es. Tout arrivait tr&#232;s vite et de tous les c&#244;t&#233;s : interrogation sur l'information diffus&#233;e par les organes d'information, presse-t&#233;l&#233;radio ; &#224; quoi sert un d&#233;put&#233; ? ; est-ce possible qu'un pr&#233;fet nous raconte des histoires, tienne des propos aussi peu consistants ? Et surtout, tr&#232;s vite, d&#233;couverte qu'il n'y a rien dans l'arsenal des lois, rien du c&#244;t&#233; de l'Administration publique, aucun arbitrage s&#233;rieux. On est seul, face &#224; tout ; on ne peut compter que sur soi, sur la force collective. Il faut participer. &#192; partir de l&#224;, l'autoformation s'acc&#233;l&#232;re. Alors l'&#233;cole de formation qu'est la lutte ouvri&#232;re marque profond&#233;ment chacun de nous, &#233;clate de tous c&#244;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; J'en ai plus appris en dix mois que pendant ces dix derni&#232;res ann&#233;es.
&lt;br /&gt;&#8212; Maintenant, ce ne sera plus comme avant pour moi. Je sais beaucoup de choses, je me suis affirm&#233;, je suis plus s&#251;r de moi.
&lt;br /&gt;&#8212; Je n'avais jamais cru, avant, les r&#233;alit&#233;s d&#233;couvertes pendant cette lutte. Je ne voyais pas les choses comme cela. J'&#233;tais aveugle, je ne le suis plus.
&lt;br /&gt;&#8212; Je sais que la solidarit&#233; existe maintenant, la solidarit&#233; des travailleurs, quelle chose &#233;mouvante ! On peut faire beaucoup ensemble.
&lt;br /&gt;&#8212; J'ai connu des tas de gens qui m'ont beaucoup appris simplement, clairement, dans mon langage.
&lt;br /&gt;&#8212; Quand j'entends autour de moi, dans la famille o&#249; ailleurs, des propos simplistes, des id&#233;es toutes faites, je me dis : Tiens, j'&#233;tais comme cela avant. Mais maintenant, m&#234;me si je ne sais pas tout, loin s'en faut, j'ai des points de rep&#232;re qui m'aident &#224; r&#233;fl&#233;chir, &#224; raisonner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'avons-nous donc appris ensemble pendant ces longs mois de lutte ? Qu'est-ce que cette lutte collective a apport&#233; &#224; chacun de nous ? On peut en faire un inventaire que voici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'organisation de la lutte : &#233;cole de d&#233;mocratie, moyen de formation&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;L'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons vite compris l'importance du collectif, l'importance de se retrouver tous ensemble et de s'informer, de s'expliquer, d'apprendre les uns des autres, de r&#233;fl&#233;chir, d'analyser et de d&#233;cider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelques chiffres :&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#232;s le 17 avril 1973, les informations commencent dans les ateliers, les gens se regroupent pour &#233;couter. Au d&#233;but, une information par jour, puis deux. Plusieurs fois des A.G. sont organis&#233;es pour tout le personnel ; et, &#224; partir du 10 juin, il y aura une A.G. tous les jours (cinq fois par semaine) jusqu'&#224; &#171; la r&#233;ouverture de l'usine &#187; le 11 mars 1974 (parfois deux par jour). Ce qui fait pr&#232;s de 200 assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales au cours de ce conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La participation.&lt;/i&gt; Sur 1150 employ&#233;s &#224; LIP-Palente, (les cadres et repr&#233;sentants n'y venant pas, cela repr&#233;sente en fait 1 050 personnes) la participation a &#233;t&#233; de plus de 800 travailleurs jusqu'en octobre 1973 ; puis de 650 &#224; 750 personnes ; et les derni&#232;res rassemblaient encore plus de 500 personnes de LIP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les A.G. se tenaient au restaurant d'entreprise. Pendant les mois de juillet et d'ao&#251;t (&#233;poque o&#249; les cong&#233;s se prennent par roulement) nous avons pu disposer l'A.G. en cercle, soit au restaurant, soit sur les pelouses de l'usine. Mais quand tout le personnel &#233;tait pr&#233;sent, il &#233;tait n&#233;cessaire de disposer d'une salle sonoris&#233;e, et d'improviser une sorte de tribune. Plus tard, apr&#232;s l'occupation de l'usine par la police, les A.G. se tenaient dans un cin&#233;ma, et cela leur fera perdre une part de leur valeur p&#233;dagogique. Ceux qui parlaient se tenaient sur une estrade qui provoquait une certaine coupure. Nous sommes descendus de l'estrade pour nous mettre au niveau des travailleurs. Cela s'est am&#233;lior&#233;, mais jamais nous n'avons retrouv&#233; &#171; l'ambiance p&#233;dagogique &#187; des A.G. en cercle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les prises de parole.&lt;/i&gt; Normalement, l'ordre &#233;tait le suivant : a) les informations diverses (ce qu'on avait appris depuis la veille) ; b) les d&#233;placements : ceux qui rentraient faisaient un compte-rendu ; c) les &#171; visiteurs &#187; : ceux de &#171; l'ext&#233;rieur &#187; qui avaient quelque chose &#224; signaler ; d) la r&#233;flexion pour les jours &#224; venir et les propositions d'action. Il faut reconna&#238;tre que la tribune ne se renouvelait pas beaucoup. Les prises de parole &#233;taient cependant nombreuses venant de la salle, directement ou par l'interm&#233;diaire d'un micro. Le micro baladeur a &#233;t&#233; demand&#233; de nombreuses fois (il &#233;tait quelquefois en panne), les intervenants rappelant qu'il fallait un micro pour &#234;tre &#224; &#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'A.G. a &#233;t&#233; vraiment le lieu de formation permanente, une heure et demie tous les jours, avec les discussions par groupes naturels avant et apr&#232;s 1'A.G. C'&#233;tait l'endroit par excellence o&#249; chaque travailleur venait confier ses espoirs, ses interrogations, ses craintes, venait chercher l'information, le r&#233;confort, de nouvelles raisons de croire &#224; la victoire finale. La plupart des travailleurs &#171; assistaient &#187; passivement, mais m&#234;me cette assistance passive leur faisait d&#233;couvrir mille choses, et facilitait leur r&#244;le dans les commissions, dans des d&#233;placements, ou plus simplement pour expliquer autour d'eux, dans leur famille, le sens de leur lutte, leurs raisons de lutter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions exp&#233;riment&#233; depuis 1968 les assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales. Nous savions que pour lib&#233;rer la parole, il fallait : du &lt;i&gt;temps&lt;/i&gt;, la conscience qu'on n'avait rien &#224; craindre ou plus rien &#224; perdre, l'assurance que ce qui est dit ne l'est pas pour rien, qu'on est &#233;cout&#233;, que ce qu'on dit sert &#224; quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions remarqu&#233; que pendant ces A.G. se reproduisait le syst&#232;me hi&#233;rarchique de l'usine : ceux qui savent, qui parlent, qui dirigent, ceux qui &#233;coutent, qui suivent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, pour ce qui est du temps n&#233;cessaire, nous avions not&#233; que les gens ne se d&#233;g&#232;lent pas en une heure ou deux. Il y faut plus de temps. D'autre part, c'est difficile de prendre la parole devant autant de monde. Aussi, nous avions utilis&#233;, avant le conflit, la proc&#233;dure suivante : 1) Il y avait un expos&#233; qui appelait &#224; la r&#233;flexion et &#224; des propositions ; 2) Arr&#234;t de l'A.G. pour une discussion libre. Tous les d&#233;l&#233;gu&#233;s et militants se dispersaient dans les groupes naturels qui se formaient, par ex. : les fraiseurs, l'habillage horlogerie, les d&#233;colleteurs, etc. L&#224; les langues se d&#233;liaient : entre dix personnes qui se connaissent, on n'a pas peur de parler ; 3) Trois quarts d'heures apr&#232;s, les militants se rassemblent, et font le point en dix minutes sur ce qui &#233;mane des diff&#233;rents groupes ; 4) Reprise de l'A.G. : on pr&#233;cise les r&#233;flexions dominantes. Si l'une d'entre elles domine nettement, on le signale et on la met aux voix. Si c'est plus difficile, on fait un expos&#233; et un vote sur les deux dominantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1970, c'est au cours d'une r&#233;flexion de groupe qu'une solution difficile est trouv&#233;e au probl&#232;me de la lutte. Nous &#233;tions en lutte pour les salaires (bloqu&#233;s depuis pr&#232;s de neuf mois), et &#224; trois semaines des cong&#233;s. Il fallait un rapport de force maximum, et pourtant nous avions propos&#233; de laisser la &#171; libert&#233; du travail &#187; &#224; ceux qui ne nous avaient pas rejoints. Deux groupes proposent le blocage de l'exp&#233;dition, de mettre un syst&#232;me de douane en place qui laisse travailler, mais permet de garder la production sur place. Les propositions sont d&#233;j&#224; bien charpent&#233;es. Elles feront l'unanimit&#233; (c'&#233;tait une forme de lutte inconnue &#224; l'&#233;poque). Huit jours apr&#232;s nous avions satisfaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors des votes, il n'y avait jamais de s&#233;paration : d'un c&#244;t&#233; les pour, de l'autre les contre. Cette pratique de la division est d&#233;sastreuse. Nous avions fini par comprendre qu'il fallait &#233;viter les votes, mais plut&#244;t reprendre longuement les arguments des uns et des autres pour arriver &#224; une proposition unitaire et &#224; un vote massif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons d&#233;sormais qu'il faut une longue pratique pour construire un collectif d&#233;mocratique. Cela ne vient pas comme cela : a) il y a n&#233;cessit&#233; de la tol&#233;rance. Par exemple, lorsqu'une intervention est &#171; &#224; c&#244;t&#233; &#187;, tombe &#171; &#224; plat &#187;, voire maladroite, il est n&#233;cessaire de reprendre ce qu'elle a de positif malgr&#233; tout, et d'essayer de mettre en questions ce qui ne va pas, pour que d'autres apportent des r&#233;flexions qui &#233;clairent la personne. b) Les travailleurs ne prennent pas facilement la parole devant une assistance nombreuse. Il faut trouver des &#171; trucs &#187;. Par exemple, raconter un d&#233;placement est plus facile que de faire une analyse, surtout si on vient &#224; plusieurs au micro. c) Mais il faut savoir que si les A.G. sont n&#233;cessaires pour, physiquement, se retrouver nombreux, sentir le &#171; courant &#187; collectif, &#234;tre le creuset des informations, elles ne peuvent suffire &#224; la d&#233;mocratie. Il y a lieu de multiplier les organes plus petits o&#249; l'on s'exprime davantage, plus naturellement, et o&#249; ces r&#233;flexions sont saisies et remontent &#224; la coordination de la lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le r&#244;le des commissions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le collectif et l'individuel&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le collectif : croire au collectif, c'est toute une aventure, une lutte entre &#171; l'individuel &#187; qui est en chacun de nous et le collectif, r&#233;alit&#233; plus ou moins vivante. Toute cette soci&#233;t&#233; nous pousse &#224; l'individualisme, &#224; l'esprit de comp&#233;tition appris &#224; l'&#233;cole. Toutes les &#171; affaires &#187; sont personnelles, depuis les jouets jusqu'au salaire qui est individualis&#233; &#224; l'extr&#234;me. Toute la soci&#233;t&#233; rel&#232;ve d'un mode culturel qui valorise l'individu, le h&#233;ros. On ne parle pas de groupe, de collectif, autrement que pour en comparer la grisaille et l'uniformit&#233; au prestige et &#224; l'originalit&#233; du h&#233;ros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est avec ce bagage dans la t&#234;te que les travailleurs sont confront&#233;s &#224; un fait d&#233;routant : individuellement on peut se d&#233;brouiller plut&#244;t mal que bien, mais pour les petits &#233;v&#233;nements de la vie quotidienne seulement. Le licenciement collectif, la fermeture d'entreprises, d&#233;concertent tr&#232;s fortement. On en arrive tr&#232;s vite &#224; l'id&#233;e diffuse que se d&#233;brouiller seul, ce n'est pas facile, ce n'est pas s&#251;r. Mais ce n'est pas pour autant que le travailleur va croire facilement au &#171; collectif &#187;. C'est trop nouveau, c'est trop contraire &#224; toute une conception qu'il a int&#233;rioris&#233;e : &#171; la solidarit&#233;, &#231;&#224; n'existe pas ; il y a toujours des l&#226;cheurs &#187; ; &#171; les ouvriers sont trop b&#234;tes &#187;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si bien que l'histoire de la lutte, de sa solidit&#233;, sera &#233;galement l'histoire interne de chaque travailleur tiraill&#233; entre d'une part croire au collectif, et d'autre part se d&#233;brouiller seul. En fait &lt;i&gt;jamais&lt;/i&gt; un travailleur ne choisit compl&#232;tement le collectif. Il a toujours une oreille du c&#244;t&#233; du collectif, et l'autre du c&#244;t&#233; de l'individuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons essay&#233; de traduire cela ainsi : a) au d&#233;but, le travailleur se refuse &#224; croire les mauvaises nouvelles. Il se dit que c'est peut-&#234;tre exag&#233;r&#233; : &#171; Cette entreprise, je l'ai toujours vue fonctionner. Alors ? &#187; b) Puis, lorsque cela se pr&#233;cise, il se dit : &#171; Oui, mais moi je travaille bien. Je suis l&#224; depuis longtemps, je suis s&#233;rieux. S'il y a des licenci&#233;s, ce ne sera pas moi &#187;. c) Enfin, avec des faits, des informations chiffr&#233;es, il commence &#224; douter et tend une oreille aux explications que donnent les militants. Il regarde, il &#233;coute. Est-ce s&#233;rieux ? Peut-on vraiment se d&#233;fendre ensemble ? Pot de terre contre pot de fer ? Il regarde aussi du c&#244;t&#233; de ses relations familiales. &#171; Si cela va mal, le cousin L&#233;on devrait me trouver quelque chose. Oui, mais ma place est int&#233;ressante ici. J'ai tel avantage... &#187; Et il regarde de nouveau du c&#244;t&#233; du collectif, et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne croira au collectif que si les analyses faites sur la situation sont s&#233;rieuses : &#171; C'est assez vrai ce qu'ils disent l&#224;, ils ont l'air de s'y conna&#238;tre &#187; ; si les propositions faites le concernent : &#171; Si on obtient cela, je pourrais garder mon emploi, mes avantages &#187; ; si les actions d&#233;cid&#233;es sont plausibles, efficaces, etc. Il oscillera sans cesse du &#171; c'est peut-&#234;tre possible ensemble &#187; au &#171; vaut mieux se d&#233;brouiller seul &#187;. Puis un jour, il sera &#171; accroch&#233; &#187; au collectif, mais cela restera fragile. La famille peut le faire d&#233;crocher car elle est un p&#244;le tr&#232;s fortement branch&#233; sur l'individuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des A.G. nous avons abord&#233; tous ensemble ces probl&#232;mes. De les exprimer a beaucoup aid&#233; &#224; les d&#233;passer. Toute cette difficult&#233; : &#171; n'est-ce pas qu'on croit plus facilement &#224; l'action individuelle qu'&#224; l'action collective ? n'est-ce pas que d&#232;s que nous ne sommes plus ensemble (les samedis, les dimanches) le doute, la peur, nous reprend ; la famille pose de multiples probl&#232;mes, et qu'on ne sait plus o&#249; est la v&#233;rit&#233; ? &#187;. On a pu constater que cette expression a beaucoup facilit&#233; le d&#233;passement des peurs. &#192; travers tous les &#171; sourires &#187;, les &#171; confessions &#187; on d&#233;couvrait que son probl&#232;me &#233;tait aussi celui du voisin, celui de tous, qu'il n'&#233;tait pas honteux, qu'il &#233;tait vrai, et qu'il fallait vivre avec pour le surmonter. Cela a beaucoup facilit&#233; le sentiment d'appartenance &#224; un collectif, &#224; le rendre plus fort que l'individualisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'utilisation des outils de travail&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette valorisation de l'action collective, et de la r&#233;gulation collective des actions d&#233;cid&#233;es et men&#233;es, n'efface pas par magie les r&#233;actions et les comportements individuels. Mais la prise en compte des peurs et des craintes de chacun, du d&#233;sir de pouvoir ou de d&#233;pendance de quelques autres, n'est pas suffisante. En se contentant de parler, de s'exprimer, les travailleurs en seraient rest&#233;s &#224; une vaste dynamique collective sans prise r&#233;elle sur la r&#233;alit&#233; du travail et des usines o&#249; ils le font. C'est int&#233;ressant d'apprendre dans les &#233;changes quotidiens, et &#224; l'occasion d'une action collective dont l'enjeu est s&#233;rieux : l'emploi, ce que d'autres enseignent ou &#233;tudient sous le nom de psychosociologie (apr&#232;s les accords de D&#244;le, un organisme de formation proposera aux techniciens et agents de ma&#238;trise, une &#171; formation-encadrement &#187; qui leur sera r&#233;serv&#233;e. Une expression qui n'a pas plu !). Dans l'entreprise, il y a des hommes, mais aussi des outils, des machines, qui servent &#224; des t&#226;ches bien pr&#233;cises. Leur utilisation au service de la lutte a suppos&#233; qu'on franchisse bien des barri&#232;res avant que les travailleurs ne les utilisent pour leur combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on regarde ce qui s'est pass&#233; lors de la gr&#232;ve des PTT &#224; l'automne 1974, on voit que les gr&#233;vistes ont eu un probl&#232;me important &#224; r&#233;soudre : l'information entre eux, entre les milliers de bureaux de poste et de centres de tri. Il est, en effet, de la plus haute importance de savoir ce qui se passe, de faire conna&#238;tre les initiatives nouvelles, les succ&#232;s, les probl&#232;mes, de gr&#233;vistes &#224; gr&#233;vistes. Cela a beaucoup manqu&#233; aux postiers. Et pourtant, les travailleurs des PTT ont pour mission de faire circuler l'information. Et ils disposent pour cela d'outils : le t&#233;lephone, le service des t&#233;l&#233;grammes, etc. D&#233;tenir tout un ensemble logistique cr&#233;&#233; pour faire circuler l'information, et manquer cruellement de moyens de communication pour le faire, c'est un paradoxe qui n'est pas unique dans l'histoire des luttes ouvri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis longtemps, il existe une barri&#232;re entre les travailleurs et leurs propres outils de travail. Il suffit de se rappeler les gr&#232;ves de 1968. On occupe alors les usines, mais l'outil de travail est sacr&#233;, on n'y touche pas, on le prot&#232;ge, on le d&#233;fend des personnes de l'ext&#233;rieur, on l'entretient : il est au patron, pas &#224; nous. Et puis, progressivement, cette coupure qu'on observe dans chaque lutte entre le travailleur et son outil de travail s'estompe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; LIP, le premier accroc a commenc&#233; avec des affiches. Au d&#233;but, on a dessin&#233; des affiches sur le th&#232;me &#171; d&#233;fendons l'emploi &#187;. Certaines de ces affiches plaisaient, notamment une. Le gars qui l'avait faite &#233;tait sollicit&#233; pour faire d'autres affiches identiques. Un dessinateur pr&#233;sent au collectif est intervenu : &#171; On travaille sans m&#233;thode. Tu ne vas pas t'amuser &#224; la reproduire, une par une, en vingt exemplaires. Voil&#224; un calque, fais-la &#224; l'encre. Et on tirera des &#8220;bleus&#8221; sur la machine &#224; tirer des plans. &#187; Il y a eu un moment d'h&#233;sitation devant une telle audace (maintenant cela nous para&#238;t naturel). Et puis on s'est d&#233;cid&#233;. Cela &#224; &#233;t&#233; la premi&#232;re utilisation par les gr&#233;vistes de machines de l'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde utilisation a eu aussi pour origine la n&#233;cessit&#233; de l'information. On ne parvenait plus &#224; faire face aux tirages de tracts &#224; l'Union Locale, la demande &#233;tant trop importante. Nous discutions de ce probl&#232;me &#224; quelques m&#232;tres de la salle de reproduction de l'entreprise, o&#249; il y avait offsets, polycopieuses... L'un d'entre nous s'est mis &#224; rire, et &#224; nous le faire remarquer. Nouvelle h&#233;sitation. Et puis... d'accord. Un pas de plus est franchi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, cela a &#233;t&#233; plus vite : utilisation de machines &#224; la menuiserie pour faire des pancartes, puis d'autres machines. Les m&#233;caniciens font tourner leurs machines pour faire des bracelets en laiton chrom&#233;, et les gravent pour d'autres travailleurs dans l'usine. Enfin, ce sont les machines &#224; &#233;crire qu'on utilise pour r&#233;pondre aux lettres, le t&#233;l&#233;phone ; les machines de l'informatique pour faire la paye, les machines &#224; calculer, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute cette pr&#233;paration a &#233;t&#233; tr&#232;s utile pour franchir le pas essentiel : produire nous-m&#234;mes des montres, et les vendre. Jusqu'au slogan : &#171; C'est possible : on fabrique, on vend, on se paye. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, on peut dire que les habitudes, la crainte, le respect excessif, des situations toujours hi&#233;rarchis&#233;es, forgent des barri&#232;res mentales qui sont de v&#233;ritables Rubicon &#224; franchir. Une fois que l'action collective a permis de l'exprimer, on se rend compte petit &#224; petit de l'ancien asservissement. Il y a une v&#233;ritable lib&#233;ration qui se fait. Mais l'expression de ces craintes &#224; propos de rien n'y suffirait pas. Cela se fait &#224; propos d'une action. C'est l'action qui r&#233;v&#232;le la capacit&#233; et l'imagination des travailleurs. L'utilisation par les travailleurs de ses outils de travail (ceux du patron en droit) marque d&#233;j&#224; le franchissement de barri&#232;res : un apprentissage du contr&#244;le ouvrier. Aujourd'hui, un pas est franchi. Et les exemples sont aujourd'hui nombreux de travailleurs qui se sont servi de leurs outils pour leur combat : Manuest, Caron, Teppaz, Everwear, Darboy, Erwite...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les modes d'appropriation du savoir &#233;conomique&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est clair que, pour tous les travailleurs, cette action collective qui a dur&#233; plusieurs mois, et notamment les phases les plus aigu&#235;s de la lutte, ont &#233;t&#233; l'occasion de tout un mouvement d'appropriation du savoir. L'organisation de la lutte ; son organisation collective ; la recherche de solutions technique, &#233;conomique, politique et &#233;ducative aux probl&#232;mes quotidiens qui se posaient ; la redistribution des t&#226;ches ; le passage de t&#226;ches manuelles diversifi&#233;es &#224; la prise de parole dans les A.G., les Commissions, les meetings, les r&#233;unions, et &#224; des t&#226;ches de r&#233;daction de tracts, de documents, du journal &#171; LIP Unit&#233; &#187; ; la conduite quasi permanente de n&#233;gociations avec toute sorte d'instances... ont permis tout un apprentissage collectif. Appropriation d'un savoir g&#233;n&#233;ralement distribu&#233; entre sp&#233;cialistes cloisonn&#233;s, de comp&#233;tences techniques g&#233;n&#233;ralement limit&#233;es &#224; un poste de travail, mais aussi production d'un savoir ouvrier. L'action, la pratique enseignent. La participation &#224; la lutte permet de mieux comprendre l'histoire du mouvement ouvrier, et de continuer &#224; la faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#233;n&#233;ralement, ce sont les patrons, les cadres, les ing&#233;nieurs, les techniciens qui s'approprient le savoir par des voies qui ne sont pas accessibles aux ouvriers. Les patrons et les cadres s'arrangent en plus pour se r&#233;server l'information. En soi, elle n'est pas incompr&#233;hensible par les travailleurs. Elle est seulement inaccessible. Ou encore, cod&#233;e de telle mani&#232;re que des travailleurs devraient effectivement passer beaucoup de temps en formation pour arriver seulement &#224; la d&#233;chiffrer. Un travailleur peut comprendre la situation &#233;conomique de son entreprise. &#192; condition que la pr&#233;sentation de cette situation soit faite autrement qu'&#224; travers un codage qui n&#233;cessite des ann&#233;es d'&#233;tudes consacr&#233;es uniquement &#224; 1'apprendre, &#224; travers un langage qui a essentiellement pour fonction d'emp&#234;cher que le travailleur acc&#232;de &#224; sa signification, et donc &#224; la ma&#238;trise de l'information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Appropriation de l'information&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
En m&#234;me temps que les machines redevenaient utiles, on s'est donc pr&#233;occup&#233; de s'approprier l'information contenue dans les diff&#233;rents bureaux. La complexit&#233; m&#234;me de cette information a n&#233;cessit&#233; qu'on l'exploite avec l'aide d'un cabinet d'experts (SYNDEX). La saisie des documents de la direction permettait une analyse des projets patronaux et des documents comptables et financiers. Mais il fallait encore que cette analyse, d'abord faite par les experts, soit accessible au plus grand nombre des travailleurs. D'abord pour montrer &#224; tous que le conflit de LIP n'&#233;tait pas ce qu'en disait le patronat. Et, pour cette premi&#232;re phase, experts et militants ont &#233;t&#233; tr&#232;s utiles. Ensuite, pour informer la totalit&#233; du personnel sur la situation r&#233;elle de l'entreprise. Enfin, pour lui permettre de comprendre cette information. Ce dernier objectif a &#233;t&#233; obtenu par la prise en charge des O.S., notamment par des techniciens, qui se sont appliqu&#233;s, en quelques s&#233;ances, &#224; initier leurs camarades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette appropriation de l'information &#233;conomique sur la situation de l'entreprise s'est surtout concr&#233;tis&#233;e dans le slogan &#171; LIP, Maison de verre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; LIP, Maison de verre &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout d'abord, ce slogan n'est pas apparu d'une mani&#232;re spontan&#233;e. Il a &#233;t&#233; la conclusion d'un raisonnement conscient fait par une minorit&#233; des militants de la section CFDT. Il est devenu ensuite le slogan d'une tr&#232;s large majorit&#233;, m&#234;me si la CGT y est rest&#233;s hostile. Ce slogan est donc le fait d'un &#171; apport ext&#233;rieur &#187;. Depuis 1968, des militants de la section CFDT de Besan&#231;on qui participaient &#224; des luttes se rendaient compte que la richesse de l'imagination, de la cr&#233;ation, augmentaient avec la diversit&#233; des participants, surtout si ceux-ci provenaient d'horizons diff&#233;rents : b&#226;timent, usines, universit&#233;, formateurs, etc. Donc des travailleurs de cultures diff&#233;rentes. La cr&#233;ation est plus riche, mais &lt;i&gt;&#224; une condition&lt;/i&gt; : que la section syndicale de l'entreprise soit assez forte, en puissance, en formation, pour supporter le choc des id&#233;es, les favoriser, mais aussi &#234;tre capable d'assurer le r&#244;le pr&#233;pond&#233;rant des travailleurs de l'entreprise en lutte. Il est important que ceux-ci ne soient pas ballott&#233;s par les vagues, mais ma&#238;trisent le courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire que les &#171; habitudes &#187; syndicales ne vont pas dans ce sens. Les travailleurs sont dress&#233;s inconsciemment contre tout apport &#233;tranger. Seuls les responsables syndicaux sont consid&#233;r&#233;s comme faisant partie de la famille. Tout le reste est dangereux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un premier temps, jusqu'&#224; la prise en charge par les travailleurs de la vente des montres, cela a &#233;t&#233; difficile. Les &#171; visiteurs &#187;, ceux qui venaient en curieux, ou apporter leurs bras, leur t&#234;te, &#224; la lutte, &#233;taient refoul&#233;s. Certains des travailleurs &#233;taient boulevers&#233;s &#224; l'id&#233;e que des &#233;trangers puissent circuler dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vente des montres au public, dans des lieux diff&#233;rents, la renomm&#233;e de la lutte, nous ont aid&#233;s &#224; aboutir &#224; &#171; LIP, maison de verre &#187;. En effet, il fallait accepter les &#171; clients &#187;. Il avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; qu'on ne serait pas des marchands ordinaires. Il fallait donc leur expliquer ce qu'on faisait, leur faire visiter l'usine, les laisser libres de discuter avec les travailleurs, libres d'aller et venir. C'est &#224; cette occasion qu'on a vu des monteuses O.S. &#234;tre capables d'assimiler les techniques de vente, de conna&#238;tre des produits sur lesquels elles n'avaient auparavant qu'une vision tr&#232;s partielle en fonction de leur position dans la cha&#238;ne de montage ; &#234;tre capables de tenir une comptabilit&#233;, de g&#233;rer des stocks. &#202;tre capables surtout d'expliquer aux acheteurs les raisons du conflit. Il est clair que des travailleurs mis en situation de responsabilit&#233;, s'int&#233;ressant &#224; autre chose qu'aux t&#226;ches parcellis&#233;es auxquelles on les restreint, d&#233;couvrent leurs comp&#233;tences et acqui&#232;rent des connaissances. D&#233;j&#224; plus haut, nous avons dit que c'est l'action qui r&#233;v&#232;le la capacit&#233; des travailleurs, &#224; condition que ce soit une action r&#233;elle, non une simulation, une action ayant un v&#233;ritable enjeu, et une action prenant les choses dans leur globalit&#233;. &#192; partir de l&#224;, les m&#234;mes travailleurs ont pu ensuite &#233;tablir des feuilles de paye, calculer des retenues (et on sait la complexit&#233; arithm&#233;tique de ces op&#233;rations !), tenir des listings, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accord sur &#171; LIP, Maison de verre &#187; supposait donc que les propres habitants de cette maison la connaissent. Mais c'est un savoir qui est toujours refus&#233; &#224; ceux qui travaillent dans une entreprise. Il fallait ensuite que ce slogan devienne une r&#233;alit&#233; pour les &#171; &#233;trangers &#187;. Et que la transparence m&#234;me de cette entreprise ouverte soit une occasion de formation pour le plus grand nombre. Et notamment tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans une usine, ou &#224; qui on en interdit l'entr&#233;e. En fait, il y a toujours eu une lutte entre ceux qui voulaient ouvrir toutes grandes les fen&#234;tres sur le monde ext&#233;rieur, et ceux qui avaient peur des courants d'air et qui les refermaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; en A.G. que la grille de l'usine resterait ouverte toute la journ&#233;e, et qu'on ne la fermerait que la nuit. Ce seul point a &#233;t&#233; l'objet d'une lutte continuelle, cette grille se refermant petit &#224; petit sous l'impulsion de camarades CGT, et pas seulement CGT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a fallu menacer d'appliquer la d&#233;cision de l'A.G. sans concession. Sinon, cette grille serait soud&#233;e pour qu'elle reste ouverte d&#233;finitivement. Il y a eu des d&#233;bats, des discussions, autour de cette porte avec les travailleurs inquiets. Mais, peu &#224; peu, ils se sont rendu compte &lt;i&gt;de visu&lt;/i&gt; de l'int&#233;r&#234;t du brassage, de l'int&#233;r&#234;t des portes ouvertes, et cela a continu&#233;. Dans l'usine, les all&#233;es et venues &#233;taient libres. Seuls des ateliers sont rest&#233;s volontairement ferm&#233;s aussi bien aux travailleurs de l'entreprise qu'aux visiteurs. Tout le monde avait la possibilit&#233; d'assister aux A.G., aux r&#233;unions du comit&#233; d'action, aux travaux des commissions. Tout au long du conflit, nous n'avons utilis&#233; que deux ou trois fois, et pour une heure seulement, des A.G. r&#233;serv&#233;es au personnel de LIP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La section syndicale CFDT avait commenc&#233; tr&#232;s t&#244;t &#224; s'ouvrir. Lors des conflits de 1970-1971, nous avons rompu avec la pratique qui consistait, pour les d&#233;l&#233;gu&#233;s, &#224; s'enfermer avec un permanent du syndicat. Nous pratiquions une r&#233;flexion ouverte &#224; tous. On s'asseyait en rond avec les autres travailleurs en lutte pour faire le point, r&#233;fl&#233;chir &#224; la suite en apportant toute la r&#233;flexion syndicale sur la situation. Au d&#233;but, les travailleurs se contentaient d'&#233;couter. Ensuite, ils ont commenc&#233; &#224; participer. Au d&#233;but de la lutte en 1973, la salle CFDT &#233;tait ouverte &#224; tous, et on s'est habitu&#233; &#224; travailler alors que, sans cesse, des travailleurs entraient et sortaient. Portes ouvertes, cela donnait une confiance absolue : c'est clair, on peut tout savoir, pas de secret, la salle est ouverte. Au d&#233;but, et m&#234;me apr&#232;s, cela est p&#233;nible : on rompt avec les habitudes douillettes d'efficacit&#233; &#224; quelques-uns. Mais cela est profitable car les interventions s'am&#233;liorent, le cercle s'&#233;largit, et se qualifie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La formation, c'est rendre transparent le milieu qu'on habite, faire face de fa&#231;on autonome &#224; la complexit&#233; des entreprises par exemple. Mais aussi le rendre transparent &#224; ceux qui ne l'habitent pas. Ouvrir la grille de la porte d'entr&#233;e, c'&#233;tait s'ouvrir &#224; toutes les id&#233;es, qu'elles viennent de l'int&#233;rieur ou de l'ext&#233;rieur sans juger a priori de leur valeur. C'&#233;tait recevoir la solidarit&#233; des camarades sur les lieux m&#234;mes du conflit, et engager des d&#233;bats qui nous aid&#232;rent lors des meetings. Aujourd'hui, beaucoup d'entreprises occup&#233;es par des travailleurs en lutte organisent des journ&#233;es &#171; portes ouvertes &#187;. Eh bien ! nous, nous avions d&#233;cid&#233; des portes ouvertes permanentes ! C'est vraisemblablement &#224; travers cette appropriation collective d'un savoir g&#233;n&#233;ralement d&#233;tenu par quelques-uns : patrons, cadres, mais aussi leaders syndicaux ; &#224; travers aussi des d&#233;bats largement ouverts &#224; ceux de l'int&#233;rieur comme &#224; ceux de l'ext&#233;rieur, soit que les travailleurs de l'entreprise accueillent d'autres travailleurs, soit qu'ils aillent participer &#224; des d&#233;bats &#224; l'ext&#233;rieur, qu'a pu se constituer tout un savoir collectif sur la conduite des luttes aujourd'hui, sur les contradictions de l'&#233;conomie capitaliste, sur les m&#233;canismes de la fermeture des entreprises et des licenciements, sur les multinationales, etc. L'appropriation de ce savoir, mais aussi sa constitution, telle qu'elle a &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e, telle qu'elle a &#233;t&#233; diffus&#233;e, telle qu'elle a &#233;t&#233; int&#233;rioris&#233;e dans la pratique de centaines de travailleurs, sont ainsi un exemple suppl&#233;mentaire des capacit&#233;s d'autoformation de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le contr&#244;le ouvrier sur la production : une autod&#233;fense&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les formations formelles qu'on propose aux travailleurs, par exemple dans le cadre de la Loi sur la formation professionnelle continue, sont toujours coup&#233;es des conditions mat&#233;rielles dans lesquelles le travailleur exerce son activit&#233; de producteur. Il n'a rien &#224; dire par exemple sur la division du travail dans laquelle on l'inscrit. Rien non plus sur l'organisation du travail. Encore moins peut-il contr&#244;ler ses machines, ses outils de travail, et dire son mot sur les caract&#233;ristiques de la pi&#232;ce qu'on lui demande de faire. Ce sont ces conditions que la dynamique d'une gr&#232;ve dynamique a chang&#233;es. Et c'est peut-&#234;tre parce que cette gr&#232;ve ne s'est pas coup&#233;e de son lieu et de son outil de travail, parce qu'on ne s'est pas content&#233; d'attendre, parce qu'on a repris partiellement la fabrication et assur&#233; la vente, qu'elle s'est transform&#233;e en lutte, et que nous y avons autant appris par nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La reprise partielle de la production : des objectifs politiques et organisationnels.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le probl&#232;me qui &#233;tait pos&#233; en juin 1973, au d&#233;but de la lutte, &#233;tait le suivant : a) les salaires ne sont plus assur&#233;s depuis le d&#233;but du mois (le 10 juin exactement). Les patrons nous ont coup&#233; les vivres.&lt;br class='autobr' /&gt;
b) dans une telle situation, la lutte va &#234;tre longue. Nous luttons pour l'emploi, contre une multinationale et des banques bien r&#233;solues &#224; &#171; restructurer compl&#232;tement l'entreprise &#187;. Et eux disposent de moyens tr&#232;s importants. Cela signifie en clair que, sans argent, nous tiendrons huit &#224; neuf semaines, dans 1e meilleur des cas. C'est le temps que d'autres, en lutte totale, sans salaire, ont pu tenir.&lt;br class='autobr' /&gt;
c) nous approchons de la p&#233;riode des vacances, peu favorable &#224; l'action. De plus, nous avons &#233;tudi&#233; de pr&#232;s le probl&#232;me des collectes. Avec de gros efforts, on peut esp&#233;rer couvrir 5 &#224; 10 % d'un salaire de survie. C'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce probl&#232;me qui a &#233;t&#233; pos&#233;, de bouche &#224; oreille, &#224; un bon nombre de travailleurs. C'est ce probl&#232;me qu'il fallait r&#233;soudre. Sinon, il ne restait plus qu'&#224; faire comme la ch&#232;vre de Monsieur Seguin : combattre vaillamment pendant trois semaines, et mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des r&#233;ponses nous sont parvenues sur la mani&#232;re d'accro&#238;tre les collectes, de fabriquer des petits objets et de les vendre. Mais rien qui constitue une solution possible. La r&#233;ponse avait &#233;t&#233; esquiss&#233;e &#224; l'ext&#233;rieur : fabriquer et vendre. Cela avait &#233;t&#233; donn&#233; comme une possibilit&#233; par les militants du PSU. Mais, l&#224; aussi, il y a un Rubicon &#224; franchir. Et les paroles sont tomb&#233;es, personne ne les a reprises. Ensuite, ce sont des militants ext&#233;rieurs &#224; l'entreprise qui ont repris cette formule, des journalistes engag&#233;s qui ont donn&#233; des arguments plus convaincants. Imm&#233;diatement, une &#233;tude discr&#232;te a &#233;t&#233; faite par un petit groupe d'horlogers. &#201;tude sur place, dans les ateliers. On a voulu se rendre compte des possibilit&#233;s de fabrications : elles paraissaient plausibles. On a alors r&#233;fl&#233;chi aux possibilit&#233;s de commercialisation. L&#224;, la conclusion &#233;tait ind&#233;cise : c'est possible, mais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons tout pr&#233;par&#233; dans le d&#233;tail. Et, le lendemain, la proposition &#233;tait faite en A.G. et reprise &lt;i&gt;avec enthousiasme&lt;/i&gt;. Cette reprise partielle de la fabrication avait donc pour objectif premier de donner un moyen pour tenir, pour permettre de continuer la lutte. Il a fallu d&#233;finir tr&#232;s vite d'une mani&#232;re plus compl&#232;te le r&#244;le de cette reprise de la production. L'objectif global de la lutte reste le m&#234;me : pas de d&#233;mant&#232;lement de l'entreprise, pas de licenciements. Cet objectif global reste, au moment de la reprise de la production, l'objectif unique de cette lutte conduite dans le cadre du capitalisme. Pour nous, ce rappel signifie qu'on refuse toute voie vers la coop&#233;rative. Pour parvenir &#224; ce but, le moyen premier reste le rapport de force bas&#233; sur le d&#233;veloppement de l'unit&#233; int&#233;rieure et ext&#233;rieure par le soutien le plus large possible. La popularisation reste l'outil n&#176; 1. Et c'est dans la popularisation que les plus grandes forces doivent s'investir. La production sera donc men&#233;e &#224; l'&#233;chelle la plus r&#233;duite possible avec le moins de travailleurs possible. Il n'est donc pas question de se laisser prendre &#224; la fascination de produire. Il n'est pas davantage question de se transformer en marchands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'au cours de la premi&#232;re journ&#233;e, le groupe au travail a fait remarquer que, dans le cadre de cet objectif, il &#233;tait &lt;i&gt;pour le moment&lt;/i&gt; inutile de monter des mouvements d'horlogerie. Le stock des 30000 mouvements que nous avions mont&#233;s les derni&#232;res semaines &#233;tait tout &#224; fait suffisant pour le moment. Nous avons donc abandonn&#233; la cha&#238;ne o&#249; l'on montait les mouvements pour nous concentrer sur la cha&#238;ne d'habillage, qui est la derni&#232;re partie de la cha&#238;ne de fabrication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par le fait m&#234;me, la division du travail entre travailleurs &#233;tait autre, l'&#171; organisation scientifique du travail &#187; en a pris un coup. Mais nous n'&#233;tions pas l&#224; essentiellement pour produire, pour produire toujours plus, dans le cadre d'une redivision du travail que nous ne contr&#244;lerions plus. C'est ainsi qu'il y a eu une rotation des gens au travail pour &#233;viter qu'ils se coupent du combat principal : la popularisation. Tout au moins d'une partie importante des gens au travail. De m&#234;me, tous assistaient aux A. G. Pas question de rendement, d'astreinte, de revenir aux &#171; cha&#238;nes &#187; que nous avions bris&#233;es dans la premi&#232;re partie de la lutte. Il fallait surtout ne pas se r&#233;encha&#238;ner, et recommencer &#224; croire que le but est uniquement de produire, et dans des conditions telles que n'existerait plus la force collective qui &#233;tait en train de se constituer. C'est donc la commission production qui a fix&#233; ellem&#234;me ses horaires, les rotations, la mani&#232;re de travailler sur place. &#192; travers tout &#231;&#224;, c'est sans doute les finalit&#233;s m&#234;mes de la production pour la production, pour la productivit&#233;, pour le profit, qui &#233;taient en cause. De la production pour quoi ? mais aussi de la production pour qui ? &#192; la fois, de l'&#233;conomie politique et de la sociologie du travail. Mais une critique en acte de l'une et de l'autre par l'ensemble des travailleurs qui ont remis &#224; sa place le travail productif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diminution de la production a &#233;t&#233; au d&#233;but du conflit l'un des &#233;l&#233;ments d&#233;terminants de la mobilisation des travailleurs. Face au patronat, nous inversions ainsi le rapport de force, nous dominions une situation qui nous avait toujours &#233;chapp&#233;, nous prenions une partie d'un pouvoir jamais partag&#233;, nous engagions un processus irr&#233;versible avec un objectif tr&#232;s pr&#233;cis qui n'a jamais vari&#233; au cours du conflit. Gr&#226;ce &#224; la baisse des cadences, &#224; l'entretien d'une production limit&#233;e, nous augmentions les p&#233;riodes de libert&#233;, le d&#233;bat pouvait s'ouvrir entre tous les travailleurs, les id&#233;es pouvaient jaillir, l'action pouvait s'organiser. Il y avait du temps pour l'imagination collective, et donc la cr&#233;ation collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Imagination collective et lib&#233;ration des capacit&#233;s instituantes&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est trop peu dire que les discussions permanentes sur la strat&#233;gie de la lutte, l'organisation collective de la vie quotidienne des LIP (la cantine, les soir&#233;es culturelles, les contacts, les &#233;changes avec les autres travailleurs en gr&#232;ve, les d&#233;placements dans d'autres villes, les transports collectifs, les journaux muraux, les films, les n&#233;gociations...) ont d&#233;brid&#233; l'imagination des travailleurs, et les ont rendus cr&#233;ateurs. Un homme encha&#238;n&#233;, des travailleurs divis&#233;s, dans une entreprise qui leur est opaque, ne sont pas en condition de cr&#233;er. Une fois qu'ils se sont appropri&#233; toute l'information possible sur leur usine, une fois qu'ils ont remis partiellement en route la production pour vivre et continuer la lutte, il fallait encore qu'ils produisent euxm&#234;mes l'information pour eux, entre eux et pour l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;laboration de l'information&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il fallait donc que chacun s'implique dans l'&#233;laboration de l'information. Pourquoi l'information ? Parce que les travailleurs de LIP ont vraiment essay&#233; de se donner les moyens les plus importants possible pour la plus large information de tous. Il faut dire que l'ensemble des grands moyens d'information est au service du gouvernement et du patronat. De ce fait l'information sur les conflits ouvriers est g&#233;n&#233;ralement d&#233;favorable et tr&#232;s souvent une escroquerie &#224; la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travailleurs de LIP ont fait un effort exemplaire pour donner de l'information aussi bien &#224; l'int&#233;rieur de LIP qu'&#224; l'ext&#233;rieur, qui allait de Besan&#231;on, &#224; toute la France et l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis longtemps la section syndicale CFDT de LIP avait comme devise : &#171; Donner le maximum d'informations, pour permettre le combat d&#233;mocratique. &#187; Quelques mois avant que le conflit n'&#233;clate, un dossier d'information avait &#233;t&#233; distribu&#233; &#224; tout le personnel pour qu'il prenne connaissance de la situation r&#233;elle dans laquelle se trouvait l'entreprise et des risques pr&#233;visibles d'un conflit. Cela dans le but de d&#233;montrer que cette situation &#233;tait le r&#233;sultat d'un plan sciemment pr&#233;par&#233;, et non de la &#171; fatalit&#233; &#233;conomique &#187;. &#192; partir de ce moment, tous les travailleurs se sentirent concern&#233;s et r&#233;fl&#233;chirent au type de riposte &#224; employer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir du moment o&#249; l'on donne des explications claires sur ce qui se passe, chaque travailleur comprend le sens du combat ouvrier et abandonne le fatalisme pour la r&#233;flexion. Durant tout le conflit, les travailleurs demand&#232;rent avec insistance une information r&#233;guli&#232;re et compl&#232;te. Dans but de pouvoir donner son avis sur les orientations g&#233;n&#233;rales du conflit. Et dans les p&#233;riodes les plus dramatiques, &#233;clairer le d&#233;bat par des affirmations simples, d&#233;coulant de la propre logique du conflit (ce fut le cas par exemple au moment du refus du plan Giraud). Cette connaissance parfaite de tous les d&#233;tails permet &#224; un grand nombre d'entre nous de partir au pied lev&#233; pour assurer une t&#226;che d'information, lors des meetings.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; l'ouverture des portes de l'entreprise, et le fonctionnement de l'A.G. en tant que lieu privil&#233;gi&#233; pour l'information. Pour montrer le r&#244;le de l'information, le r&#244;le de l'image sociale v&#233;hicul&#233;e par les m&#233;dias, je vais donner l'exemple de l'information sur l'information comme particuli&#232;rement significatif de cette implication des LIP dans la production de leur propre information sur ce qu'ils vivaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'information sur l'information : le journal mural&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ensemble de la presse &#233;crite s'est empar&#233; du conflit LIP qui a tenu le devant de la sc&#232;ne comme aucun &#233;v&#233;nement ne l'avait fait depuis tr&#232;s longtemps. Mais surtout aucun conflit social n'a passionn&#233; autant l'opinion publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversit&#233; des articles et les discussions qu'ils sollicitaient au sein des travailleurs nous amen&#232;rent &#224; la formation d'une &#233;quipe qui &#233;tait charg&#233;e de se procurer l'ensemble des journaux quotidiens, hebdomadaires et mensuels. De d&#233;couper les articles traitant du conflit ou d'autres conflits sur l'emploi, et de les coller sur une grande feuille de papier. D'afficher celle-ci &#224; la vue de tous. Comme cela, l'ensemble des travailleurs avait une id&#233;e tr&#232;s pr&#233;cise de tout ce qui &#233;tait &#233;crit sur le conflit, et sur la nature exacte des informations que l'on donnait &#224; la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, cette activit&#233; ne pouvait pas se faire sans une v&#233;ritable &#171; analyse de presse &#187;. Et d'une mani&#232;re qui, pour nous, engag&#233;s dans le conflit, n'avait rien de scolaire. Nous avons beaucoup appris sur les interpr&#233;tations diff&#233;rentes &#233;mises par les journaux, sur la falsification de la v&#233;rit&#233; et, dans certains cas, des articles mensongers. Aujourd'hui, chaque travailleur de LIP &#233;value de fa&#231;on plus juste les informations sur les conflits sociaux et autres probl&#232;mes qu'il trouve en lisant son journal. Il conna&#238;t exactement la valeur de ce qui est &#233;crit dans des journaux de la trempe de &lt;i&gt;Minute&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous aurions tr&#232;s bien pu faire une critique syst&#233;matique de la presse lors des A.G. Nous avons estim&#233; dans un premier temps plus int&#233;ressant que chaque travailleur lise l'ensemble de la presse. Dans un deuxi&#232;me temps, chacun en faisait sa propre critique en comparant ce qui &#233;tait lu par rapport &#224; la r&#233;alit&#233; v&#233;cue. Et puis cela a permis de faire le point avec l'ensemble des journalistes de la presse &#233;crite, de la presse parl&#233;e et t&#233;l&#233;vis&#233;e. D'engager le d&#233;bat entre les travailleurs et les journalistes, de les interroger sur le sens qu'ils donnaient &#224; leur profession. De nous faire part des difficult&#233;s qu'ils rencontraient pour mener &#224; bien leur t&#226;che d'information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce journal mural avait aussi l'avantage d'&#234;tre un barom&#232;tre qui nous permettait de mesurer l'impact que nous pouvions avoir en France et &#224; l'&#233;tranger. Et savoir rapidement sur quoi partait l'information plus sp&#233;cialement, et en quel domaine il nous fallait faire un effort pour informer rapidement l'opinion publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Informations donn&#233;es &#224; la presse&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Lors de chaque &#233;v&#233;nement important que le conflit a produit, une foule de journalistes d&#233;barquait &#224; LIP. Beaucoup d'entre nous furent tr&#232;s vite surpris par ce ph&#233;nom&#232;ne nouveau, et inqui&#233;t&#233;s par ces gens qui n'arr&#234;taient pas de poser des questions. Pour pallier &#224; cela, et comprenant tr&#232;s vite l'importance de cet &#233;l&#233;ment de popularisation, nous avons constitu&#233; une commission charg&#233;e d'informer les journalistes qui arrivaient &#224; Besan&#231;on. La commission centralisait l'ensemble des informations, faisait un tri syst&#233;matique et chaque fois que cela &#233;tait n&#233;cessaire, convoquait les journalistes pour faire une conf&#233;rence de presse. Cela avait l'avantage de donner &#224; l'ensemble des journalistes une information uniforme, et comme les camarades poss&#233;daient la totalit&#233; des informations, ils pouvaient r&#233;pondre &#224; une foule de questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;thode de travail permettait aux principaux &#171; leaders &#187; de la lutte de rester le plus possible avec les travailleurs et de ne pas &#234;tre toujours assaillis par les journalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les meetings&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est par une image un peu extraordinaire que nous pouvons expliquer les meetings. Imaginons, au petit matin, deux ou trois travailleurs sur le quai d'une gare. Ayant pour bagages des tracts, des journaux, un film, pour partir &#224; l'autre bout de la France expliquer &#224; d'autres travailleurs pourquoi et comment nous nous battons, et par quels types d'actions ils peuvent nous aider. Eh bien ! cette image s'est reproduite des centaines de fois. Nous avons accumul&#233; un nombre record de meetings.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les p&#233;riodes de pointe, c'est presque une centaine d'entre nous qui &#233;taient sur la route, ou programm&#233;s pour partir dans une ville de France. Nous avons aussi assur&#233; des meetings en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Belgique, en Autriche, aux Pays-Bas, etc. C'est la plus brillante d&#233;monstration pour affirmer que les travailleurs &#233;valuent bien la puissance de l'information et savent, le moment venu, trouver le courage de parler devant une salle et d'exprimer de fa&#231;on tr&#232;s claire leurs probl&#232;mes, et de sentir l'immense &#233;lan de solidarit&#233; qui se d&#233;clenchait &#224; la venue des Lips. Les travailleurs de LIP savent qu'ils poss&#232;dent le plus grand r&#233;seau d'amiti&#233; ouvri&#232;re en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les films LIP&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons r&#233;alis&#233; deux films, qui ont servi avant tout de support d'information lors des meetings. Les images &#233;taient beaucoup plus explicites que les paroles pour faire ressentir l'ambiance du conflit. Le premier se d&#233;roule dans l'usine lors du red&#233;marrage des cha&#238;nes d'horlogerie et de la premi&#232;re &#171; paye sauvage &#187;. Le second prend appui sur la situation que nous avons v&#233;cue apr&#232;s l'intervention de la police et de notre expulsion de l'usine de Palente. Ces films ont connu un tr&#232;s grand succ&#232;s. Aujourd'hui ils passent encore dans de nombreux meetings.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait encore parler de la tr&#232;s grande quantit&#233; d'informations d&#233;taill&#233;es qui ont &#233;t&#233; diffus&#233;es au cours du conflit. Nous avons fait un effort important pour sortir de fa&#231;on d&#233;taill&#233;e des probl&#232;mes ou des informations qu'il nous semblait int&#233;ressant d'approfondir. J'ai dit plus haut comment lorsque la direction s'est sauv&#233;e au tout d&#233;but du conflit, nous avons fouill&#233; de fond en comble les bureaux abandonn&#233;s. Nous y avons trouv&#233; une masse de documents sur les pratiques patronales et sur la m&#233;thode employ&#233;e pour liquider l'entreprise. Avec cela nous avons fait trois brochures, qui ont &#233;t&#233; reprises par la suite dans le livre LIP 73.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, ce serait du journal &lt;i&gt;LIP Unit&#233;&lt;/i&gt; qu'il faudrait aussi parler. Pourquoi avoir r&#233;alis&#233; un journal ? D&#232;s le d&#233;but du conflit nous avons cherch&#233; un moyen de ne pas perdre contact avec le personnel qui venait tr&#232;s peu ou ne venait pas s'informer de ce qui se passait dans le conflit. Nous avons choisi le journal plut&#244;t que le tract, car il permet de donner une plus grande somme d'informations dans un autre style que le tract. M&#234;me s'il est tr&#232;s difficile de r&#233;aliser un journal, avec du recul, nous pouvons affirmer que cela est indispensable. Cela permet au plus grand nombre de prendre part &#224; la r&#233;daction et au travail collectif de pr&#233;paration. Ce journal est l'&#339;uvre des travailleurs de LIP qui pensent, dans leur ensemble, qu'il est tr&#232;s important d'avoir des relations &#233;troites entre entreprises en gr&#232;ve et l'ensemble des militants de toute la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, nous ne pr&#233;tendons pas qu'&#224; travers tout ce travail collectif tous les conflits ont disparu, toutes les contradictions se sont lev&#233;es. Entre organisations syndicales, entre syndicat et comit&#233; d'action, entre femmes et hommes, jeunes et vieux, ouvriers et techniciens, etc. Mais elles se sont manifest&#233;es dans le jeu des instances que nous avions mises collectivement en place. Et c'est toujours l'action elle-m&#234;me qui nous permettait de les d&#233;passer. Faudrait-il rappeler la signification des manifestations pour des dizaines de milliers de travailleurs ? Chaque fois, au cours de ces manifestations, nous avons senti, presque charnellement, combien la classe ouvri&#232;re &#233;tait proche de nous. Nous avons r&#233;alis&#233; profond&#233;ment le symbole que LIP &#233;tait devenu pour les travailleurs et nous avons pris conscience, nous qui n'&#233;tions pas des vedettes, que nous &#233;tions devenus l'esp&#233;rance de tous les exploit&#233;s, et que nous n'avions plus le droit, sous peine de trahir, de nous d&#233;mobiliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La rescolarisation des LIP et les enjeux de la formation&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est courant de dire qu'avant de faire une chose, il faut apprendre &#224; la faire ; avant de travailler, il faut se former ; avant de prendre, il faut apprendre. Nous, nous avons suivi exactement le sch&#233;ma inverse. Nous avons agi collectivement d'abord ; et on nous a form&#233;s individuellement apr&#232;s. Nous avons pris notre sort en main, et ce faisant nous avons appris. Les pages pr&#233;c&#233;dentes sont un peu le bilan de tout ce que nous avons acquis et d&#233;velopp&#233;. Nous avons commenc&#233; par prendre l'information l&#224; o&#249; elle &#233;tait pour lutter avec ceux qui la d&#233;tenaient, par prendre des machines pour assurer la lutte et la d&#233;velopper, par prendre la parole dans l'usine et &#224; l'ext&#233;rieur, par prendre des d&#233;cisions, par prendre du pouvoir avec notre autonomie. Et ce faisant nous avons appris ce qu'&#233;tait une entreprise capitaliste, une multinationale, comment on fabriquait l'information, comment on pouvait travailler pour vivre, comment on pouvait parler, &#233;crire faire des films, un journal, un livre... Nous avons accumul&#233; les d&#233;couvertes politiques, administratives, juridiques, &#233;conomiques. Nous avons appris en les fr&#233;quentant ce qu'&#233;taient les institutions du syst&#232;me : l'Inspection du Travail, la Pr&#233;fecture, la Mairie... Nous avons &#171; pratiqu&#233; &#187; ces personnages que sont les Inspecteurs, les Pr&#233;fets, les Maires, les D&#233;put&#233;s, les S&#233;nateurs. Nous nous sommes battus avec le Tribunal de commerce, avec le Syndic. La Justice s'est occup&#233;e de nous, et nous avons appris ce qu'elle &#233;tait. De m&#234;me avec ces autres instances que sont l'IDI (Institut pour le D&#233;veloppement Industriel), le patronat et ses organisations, et aussi le gouvernement. En affrontant les probl&#232;mes que nous rencontrions, nous en d&#233;couvrions d'autres : l'arm&#233;e et l'armement avec le Larzac, les probl&#232;mes d'habitat et d'urbanisme ; les probl&#232;mes culturels ; les probl&#232;mes des r&#233;gions et du r&#233;gionalisme... Nous avons mieux appris, en les continuant, ce qu'&#233;taient les probl&#232;mes de notre classe : l'histoire du mouvement ouvrier ; la strat&#233;gie et la tactique des diff&#233;rents syndicats ; la mise en place et la fonction, au sein des luttes ouvri&#232;res, de comit&#233;s d'action, de comit&#233;s de gr&#232;ves... Nous avons compris autrement les probl&#232;mes internationaux, ceux du Chili et de l'Espagne. Nous avons contribu&#233; &#224; l'&#233;laboration d'un savoir sur l'autogestion, les coop&#233;ratives, la cogestion, le socialisme... Et pour conclure tout &#231;&#224;, on nous a propos&#233; des &#171; cours &#187; faits par des enseignants sur la vie &#233;conomique de l'entreprise, sur l'histoire de la montre ; des techniques d'expression &#233;crite et orale (&#224; nous qui avions tant parl&#233; et tant &#233;crit, et dans toutes sortes de situations !) ; un perfectionnement &#224; l'encadrement (alors que nous venions de mener collectivement une lutte de plusieurs mois !)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est quand nous avons obtenu satisfaction pour la garantie de l'emploi qu'on a commenc&#233; &#224; nous parler de formation. Il n'en avait pas &#233;t&#233; question auparavant. Et nous avions pourtant la certitude d'avoir beaucoup appris, et d'une mani&#232;re qui ne d&#233;valorisait aucun de nous. Et voil&#224; qu'on se mettait &#224; nous proposer des cours o&#249; l'on nous r&#233;partissait suivant notre niveau hi&#233;rarchique, o&#249; l'on nous distribuait dans des lieux s&#233;par&#233;s, o&#249; l'on risquait par ce biais la d&#233;qualification des travailleurs, et la d&#233;valorisation de ce que nous avions appris. Apr&#232;s que nous avons appris quotidiennement et mutuellement, dans le cadre et dans la dynamique de la lutte que nous conduisions et d&#233;veloppions ensemble ! La formation formelle a marqu&#233; pour nous le retour &#224; l'ordre, une p&#233;riode d'attente apr&#232;s que nous avons gagn&#233; l'essentiel. Une p&#233;riode pendant laquelle il fallait surtout assurer la r&#233;int&#233;gration de tous. Mais aussi ne pas oublier en quelques semaines, ce que des mois de &#171; formation &#187; active et collective nous avaient permis d'acqu&#233;rir et de d&#233;velopper. Bien s&#251;r, la &#171; formation &#187; a exist&#233; pendant les dix mois du conflit. Il ne faudrait pas que la &#171; formation &#187; qu'on nous a distribu&#233;e apr&#232;s ces dix mois fasse oublier la premi&#232;re, la plus importante et la plus significative. Sans doute parce que nous la contr&#244;lions enti&#232;rement, parce que nous la vivions collectivement, parce qu'elle n'&#233;tait pas s&#233;par&#233;e d'une action collective que nous menions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, l'&#233;l&#233;ment le plus novateur de l'affaire LIP n'aura pas &#233;t&#233; de mettre fin &#224; un conflit par un dispositif de formation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait &#233;t&#233; convenu lors de l'accord de D&#244;le (24 janvier 1974), que tout le personnel de LIP b&#233;n&#233;ficiant de cet accord et ne rentrant pas imm&#233;diatement dans l'entreprise, devait suivre une p&#233;riode de formation. Celle-ci s'&#233;talant du 1er mars au 31 d&#233;cembre 1974, comprenant trois p&#233;riodes : du 10 mars au 15 avril, mise &#224; niveau ; du 15 avril au 31 juillet, cours professionnels ; du 1er septembre au 31 d&#233;cembre, cours professionnels. Un mini-syst&#232;me scolaire pour travailleurs en attente d'&#234;tre repris par le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La mise &#224; niveau : des cours &#171; tampon &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s dix mois d'autoformation, les &#171; autorit&#233;s &#187; n'ont pas pu mettre en place les cours de mise &#224; niveau. Ceux-ci sont devenus &#171; cours tampon &#187;, dans l'attente de la pr&#233;paration du dispositif de formation en vue des cours professionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, le recours &#224; la formation avait essentiellement pour fonction de permettre &#224; l'entreprise de ne pas payer le personnel tant qu'il n'&#233;tait pas r&#233;embauch&#233; : il le serait sur les fonds de la formation professionnelle continue, et donc pris en charge par l'administration. Mais aussi de nous faire l&#226;cher prise, de nous d&#233;courager. Et pour nous cette seconde phase de la lutte fut d'autant plus dure que la formation mise en place nous divisait, nous s&#233;parait, une partie &#224; l'usine et les autres ventil&#233;s aux quatre coins de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;partition a &#233;t&#233; faite sur l'ensemble des &#233;tablissements scolaires de Besan&#231;on. Les LIP sont retourn&#233;s &#224; l'&#233;cole. Environ une quinzaine d'&#233;tablissements ont accueilli du personnel de LIP. Celuici &#233;tait divis&#233; en 38 groupes de 12 &#224; 15 personnes. La composition des groupes s'est faite sur le principe des tranches d'&#226;ge (moins de 25 ans, 25-35, 35-45, 45-55 et plus). Nous pensons que cela a &#233;t&#233; tr&#232;s malheureux. La vie communautaire du conflit nous avait permis d'avoir des &#233;changes extr&#234;mement enrichissants entre jeunes et moins jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s la mise en place de ce dispositif, il nous a fallu lutter pour que le projet devienne coh&#233;rent et rencontre l'approbation des travailleurs de LIP, puisque la direction se d&#233;sint&#233;ressait des stages et des stagiaires. Un accord nous a permis de choisir nous-m&#234;mes le lieu d'enseignement qui se trouvait le plus pr&#232;s du lieu d'habitation. Le r&#233;sultat de notre lutte, sur la r&#233;partition g&#233;ographique, nous a en m&#234;me temps permis de briser rapidement le verrou des tranches d'&#226;ge, pour obtenir des groupes qui tiennent compte de la r&#233;alit&#233; du conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Contenu et attitude des animateurs&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur le contenu de ces cours, de tr&#232;s larges discussions se sont ouvertes pour le modifier. L'ensemble des &#171; animateurs &#187; &#233;taient des profs de lyc&#233;e, ou des &#233;tudiants qui &#233;taient pions. Ceux-ci avaient re&#231;u pour mission de nous faire des cours de fran&#231;ais, de maths et d'&#233;conomie. Tout cela distill&#233; comme &#224; des enfants qui n'auraient pas encore v&#233;cu et lutt&#233;. Mais le plus grave &#233;tait que nous avions appris beaucoup, durant dix mois, en &#233;changeant sur des exemples concrets et face &#224; une r&#233;alit&#233; v&#233;cue au jour le jour. Toutes les questions que nous nous &#233;tions pos&#233;es durant le conflit avaient trouv&#233; des r&#233;ponses collectives. Et, brutalement, il nous fallait poser des questions &#224; une personne repr&#233;sentante du &#171; savoir &#187; qui devait r&#233;pondre sans qu'aucun commentaire critique soit fait sur cette r&#233;ponse. Beaucoup d'animateurs comprirent le probl&#232;me et travaill&#232;rent avec l'ensemble du groupe sur des discussions ayant pour base l'actualit&#233;. D'autres se retranch&#232;rent derri&#232;re leur savoir abstrait pour conserver leur position et leur autorit&#233; de profs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les cours professionnels&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils interviennent donc apr&#232;s les cours tampon qui devaient &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; permettre la construction d'un plan de formation pour des cours professionnels. Mais comme toujours, les lacunes &#233;taient immenses : rien n'avait pu &#234;tre discut&#233; avant que le projet soit appliqu&#233;. Nous nous sommes retrouv&#233;s exactement avec les m&#234;mes probl&#232;mes que lors du d&#233;marrage des cours tampon. Pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette deuxi&#232;me p&#233;riode, ax&#233;e sur des cours professionnels, devait &#234;tre pr&#233;c&#233;d&#233;e d'une &#233;tude sur le contenu de la formation entre la direction, l'administration et les repr&#233;sentants du personnel de LIP. La direction de l'entreprise devait pr&#233;ciser de la mani&#232;re la plus claire possible les axes de d&#233;veloppement de l'entreprise, accompagn&#233;s d'une r&#233;partition minimum en postes de travail. La direction a toujours refus&#233; de donner des indications pr&#233;cises, justifiant sa r&#233;ponse par : &#171; Nous ne pouvons &#233;taler notre plan de red&#233;marrage sur la voie publique &#187;. L'administration se servit de cette attitude pour justifier sa propre inertie. Malgr&#233; tous les contacts que nous avons eus avec l'administration, organisatrice des stages, jamais nous n'avons pu discuter de l'organisation de ces stages, jamais nous n'avons pu obtenir une r&#233;union tripartite pour &#233;tudier le contenu des cours. C'&#233;tait de nouveau comme &#224; l'&#233;cole. Si bien &#8211; et cela est tr&#232;s significatif &#8211; que nous nous sommes retrouv&#233;s le jour du d&#233;marrage des cours devant un plan de formation b&#226;cl&#233;e, qui est loin de faire honneur &#224; ceux qui l'ont r&#233;alis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, les travailleurs de LIP, class&#233;s Professionnels en m&#233;canique, devaient suivre des cours au sein d'un coll&#232;ge d'enseignement technique. Malgr&#233; le d&#233;lai du cours tampon, le directeur du coll&#232;ge de Montjoux ne fut pr&#233;venu de la venue de 90 &#224; 100 professionnels que le vendredi pour les accueillir le mardi suivant. La raison &#233;tait que ces cours &#233;taient pr&#233;vus dans un pr&#233;fabriqu&#233;. Celui-ci n'ayant pas &#233;t&#233; termin&#233; &#224; temps, il fallut en catastrophe trouver un moyen de rechange, en l'occurrence le CET. La direction du coll&#232;ge ayant accept&#233; &#224; cause de la pression des syndicats de l'&#201;ducation nationale, essaya en un temps record d'&#233;tablir un programme coh&#233;rent par rapport aux volont&#233;s de l'Administration, la plus rigoureuse &#233;tant 30 heures minimum de cours. Le plus simple constat d&#233;montrait la plus parfaite stupidit&#233; du programme, des horaires, du contenu. Le CET est d&#233;j&#224; en &#233;tat de saturation. Il faut donc bien caser les LIP dans les temps morts. &#192; 13 heures. Ou encore le samedi toute la journ&#233;e. Tout cela dans le but &#233;vident de faire plaisir aux travailleurs. Et, dans la logique de ce sentiment, venait la menace tr&#232;s clairement exprim&#233;e que toute absence serait passible d'une retenue sur le salaire. Pour parfaire ce remarquable travail de bureaucrate, le directeur organisa le contenu des cours en tenant beaucoup plus compte des salles libres que d'un programme aboutissant &#224; un r&#233;sultat concret pour les travailleurs en formation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut souligner que la r&#233;pression de la part du directeur ne s'est pas fait attendre, les travailleurs ayant d&#233;cid&#233; collectivement qu'ils n'iraient pas en cours le samedi. Ceux-ci se voient p&#233;nalis&#233;s au niveau du salaire jusqu'&#224; des sommes atteignant 300 F environ. Les travailleurs remarquent qu'une fois encore ils font les frais de la carence de l'administration. Mais il est hors de question de laisser passer une pareille injustice. Notre r&#233;action sera tr&#232;s vigoureuse pour remettre les choses en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne ferons pas le proc&#232;s des professeurs ; ceux-ci recrut&#233;s au pied lev&#233; ne pouvaient &#224; l'&#233;vidence faire que tr&#232;s peu de chose, sinon redonner les cours qu'ils donnent aux gosses du CET. Certains comprirent tr&#232;s bien que leur r&#244;le &#233;tait limit&#233;, n'ayant jamais re&#231;u de formation n&#233;cessaire pour enseigner &#224; des adultes. D'autres se r&#233;fugi&#232;rent derri&#232;re leur titre de professeur, de personnage important qui, dans une salle de cours, r&#232;gne par la r&#233;pression de son savoir, gardant la relation enseignant-enseign&#233; type, &lt;i&gt;comme si la classe ouvri&#232;re ne participait pas &#224; l'&#233;laboration du savoir&lt;/i&gt;. Il est triste de constater qu'aucun de ces personnages n'a compris que le contenu et la mani&#232;re jouaient un r&#244;le fondamental avec des ouvriers inquiets pour leur avenir professionne1, psychologiquement marqu&#233;s par le fait d'&#234;tre sans emploi. On pourrait donner d'autres exemples : les cours pour les professionnels horlogers, ceux pour les O.S. de fabrication... On retrouverait les m&#234;mes caract&#233;ristiques. &#192; partir de ces &#233;l&#233;ments, nous avons &#233;mis une hypoth&#232;se de r&#233;flexion. Tout cela n'a-t-il pas &#233;t&#233; fait en esp&#233;rant d&#233;courager les travailleurs ? Pour obtenir d'eux qu'ils rentrent dans le pi&#232;ge de la recherche individuelle d'un autre emploi. Si c'est bien cela le choix qui a &#233;t&#233; fait, alors il faut constater son &#233;chec : il y a eu un taux extraordinairement faible de d&#233;parts depuis le d&#233;but du conflit jusqu'&#224; la r&#233;int&#233;gration dans l'entreprise. Il faudrait analyser la carence de l'ADEP (Agence Nationale pour le D&#233;veloppement de l'&#201;ducation Permanente). &#201;voquer ce que deviennent des professeurs et des stagiaires quand ils ne peuvent assurer aucune production : il ne reste plus aux professeurs que le r&#244;le ingrat de surveillant responsable de faire l'appel. Pr&#233;ciser comment la direction, &#224; travers la formation, a cherch&#233; &#224; baisser la qualification g&#233;n&#233;rale pour que l'entreprise puisse se d&#233;velopper suivant des sch&#233;mas de rentabilit&#233; id&#233;ale, sans souci de l'homme. Pour conclure sur l'impression que tous ces cours que nous avons tous suivis plus ou moins longtemps ont repr&#233;sent&#233;, pour une grande partie d'entre nous, une incitation &#224; la d&#233;mission plut&#244;t qu'un enrichissement personnel, comme beaucoup l'esp&#233;raient et le demandaient. Mais beaucoup de travailleurs LIP ont compris qu'il &#233;tait autrement enrichissant pour eux de se r&#233;unir au sein d'un collectif de travail, et que c'&#233;tait, encore &#224; ce moment du conflit, l'arme la plus efficace pour r&#233;soudre avant la fin de l'ann&#233;e 1974 les probl&#232;mes encore pos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Dis-moi ton salaire, je te dirai &#224; quel savoir tu as droit &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
De cette p&#233;riode de formation (il faut bien l'appeler ainsi !) on peut au moins retenir deux choses :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Que la d&#233;termination des contenus de la formation a &#233;t&#233; le probl&#232;me essentiel de tous les groupes. Pour les O.S., il ne s'agit que de travail manuel : rien d'autre ne leur a &#233;t&#233; propos&#233;. Et pourtant, ils avaient fait bien autre chose durant les 10 premiers mois de lutte ! Pour les autres, on peut r&#233;sumer la rigidit&#233; du contenu par cette phrase : &#171; Libre &#224; vous de tout prendre, mais ce que l'on vous donne, et rien d'autre. &#187; Tous les d&#233;sirs exprim&#233;s ont &#233;t&#233; repouss&#233;s parcs qu'ils ne correspondaient pas &#224; la scolarit&#233; propos&#233;e aux enfants.&lt;br class='autobr' /&gt;
2) Que la m&#233;thode d'enseignement est toujours bas&#233;e sur la probl&#233;matique suivante : une personne poss&#232;de un savoir qu'elle a appris et qu'elle doit redonner. Sans que cela soit possible de le discuter ou de le remettre en question. En partant du principe que les travailleurs ne savent rien, puisqu'ils ne sont que des travailleurs !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande majorit&#233; des stagiaires ne se sont pas laiss&#233;s enfermer dans cette &#171; formation continu(ellement) bidon &#187;. Parce que l'objectif des travailleurs &#233;tait toujours de retrouver leur emploi &#224; l'usine de Palente. Mais il fallait rappeler, au moins pour un effet de contraste, ce que les travailleurs de Salamander &#224; Romans ont appel&#233; &#171; l'imposture de la solution-formation &#187; pour r&#233;gler les conflits du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous, la v&#233;ritable formation a correspondu &#224; toute la p&#233;riode de la lutte, &#224; son organisation et &#224; son d&#233;veloppement. La mise en place d'un dispositif de formation formelle, d'un processus de formation h&#233;t&#233;ronome dont nous &#233;tions si peu partie prenante et avec des contenus aussi insignifiants, n'a &#233;t&#233; qu'un &#233;pisode pendant lequel il s'agissait surtout d'assurer le retour de tous &#224; l'usine. Le retour &#224; l'usine n'a pas signifi&#233; la fin du combat : il faut conserver et d&#233;velopper les acquis de la lutte. Cela est clair pour ce qui est du d&#233;bat d&#233;mocratique &#224; l'int&#233;rieur de l'organisation ouvri&#232;re. C'est dire que c'est cette lutte et ce d&#233;bat permanent qui sont notre lieu de formation. C'est dire, d'une mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, qu'il n'y a pas de solution-formation pour la classe ouvri&#232;re autre que celle qui consiste &#224; se former elle-m&#234;me. C'est notre mani&#232;re de r&#233;pondre &#224; la g&#233;n&#233;ralisation de la formation professionnelle continue.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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