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	<title>Entropia La Revue</title>
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	<description>Revue d'&#233;tude th&#233;orique et politique de la d&#233;croissance</description>
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		<title>Entropia La Revue</title>
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		<title>M&#233;taphysique de l'accident</title>
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		<dc:date>2021-11-08T12:49:52Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Daniel C&#201;R&#201;ZUELLE</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; Mein Gott, faut-il &#234;tre b&#234;te pour dire cela ! &#187; Edgar Poe &#171; Sont-ils fous, cria une voix sur notre pont, cherchent-ils leur ruine ? &#187; Thomas de Quincey &#171; Perspicere : voir &#224; travers. &#187; &#171; Perspicace : qui aper&#231;oit ce qui est difficile &#224; voir. &#187; Dictionnaire Larousse &lt;br class='autobr' /&gt; Les vigies : Le romancier Milan Kundera relevait que &#171; la port&#233;e existentielle d'un ph&#233;nom&#232;ne social est perceptible avec la plus grande acuit&#233; non pas au moment de son expansion, mais quand il se trouve &#224; ses d&#233;buts, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique31" rel="directory"&gt;N&#176; 3 - D&#233;croissance &amp; technique (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Mein Gott&lt;/i&gt;, faut-il &#234;tre b&#234;te pour dire cela ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Edgar Poe&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Sont-ils fous, cria une voix sur notre pont, cherchent-ils leur ruine ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Thomas de Quincey&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &lt;i&gt;Perspicere&lt;/i&gt; : voir &#224; travers. &#187; &#171; Perspicace : qui aper&#231;oit ce qui est difficile &#224; voir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dictionnaire Larousse&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les vigies : Le romancier Milan Kundera relevait que &#171; la port&#233;e existentielle d'un ph&#233;nom&#232;ne social est perceptible avec la plus grande acuit&#233; non pas au moment de son expansion, mais quand il se trouve &#224; ses d&#233;buts, incomparablement plus faible qu'il ne le deviendra demain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Milan Kundera, Le Rideau, Gallimard, 2005, p. 144.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Il signale ainsi qu'une des plus p&#233;n&#233;trantes critiques de la bureaucratisation de l'action publique fut formul&#233;e dans un roman de Stifter, &lt;i&gt;Der Nachtsommer&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1857, alors que le mod&#232;le rationnel-l&#233;gal de la gestion &#233;tatique de la soci&#233;t&#233; n'en &#233;tait qu'aux d&#233;buts de son application en Allemagne. On peut lire dans ce roman un passage dans lequel un haut fonctionnaire allemand raconte au personnage principal pourquoi il a mis fin &#224; une brillante carri&#232;re en se retirant de la vie publique. Il explique que tant que l'administration s'&#233;largissait et s'agrandissait, elle devait engager un nombre de plus en plus grand d'employ&#233;s et parmi eux, in&#233;vitablement, de mauvais ou de tr&#232;s mauvais. Il fut donc imp&#233;ratif de cr&#233;er un syst&#232;me qui permettait aux op&#233;rations n&#233;cessaires d'&#234;tre accomplies sans que la comp&#233;tence in&#233;gale des fonctionnaires les pervertisse ou les affaiblisse. &#171; Pour illustrer mon propos, je dirais que la montre la plus parfaite serait celle dont le m&#233;canisme ne faillirait pas, lorsqu'on en changerait les pi&#232;ces, intervertissant les bonnes et les mauvaises et inversement. Mais une telle montre ne saurait se concevoir. Or, le service de l'&#201;tat devrait se concevoir ainsi, ou se renoncer en raison de l'&#233;volution qu'il avait atteinte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Adalbert Stifter, L'Arri&#232;re-saison, Gallimard, Paris, 2000, p. 545.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exactement &#224; la m&#234;me &#233;poque, dans &lt;i&gt;Bartleby the Scrivener&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Herman Melville, Bartleby, une histoire de Wall street, &#201;ditions Amsterdam, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, publi&#233; en 1853, Herman Melville, qui tout jeune dut travailler comme employ&#233; dans une banque, montre comment la civilisation industrielle, dont il observait l'&#233;mergence, favorisait elle aussi des formes extr&#234;mes de d&#233;personnalisation bureaucratique. Le narrateur de la nouvelle raconte le calvaire d'un petit employ&#233; am&#233;ricain qui n'arrive pas &#224; se plier aux normes du monde impersonnel des bureaux dont le d&#233;veloppement accompagne le triomphe apparent de l'esprit d'entreprise. Ce faisant, il montre comment dans ce nouvel environnement plus personne, y compris lui-m&#234;me, n'est d&#233;sormais capable d'accomplir l'acte personnel qui pourrait rompre l'encha&#238;nement de proc&#233;dures qui va conduire &#224; la mort un inadapt&#233; innocent, dont chacun sait qu'il n'a rien fait de mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que ce soit ici sous l'impulsion de l'&#201;tat, ou l&#224; sous celle du Capital, au moment o&#249; se met en place la soci&#233;t&#233; industrielle, les esprits les plus sensibles se r&#233;voltent devant la perspective d'une d&#233;personnalisation bureaucratique qui leur semble l'in&#233;luctable cons&#233;quence de la modernisation. Ce que la perspicacit&#233; des romanciers a enregistr&#233;, il faudra attendre trois g&#233;n&#233;rations de plus pour que les sciences sociales le reconnaissent. Stifter et Melville ont &#233;t&#233; comme ces vigies qui restent &#233;veill&#233;es la nuit et &#224; qui une sensibilit&#233; extr&#234;me permet de voir arriver le danger de loin, alors que tous les autres sommeillent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en va de m&#234;me du risque technologique et de l'accident qui sont devenus une des caract&#233;ristiques essentielles du monde moderne. Toujours &#224; la m&#234;me &#233;poque, deux autres &#233;crivains anglo-saxons, Edgar Allan Poe et Thomas de Quincey, ont voulu &#233;galement attirer notre attention sur la vuln&#233;rabilit&#233; de la nouvelle civilisation technicienne au risque technique dont ils sentaient de mani&#232;re pr&#233;monitoire qu'il en serait un des caract&#232;res essentiels. Notons qu'avant l'av&#232;nement de la machine &#224; vapeur, l'accident n'&#233;tait pas un th&#232;me litt&#233;raire important. Certes, les naufrages de navires sont parfois &#233;voqu&#233;s, comme dans le d&#233;nouement de &lt;i&gt;Paul et Virginie&lt;/i&gt;, mais aucune grande &#339;uvre litt&#233;raire fran&#231;aise ne s'attarde &#224; en retracer la gen&#232;se ou &#224; en faire la description attentive. Tant que l'on se d&#233;place &#224; pied ou &#224; cheval, personne ne semble se soucier du sens humain d'un accident de circulation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Une anecdote cont&#233;e par Val&#232;re Maxime, et reprise par La Fontaine (mais qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans l'Occident pr&#233;industriel, le rat&#233; technique n'est pas en soi un sujet d'int&#233;r&#234;t ; il ne rec&#232;le aucun enjeu existentiel m&#233;ritant une investigation litt&#233;raire. Les choses vont changer avec la r&#233;volution industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ontologie de l'accident&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Commen&#231;ons par rappeler un &#171; fait divers &#187; r&#233;cent et tragique : &#171; Plus d'un mois apr&#232;s l'accident du &lt;i&gt;Concorde&lt;/i&gt; d'Air France, qui a fait 113 morts le 25 juillet 2000, le myst&#232;re se l&#232;ve sur la lamelle m&#233;tallique soup&#231;onn&#233;e d'&#234;tre &#224; l'origine de la catastrophe. Elle pourrait provenir d'un DC-10 de Continental Airlines ayant d&#233;coll&#233; juste avant le supersonique... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le BEA a confirm&#233; le sc&#233;nario initial d'une cascade de d&#233;faillances provoqu&#233;e par l'&#233;clatement d'un pneu qui a heurt&#233; une pi&#232;ce m&#233;tallique qui se trouvait sur la piste... Comment quelques grammes d'alliage l&#233;ger peuvent-ils d&#233;chirer et faire exploser un pneu d'avion avec plus de 180 tonnes de m&#233;tal et de carburant au-dessus, et provoquer ensuite cet incroyable encha&#238;nement qui a men&#233; &#224; la catastrophe ? En tout cas les faits sont l&#224; ; je vous lis le communiqu&#233; de Continental : &#171; Les inspecteurs ont constat&#233; qu'une baguette de m&#233;tal manquait dans un espace entre la turbine d'inverseur de pouss&#233;e et le capot du r&#233;acteur droit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Extrait de RTL info.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est int&#233;ressant de rapprocher ce communiqu&#233; qui parle d'un &#171; incroyable encha&#238;nement ayant men&#233; &#224; la catastrophe &#187; de la nouvelle &lt;i&gt;L'Ange du bizarre&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edgar Allan Poe, &#171; L'Ange du bizarre &#187;, in Histoires grotesques et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, publi&#233;e par E. A. Poe en 1845. Cent cinquante-six ans avant la trag&#233;die de Gonesse, le piteux narrateur de cette histoire burlesque lit dans son journal le communiqu&#233; suivant : &#171; Les routes qui conduisent &#224; la mort sont nombreuses et &#233;tranges. Un journal de Londres mentionne le d&#233;c&#232;s d'un homme d&#251; &#224; une cause singuli&#232;re. Il jouait au jeu de &lt;i&gt;puff the dart&lt;/i&gt;, qui se joue avec une longue aiguille, emmaillot&#233;e de laine, qu'on souffle contre une cible &#224; travers un tube d'&#233;tain. Il pla&#231;a l'aiguille du mauvais c&#244;t&#233; du tube, et, ramassant fortement toute sa respiration pour chasser l'aiguille avec plus de vigueur, il l'attira dans son gosier. Celle-ci p&#233;n&#233;tra dans les poumons et tua l'imprudent en peu de jours. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En lisant ce communiqu&#233; &#224; l'issue d'un repas tr&#232;s copieux et fort arros&#233;, cet Am&#233;ricain typiquement moderne entre dans une immense rage, et cela, pr&#233;cise-t-il, &#171; sans savoir pourquoi &#187;. Peut &#234;tre est-ce parce qu'il vient de r&#233;veiller son esprit &#171; avec force verres de Lafitte &#187; (bigre ! Il avait des moyens qu'on lui envie...), et que cette boisson &#233;minemment philosophique l'a rendu particuli&#232;rement perspicace. Lisons attentivement comment il s'en explique : &#171; Cet article, m'&#233;criai-je, est une m&#233;prisable fausset&#233;, un pauvre canard ; c'est la lie de l'imagination de quelque mis&#233;rable fabricant d'aventures au pays de Cocagne. Ces gaillards-l&#224;, connaissant la prodigieuse jobarderie du si&#232;cle, emploient tout leur esprit &#224; imaginer des possibilit&#233;s improbables, des &lt;i&gt;accidents bizarres&lt;/i&gt;, comme ils les appellent, mais pour un esprit r&#233;fl&#233;chi (comme le mien, ajoutai-je en mani&#232;re de parenth&#232;se, appuyant sans m'en apercevoir, mon index sur le c&#244;t&#233; de mon nez), pour une intelligence contemplative semblable &#224; celle que je poss&#232;de, il est &#233;vident, &#224; premi&#232;re vue, que la merveilleuse et r&#233;cente multiplication des accidents bizarres est de beaucoup le plus bizarre de tout. Pour ma part, je suis d&#233;cid&#233; &#224; ne rien croire d&#233;sormais de tout ce qui aura en soi quelque chose de singulier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes rel&#232;veront que la conclusion &#171; pour ma part, je suis d&#233;cid&#233; &#224; ne rien croire d&#233;sormais de tout ce qui aura en soi quelque chose de singulier &#187; a un ton r&#233;solument cart&#233;sien. Ce n'est pas par hasard. De fait, dans ce bref passage, un petit bijou de concision ironique, Poe &#233;nonce et d&#233;construit en quelques lignes le &lt;i&gt;Discours de la m&#233;thode&lt;/i&gt; de l'optimisme technophile moderne. Avec une grande virtuosit&#233; dialectique, il s'amuse &#224; entrem&#234;ler dans ce texte trois niveaux d'&#233;nonc&#233;s. Tout d'abord (premier niveau) notre personnage confesse que le motif de sa rage lui &#233;chappe. Poe sugg&#232;re donc clairement que ce n'est pas la raison, mais plut&#244;t l'inconscient qui est ici aux commandes. &#192; nous d'interpr&#233;ter cette rage : la lecture de ce communiqu&#233; semble avoir &#233;branl&#233; une croyance profonde, nous verrons plus loin laquelle, essentielle &#224; l'&#233;quilibre de cet homme. Un point sensible a &#233;t&#233; touch&#233;, a fait vaciller un instant cet &#233;quilibre et la col&#232;re se d&#233;clenche aussit&#244;t pour refouler l'angoisse qui en d&#233;coule. C'est pourquoi (deuxi&#232;me niveau) imm&#233;diatement notre narrateur s'empresse de se contredire en nous servant des &#171; raisons &#187; qui lui semblent tout &#224; fait suffisantes : il se d&#233;crit comme dot&#233; d'un esprit &#171; contemplatif &#187;, c'est&#224;-dire un esprit qui se veut philosophique, au-dessus des contingences de ce monde, un esprit familier des v&#233;rit&#233;s universelles et intemporelles. Pour un tel esprit, fid&#232;le aux enseignements de la raison philosophique traditionnelle, l'accident, c'est le passager, le singulier, ce qui s'oppose &#224; l'essence permanente des choses. Puisque, selon Aristote, il n'y a de science que du g&#233;n&#233;ral, et qu'il ne peut y en avoir du singulier, il n'y a rien &#224; apprendre des accidents. Il est donc &#171; &#233;vident &#187; qu'il est inutile, voire m&#234;me nocif de s'int&#233;resser &#224; ce qui tourne mal. Si le public s'int&#233;resse aux accidents, ce n'est que par faiblesse d'esprit et cr&#233;dulit&#233;. Et ceux qui leur en parlent ne sont que des &#234;tres domin&#233;s par l'imagination, des esprits fascin&#233;s par le sensible et non par l'intelligible. Ceux qui s'int&#233;ressent aux accidents sont donc ceux qui ne comprennent pas qu'ils vivent dans un monde r&#233;gi par des lois universelles et qui ont peur de ce qu'ils ne savent pas pr&#233;voir. Tel est le motif apparemment rationnel que le narrateur plaque &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt; sur ses &#233;motions. Notons que ce discours pr&#233;figure de mani&#232;re saisissante les arguments des chantres contemporains du progr&#232;s face &#224; des critiques de l'innovation et &#224; des inqui&#233;tudes qu'ils per&#231;oivent comme l'expression d'une technophobie obscurantiste. Mais non seulement Poe nous fait bien comprendre qu'il s'agit d'une rationalisation, qu'elle est fond&#233;e sur le d&#233;ni, mais en outre, certains &#233;l&#233;ments du texte (troisi&#232;me niveau) sugg&#232;rent que cette rage a bien d'autres motifs, plus profonds, et nous donnent des indications assez pr&#233;cises sur les certitudes qui ont &#233;t&#233; &#233;branl&#233;es par le r&#233;cit de l'accident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s curieusement, le narrateur s'indigne de ce que l'auteur de l'article &#171; imagine des possibilit&#233;s improbables &#187;. Par un paradoxe ironique, Poe proc&#232;de &#224; un retournement de la rh&#233;torique progressiste courante au XIXe si&#232;cle. Jusque-l&#224; c'&#233;taient les inventeurs, les artisans et les partisans du progr&#232;s technique qui s'enorgueillissaient d'imaginer des possibilit&#233;s pour en tirer parti. N'est-ce pas le propre du progr&#232;s technique de faire que, gr&#226;ce au pouvoir de l'imagination, ce qui &#233;tait impossible devienne possible ? Or, tout d'un coup, ce qui &#233;tait la vertu de l'inventeur prom&#233;th&#233;en devient une faute intol&#233;rable. Et pourquoi donc ? Parce qu'au lieu de nous faire entrer dans le monde de la merveilleuse et r&#233;cente multiplication des possibilit&#233;s techniques, l'imagination du possible &lt;i&gt;improbable&lt;/i&gt; menace de nous introduire dans un monde dont le narrateur rejette absolument la validit&#233; : celui de la &#171; merveilleuse et r&#233;cente multiplication des accidents &#187;. Curieuse inversion : lorsque l'on fait intervenir l'imagination des possibilit&#233;s improbables, tout change de sens ! Ce sont alors les termes qui servaient d'habitude &#224; d&#233;crire l'Eldorado technologique &lt;i&gt;&#224; venir&lt;/i&gt; qui servent &#224; d&#233;crire un monde de catastrophes qui &lt;i&gt;est d&#233;j&#224; l&#224;&lt;/i&gt;. En effet, &#224; en croire le narrateur, il faudrait que cette &#171; r&#233;cente multiplication des accidents bizarres &#187; soit engendr&#233;e non par l'encha&#238;nement des choses, des possibles singuliers, mais par la puissance malfaisante du discours de ceux qui en parlent. Afin d'&#233;chapper &#224; ces perspectives inqui&#233;tantes et pouvoir continuer &#224; penser que le monde qui se met en place restera un monde vivable, le narrateur a recours &#224; une mesure extr&#234;me : il adopte une &#171; r&#232;gle de la m&#233;thode &#187; qui consiste &#224; exclure de son monde la pertinence ontologique du possible singulier : &#171; Pour ma part, je suis d&#233;cid&#233; &#224; ne rien croire d&#233;sormais de tout ce qui aura en soi quelque chose de singulier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient ici de souligner que le narrateur a l'intelligence de ne pas d&#233;noncer l'imagination de l'&lt;i&gt;impossible&lt;/i&gt;. Il sait bien que ce n'est pas la r&#233;alisation de l'impossible qui rendrait le monde invivable. De l'impossible nous sommes assez bien prot&#233;g&#233;s. M&#234;me si, comme l'&#233;crivait Spinoza, &#171; personne n'a jusqu'ici d&#233;termin&#233; tout ce que peut le corps &#187;, intuition ontologique largement confirm&#233;e par les tsunamis et autres cataclysmes cosmiques. La th&#232;se qu'il sugg&#232;re est bien plus d&#233;stabilisante : c'est l'imagination du &lt;i&gt;possible improbable&lt;/i&gt; qui, pour le narrateur rend le monde catastrophique. D'o&#249; le caract&#232;re quasi d&#233;sesp&#233;r&#233; de sa d&#233;cision qui reproduit sur le mode burlesque la logique du pari pascalien. Pour sauver sa foi progressiste, car tel est l'enjeu de la lecture du communiqu&#233;, le narrateur est &#171; d&#233;cid&#233; &#224; ne rien croire &#187;. Ici on sort clairement du domaine de la raison pour entrer dans celui de la foi. Celle-ci, nous fait comprendre Poe, ne pourra se maintenir et se diffuser qu'au prix de la d&#233;valorisation ontologique de ce qui est &lt;i&gt;odd&lt;/i&gt;, du singulier, de ce qui est certes possible, mais n'a que peu de chances de se produire et ne m&#233;rite donc pas l'attention des gens s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; peine a-t-il &#233;nonc&#233; sa r&#232;gle de la m&#233;thode de l'optimisme technophile que le narrateur est pris &#224; partie par l'Ange du bizarre qui appara&#238;t pour lui dire &#171; &lt;i&gt;Mein Gott&lt;/i&gt;, faut-il &#234;tre b&#234;te pour dire cela ! &#187;. De fait, la suite du texte administre de mani&#232;re burlesque, mais tr&#232;s coh&#233;rente, la preuve de l'absurdit&#233; de ce parti-pris ontologique qui soustend l'optimisme technicien. Je m'en tiendrai ici &#224; quelques br&#232;ves indications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intervention de ce personnage appelle quelques remarques. Premi&#232;rement il semble que cet ange parle avec un fort accent allemand : il vient donc du pays o&#249; la m&#233;taphysique et la recherche technologique &#233;taient les plus avanc&#233;es &#224; l'&#233;poque de Poe pour donner une le&#231;on de sobri&#233;t&#233; m&#233;taphysique &#224; l'optimisme Yankee.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, il est peut-&#234;tre dommage pour le lecteur fran&#231;ais que Baudelaire ait traduit &lt;i&gt;Angel of the odd&lt;/i&gt; par &lt;i&gt;Ange du bizarre&lt;/i&gt;. Certes, il est fid&#232;le &#224; la polys&#233;mie du mot, cependant &#171; Ange du singulier &#187;, tout aussi correct, eut &#233;t&#233; plus fid&#232;le &#224; l'intention logique de Poe ; une telle expression aurait rendu plus facile &#224; saisir le paradoxe m&#233;taphysique auquel il veut nous rendre sensible. En effet, spontan&#233;ment, l'esprit h&#233;site &#224; admettre qu'il puisse y avoir un ange du singulier ; c'est ainsi que dans &lt;i&gt;Le Sophiste&lt;/i&gt; de Platon l'&#233;tranger h&#233;site &#224; admettre qu'il puisse y avoir une Id&#233;e du ver de terre ou du poil. Contre l'optimisme rationaliste et techniciste qui repose sur la g&#233;n&#233;ralisation et l'abstraction, mettre en sc&#232;ne un Ange du singulier, c'est dynamiter le privil&#232;ge de l'universel et du pr&#233;visible, c'est un moyen de rendre une dignit&#233; ontologique &#224; l'existant et &#224; l'&#233;v&#233;nement. Rappelons qu'en 1844, Kierkegaard &#233;crivait dans les &lt;i&gt;Miettes Philosophiques&lt;/i&gt; que &#171; le r&#233;el n'est pas plus n&#233;cessaire que le possible &#187; et qu'&#171; il n'y a pas de syst&#232;me de l'existence &#187;. C'est pourquoi l'instant, le temps dans sa dimension la plus singuli&#232;re, devient une cat&#233;gorie existentielle fondamentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sence de l'ange s'accompagne du d&#233;cha&#238;nement d'une s&#233;rie cocasse d'&#233;v&#233;nements catastrophiques, dont l'encha&#238;nement est hautement improbable, bien que d'un point de vue strictement logique aucun d'entre eux ne soit rigoureusement impossible. C'est la succession rapide de ces &#233;v&#233;nements qui plonge le narrateur dans un cauchemar invraisemblable et tr&#232;s comique. Pourtant il est bien oblig&#233; de reconna&#238;tre que chaque &#233;l&#233;ment singulier de cet extraordinaire encha&#238;nement de faits n'est pas plus impossible que ce qui se passe dans la r&#233;alit&#233; ordinaire. Ce faisant, il doit admettre aussi que, contrairement &#224; ce qu'il avait d&#233;cid&#233; de croire, le possible improbable peut devenir r&#233;el et concerner sa propre existence : &#171; Ah ! &#8211; dis-je &#8211; je vois ce que c'est ; cela saute aux yeux. Accident naturel, comme il doit en arriver de temps &#224; autre ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi cette fable administre de mani&#232;re grotesque &#224; l'optimiste technophile la preuve que le singulier improbable non seulement peut arriver, mais &#8211; et c'est encore pire &#8211; peut &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt; arriver, de sorte qu'il finit par reconna&#238;tre au &#171; possible improbable &#187; une indiscutable pr&#233;gnance ontologique. Ce faisant, Poe oblige ses lecteurs &#224; prendre une distance ironique avec la foi qui sous-tend l'optimisme technophile et qui nous pousse &#224; croire que les accidents peu probables n'ont rien &#224; voir avec l'essence de la technique. La fragilit&#233; &#8211; la &lt;i&gt;b&#234;tise&lt;/i&gt;, comme dit l'Ange du bizarre &#8211; du fondement m&#233;taphysique de cette foi est mise en &#233;vidence. La conclusion implicite de cette nouvelle, c'est qu'il est bien de l'essence du progr&#232;s technique de nous exposer au risque d'accident. L'imagination technique consiste &#224; d&#233;clencher et &#224; canaliser des effets de puissance dont nous pr&#233;tendons ma&#238;triser le champ et la direction d'application. Or, comme l'a bien vu Poe, le r&#233;el est plus complexe que ce que nous en connaissons et, en d&#233;pit de leur faible probabilit&#233; d'occurrence, mille et une causes peuvent &#224; tout instant se combiner et d&#233;tourner les effets de puissance du but particulier que nous avions pr&#233;vu. Il est donc de l'essence de notre milieu technique qu'il peut &#224; tout instant se d&#233;traquer, et que les processus que nous avons construits puissent sortir du chemin que nous leur avions prescrit. C'est bien pour cela que le fonctionnement de notre technocosme requiert un &#233;norme travail d'anticipation et de neutralisation de tels ph&#233;nom&#232;nes. Il n'en reste pas moins que l'accident devient un caract&#232;re normal de notre monde, puisque plus nos techniques sont diverses et puissantes, plus s'accroissent les possibilit&#233;s d'intersection avec d'innombrables s&#233;ries causales, techniques et non techniques, qui sont &#224; l'&#339;uvre dans notre monde. Non seulement le singulier existe, non seulement il compte, mais encore notre civilisation s'expose &#224; de graves risques en refusant de reconna&#238;tre que sa puissance perturbatrice est une dimension essentielle du r&#233;el. La trag&#233;die du &lt;i&gt;Concorde&lt;/i&gt; de Gonesse en t&#233;moigne suffisamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Signalons enfin une cons&#233;quence de cette m&#233;taphysique de l'accident qui n'a &#233;t&#233; soulign&#233;e qu'un si&#232;cle apr&#232;s Edgar Poe, par Jacques Ellul dans &lt;i&gt;La Technique ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1954. C'est la m&#234;me logique de la dynamique d'une multitude d'interactions causales invoqu&#233;e par Poe pour expliquer la n&#233;cessit&#233; de l'accident singulier qui explique aussi les effets d&#233;sorganisateurs du fonctionnement normal de nos techniques. Les plus b&#233;nignes apparemment peuvent avoir des effets d&#233;sastreux non pas sur un point, en un lieu et en un temps, mais sur l'environnement global, de mani&#232;re diffuse et diff&#233;r&#233;e. Au lieu de lire ce que les sp&#233;cialistes de la science du danger appellent &lt;i&gt;l'arbre des causes&lt;/i&gt; dans le sens de leur convergence et de leur concentration vers un &#233;v&#233;nement singulier, on peut aussi le lire dans le sens inverse, qui est celui d'une diffusion, d'une irradiation. Dans ce cas, on part de l'objet d&#233;sir&#233; et on identifie de proche en proche toutes les fili&#232;res techniques qui rendent sa production et son utilisation possible. C'est ainsi que la production et le fonctionnement d'outils aussi innocents que les t&#233;l&#233;phones portables requi&#232;rent la convergence et l'intersection d'une multitude de processus techniques et de fili&#232;res productives. Mais leur production en masse exige en retour l'activation et la mont&#233;e en puissance de tout un &#233;cheveau de processus dont les cons&#233;quences sont forc&#233;ment multidimensionnelles : biologiques, physiques chimiques, sociales, environnementales, etc. Ces cons&#233;quences tr&#232;s diverses, qui r&#233;sultent du retentissement d'une technique sur l'ensemble de son milieu technique aussi bien que naturel et social, sont malais&#233;es &#224; pr&#233;voir et &#224; identifier, car elles sont souvent diff&#233;r&#233;es dans le temps et dans l'espace. Certaines d'entre elles peuvent s'av&#233;rer tr&#232;s pr&#233;occupantes, parfois d&#233;sastreuses, bien qu'on ne puisse pas toujours parler ici d'accident, mais bien souvent, plut&#244;t, de catastrophe au ralenti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Signalons que la port&#233;e critique de cette br&#232;ve histoire semble avoir &#233;chapp&#233; &#224; beaucoup de lecteurs, et elle a donn&#233; lieu &#224; des interpr&#233;tations elles-m&#234;mes tr&#232;s bizarres. Par exemple la psychanalyste Marie Bonaparte en fait une all&#233;gorie des ravages de l'alcoolisme et interpr&#232;te l'Ange comme une image parentale qui vient punir l'intemp&#233;rant narrateur. Ce faisant, elle n&#233;glige le vieil adage &lt;i&gt;in vino veritas&lt;/i&gt;, et elle oublie aussi de prendre au s&#233;rieux ce que dit le texte et son rapport tant avec l'id&#233;ologie progressiste qu'avec la r&#233;alit&#233; sociale et industrielle de son temps. Cette incapacit&#233; &#224; prendre au s&#233;rieux l'hypoth&#232;se que l'objet principal du texte soit vraiment l'accident montre bien la puissance de l'emprise de la mythologie progressiste sur les esprits modernes qui, exactement comme le narrateur, se refusent &#224; penser qu'il y a l&#224; un sujet important, m&#234;me quand on le leur met sous le nez. Cet aveuglement fournit une confirmation de la perspicacit&#233; de Poe et justifie amplement qu'il ait estim&#233; n&#233;cessaire de mobiliser un ange pour mettre &#224; nu l'absurdit&#233; de ses pr&#233;suppos&#233;s ontologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Puissance et existence&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s le fait divers singulier, voici la statistique, le fait g&#233;n&#233;ral, qui pla&#238;t tant au narrateur de la nouvelle de Poe : &#171; En 2020, la route pourrait devenir la troisi&#232;me cause de d&#233;c&#232;s et d'invalidit&#233;, juste apr&#232;s les maladies cardiovasculaires et li&#233;es &#224; la d&#233;pression, mais loin devant les guerres et le sida&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sud Ouest, 25 juin 1998.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Il y a d&#233;j&#224; longtemps que l'on meurt plus sur les routes que sur les champs de bataille de la plan&#232;te. N'est-on pas ici &#224; nouveau en plein cauchemar ? Comment est-il possible que ce que l'on nomme pr&#233;cis&#233;ment un &#171; accident &#187; de la circulation ait pu devenir un des traits g&#233;n&#233;raux des soci&#233;t&#233;s industrielles ? Comment notre civilisation a-t-elle pu favoriser une telle inversion perverse entre l'essentiel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Rappelons les d&#233;finitions : selon le dictionnaire Larousse, l'accident est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et l'accidentel, au point que de singulier l'accident est devenu g&#233;n&#233;ral, ce qui est le contraire de ce qui devrait se passer dans le monde bien ordonn&#233; que r&#234;vent nos philosophies ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;te et philosophe, en m&#234;me temps qu'opiomane inv&#233;t&#233;r&#233;, Thomas de Quincey &#233;tait d&#233;tenteur d'un don &#233;trange. Il confesse volontiers que lorsqu'il s'agit d'agir, sa volont&#233; est comme paralys&#233;e, mais au contraire, &#233;crit-il, &#171; en ce qui concerne la pens&#233;e, j'ai le don maudit de voir dans un premier pas vers un malheur possible son &#233;volution totale ; dans le premier maillon de la s&#233;rie causale, je saisis certainement et trop instantan&#233;ment son d&#233;roulement complet ; dans la premi&#232;re syllabe de la redoutable sentence, je lis la derni&#232;re &#187;. Voici donc un esprit capable de l'intuition du &lt;i&gt;possible singulier&lt;/i&gt; qui fait si cruellement d&#233;faut au narrateur de la nouvelle de Poe et aux progressistes d'hier et d'aujourd'hui ; et lui aussi nous parle d'accident, mais sur un mode bien plus tragique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, alors que Poe affirme le caract&#232;re objectivement in&#233;vitable de la multiplication des accidents, de Quincey explore cette m&#234;me r&#233;alit&#233; en insistant sur ses dimensions subjectives et existentielles. L'analyse fine de la situation des individus qui y sont impliqu&#233;s lui permet de mettre &#224; jour le caract&#232;re paradoxal de cette fatalit&#233; qui s'av&#232;re avoir une dimension non seulement objective, mais aussi subjective. En effet, il montre comment l'encha&#238;nement des circonstances finit par se d&#233;ployer comme une fatalit&#233; qui rend l'accident in&#233;vitable, mais il montre &#233;galement qu'un des ressorts de cette fatalit&#233; est la participation des individus &#224; la mise en place de cette n&#233;cessit&#233;. Paradoxalement ce sont des individus qui consentent &#224; la mise en place et au d&#233;ploiement d'un dispositif de puissance dont le m&#233;canisme impersonnel broie des individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Quincey &#233;crit au moment o&#249; l'Europe d&#233;couvre le progr&#232;s. &#192; la suite de Kant, on prit l'habitude de penser en termes de nations, de peuples, d'&#201;tat, de classes, et l'on privil&#233;gia le r&#244;le des acteurs collectifs pour faire avancer &#171; la raison dans l'histoire &#187;, selon la formule de Hegel. De Quincey &#233;tait familier de ces philosophies, voire de ces mystiques, du progr&#232;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est lui qui a r&#233;alis&#233; la premi&#232;re traduction anglaise de l'opuscule de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Certes, il n'&#233;tait pas insensible &#224; la s&#233;duction de ces grandes visions, mais plusieurs passages de son &#339;uvre traduisent une r&#233;volte contre le privil&#232;ge du collectif et de l'impersonnel qui les soustend. Comme Kierkegaard, il cherche &#224; montrer que l'exaltant r&#233;confort qu'elles nous procurent a pour condition l'oubli du tragique de l'existence, tragique qui selon lui est constitutif de l'humanit&#233; de l'homme. Et la reconnaissance qu'il s'agit d'une des dimensions irr&#233;ductibles de l'exp&#233;rience concr&#232;te des individus suffit pour fissurer le credo progressiste. Inversement, imaginer un monde o&#249; il n'aurait plus sa place implique la d&#233;valorisation ontologique de l'existant singulier, ce qu'il ne saurait admettre. Po&#232;te, de Quincey &#233;tait particuli&#232;rement sensible et attentif &#224; ces moments singuliers de l'existence au cours desquels le rideau des habitudes et des conventions se d&#233;chire pour laisser entrevoir des dimensions de la vie que nous avons l'habitude de n&#233;gliger. Cette rare capacit&#233; d'attention le conduit &#224; &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt; que le progr&#232;s collectif a de lourdes contreparties tragiques dont l'individu fait les frais. Mais l'ampleur tragique de ces contreparties &#233;chappe au pouvoir du concept. Elle ne se r&#233;v&#232;le qu'&#224; celui qui est attentif &#224; l'individuel et aux &#233;v&#233;nements singuliers. C'est pourquoi de Quincey nous communique des &#171; visions &#187; au cours desquelles des encha&#238;nements d'images &#8211; et non de concepts &#8211; viennent attester de mani&#232;re sensible de l'importance ontologique des instants tragiques qui affectent l'existence, et du caract&#232;re essentiel de ce que l'histoire consid&#232;re &#224; tort comme accidentel, petit et n&#233;gligeable&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ainsi, De Quincey proc&#232;de &#224; une r&#233;&#233;valuation ontologique des souffrances et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En ce sens son &lt;i&gt;point de vue&lt;/i&gt; annonce les philosophies existentielles modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'il eut la rare perspicacit&#233; de r&#233;aliser que l'accident de circulation singulier dont il fut le t&#233;moin impuissant lors d'une nuit de l'&#233;t&#233; 1814 avait une port&#233;e universelle. Nous allons voir qu'il anticipait la diffusion d'un fl&#233;au dont les manifestations sont aujourd'hui devenues si banales que nous n'y pensons plus, tant qu'elles n'affectent pas douloureusement notre existence ou celles de nos proches. Cet accident inspira la r&#233;daction d'un &#233;tonnant r&#233;cit, intitul&#233; &lt;i&gt;La Malle-poste anglaise&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Thomas de Quincey, &#171; La Malle-poste anglaise &#187;, in Les Confessions d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, publi&#233; trente-cinq ans apr&#232;s les faits, en 1849, l'ann&#233;e de la mort de Poe. De Quincey avait alors soixante-quatre ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit est compos&#233; de trois parties, de plus en plus br&#232;ves et concentr&#233;es. La premi&#232;re, gaie, triomphante et pleine d'humour, est intitul&#233;e &#171; La splendeur de l'&#233;lan &#187; (The glory of motion). &#192; l'&#233;poque, les malles-poste, qui avaient pour mission principale et officielle de distribuer le courrier dans tout le royaume, pesaient pr&#232;s d'une tonne et &#233;taient tir&#233;es par un attelage de quatre chevaux ; elles pouvaient atteindre la vitesse de vingt kilom&#232;tres &#224; l'heure (treize milles). On peut lire ce texte, r&#233;dig&#233; bien des ann&#233;es plus tard, alors que les transports en chemin de fer commen&#231;aient &#224; se r&#233;pandre, comme une c&#233;l&#233;bration du plaisir que de Quincey &#233;prouvait dans sa jeunesse &#224; voyager juch&#233; sur le banc du cocher. En 1814, ce plaisir &#233;tait augment&#233; par le fait qu'au cours de son voyage le Courrier Royal avait souvent l'occasion de r&#233;pandre les nouvelles des victoires glorieuses remport&#233;es par les arm&#233;es anglaises contre celles de Napol&#233;on. Le narrateur nous donne une description tr&#232;s fine du caract&#232;re extatique de l'exp&#233;rience de la vitesse ainsi que du sentiment de puissance et d'importance qu'il en retirait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord il insiste sur le sentiment de s&#233;curit&#233; qui habite le voyageur : la malle-poste, prot&#233;g&#233;e par privil&#232;ge royal est l'endroit le plus s&#251;r qu'on puisse imaginer &#8211; &#171; l&#224;, personne ne peut vous toucher&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 281&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; &#8211; le progr&#232;s est facteur de s&#233;curit&#233;. Certes il arrivait que la diligence bouscule le petit peuple : mais c'est bien dans l'ordre des choses : &#171; Il arrivait parfois qu'apr&#232;s le petit-d&#233;jeuner, la malle de Sa Majest&#233; dev&#238;nt fringante, et qu'en se frayant malais&#233;ment un chemin parmi les encombrements des march&#233;s matinaux, elle renvers&#226;t une charrette de pommes, une voiture charg&#233;e d'&#339;ufs, etc. Gigantesques &#233;taient l'affliction et l'effroi, redoutable le dommage. Quand &#224; moi, je faisais en pareil cas tout mon possible pour exprimer la conscience et les sentiments moraux de la malle-poste ; lorsque des immensit&#233;s d'&#339;ufs gisaient, poch&#233;s, sous les sabots de nos chevaux, j'&#233;tendais douloureusement les mains pour m'&#233;crier (en des termes trop c&#233;l&#232;bres &#224; cette &#233;poque, venus qu'ils &#233;taient des faux &#233;chos de Marengo) &#8220;Ah ! que n'avons-nous le temps de pleurer sur vous !&#8221;, chose assur&#233;ment impossible, puisque nous n'avions m&#234;me pas le temps de rire. Li&#233;e par les d&#233;lais postaux, qui &#233;taient dans certains cas de cinquante minutes pour onze milles, la malle royale pouvait-elle pr&#233;tendre exprimer elle-m&#234;me sa sympathie et ses condol&#233;ances ? Pouvait-on attendre qu'elle t&#238;nt en r&#233;serve des larmes pour les accidents de la route ? S'il semblait qu'elle pi&#233;tin&#226;t l'humanit&#233;, c'&#233;tait, je le sentais bien, dans l'accomplissement de plus imp&#233;rieux devoirs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 284-285.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs le sentiment de la vitesse et de toute-puissance procur&#233; par la ma&#238;trise d'un attelage plongeait de Quincey dans un &#233;tat d'ivresse euphorique : &#171; L'exp&#233;rience vitale du plaisir &#233;prouv&#233; par les sensibilit&#233;s animales ne laissait &#233;prouver aucun doute sur notre vitesse : nous l'entendions, nous la voyions, nous la ressentions comme un fr&#233;missement ; et cette vitesse n'&#233;tait pas le produit de m&#233;canismes aveugles et insensibles, incapables d'aucune sympathie, elle s'incarnait dans les prunelles enflamm&#233;es de la plus noble des b&#234;tes, dans ses naseaux dilat&#233;s, dans ses muscles secou&#233;s de spasmes, dans ses sabots au bruit de tonnerre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 288. L'exclamation est un pastiche de la phrase : &#171; Ah ! que (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, en contrepoint de la description des effets subjectifs de cette exp&#233;rience enthousiasmante, le narrateur prend &#233;galement soin d'en rappeler le contexte social objectif. Toute cette premi&#232;re partie propose une r&#233;flexion tr&#232;s p&#233;n&#233;trante sur le r&#244;le social des techniques de communications au d&#233;but de l'&#232;re industrielle. De mani&#232;re &#233;tonnamment moderne, plusieurs passages soulignent le r&#244;le d&#233;cisif de ces techniques dans la construction d'une nouvelle r&#233;alit&#233; objective, l'&#201;tat-nation, et de son corollaire subjectif, le sentiment national, qui rend possible la mobilisation des hommes au service de la guerre et le consentement aux sacrifices qu'elle exige. Il nous montre d'abord que cette exp&#233;rience vitale de &#171; la splendeur de l'&#233;lan &#187;, si &#233;mouvante pour les jeunes individus, repose en fait sur la mise en place d'un nouveau monde technique et machinal, c'est-&#224;-dire impersonnel. Si le service des malles-poste permettait de voyager &#224; une vitesse sans pr&#233;c&#233;dent &#224; l'&#233;poque, son fonctionnement d&#233;pendait de la mise en place d'un r&#233;seau technique coordonn&#233; qui excluait l'impr&#233;vu. L'exactitude, la rapidit&#233; de la course, des correspondances et des changements de chevaux au relais, etc., tout cela &#233;tait rendu possible &#171; par la pr&#233;sence consciente d'un cerveau central qui, au milieu de vastes distances &#8211; de temp&#234;tes, de t&#233;n&#232;bres, de p&#233;rils &#8211; surmontait tous les obstacles pour aboutir &#224; un ferme syst&#232;me coop&#233;ratif de port&#233;e nationale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 274&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Mais surtout la mise en place de ce nouveau syst&#232;me technique permettait non seulement aux individus de voyager de mani&#232;re plus rapide, confortable et s&#251;re, elle permettait &#233;galement la transmission et la propagation d'informations. De Quincey ne manque pas de souligner que ce syst&#232;me permettait la diffusion avec une r&#233;gularit&#233; m&#233;canique sur tout un territoire des nouvelles du gouvernement. Il d&#233;crit de mani&#232;re tr&#232;s vivante les sc&#232;nes d'enthousiasme collectif qui s'emparent de la foule lors de l'arriv&#233;e des d&#233;p&#234;ches annon&#231;ant des victoires : &#171; La malle-poste, en tant que l'organe national qui diffusait ces &#233;v&#233;nements consid&#233;rables, devint elle-m&#234;me un objet id&#233;alis&#233; et glorieux pour les c&#339;urs passionn&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 275&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Il ne manque pas de relever que cet enthousiasme pousse &#8211; et plusieurs passages le soulignent fortement &#8211; &#224; l'oubli de soi et de la mort tragique de ceux que l'on aime sur de lointains champs de bataille. De Quincey est tr&#232;s clairvoyant : il est probable que sans de telles mises en sc&#232;ne de la r&#233;alit&#233; politique et militaire, les bureaux de recrutement auraient &#233;t&#233; moins remplis de volontaires. Quoi qu'il en soit, derri&#232;re l'exaltation, collective ou individuelle, il ne faut pas oublier la puissance de l'organisation technique qui la rend possible, la cr&#233;e, puis la renforce par la r&#233;p&#233;tition : &#171; De huit heures du soir &#224; huit heures quinze ou vingt, figurez-vous les malles-poste rang&#233;es en ordre de parade, non pas &#224; Saint Martin &#8211; le &#8211; Grand, mais dans Lombard Street o&#249; se trouvait alors le si&#232;ge de la poste centrale. Combien alors &#233;tions-nous rassembl&#233;s, je ne m'en souviens pas ; mais nous remplissions toute la rue de nos attelages, bien qu'elle f&#251;t longue et que nous &#233;tions sur deux rangs. &lt;i&gt;Toutes&lt;/i&gt; les nuits le spectacle &#233;tait splendide [...] tel &#233;tait le spectacle qui s'offrait toujours au regard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 297&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu avec quelle indiff&#233;rence le narrateur consid&#233;rait les charrettes d'&#339;ufs pi&#233;tin&#233;es par les chevaux de la malle-poste. Cette indiff&#233;rence aux accidents de parcours r&#233;sulte d'un des principes fondamentaux de la vision du monde progressiste, &#224; savoir que l'on ne fait pas d'omelette sans casser les &#339;ufs. La deuxi&#232;me partie du r&#233;cit, intitul&#233;e &#171; Vision de la mort subite &#187;, raconte comment une collision nocturne fit d&#233;couvrir au jeune de Quincey que s'il y a une splendeur de l'&#233;lan, il a aussi sa face noire et tragique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit insiste sur le fait que cet accident singulier fut le r&#233;sultat malheureux d'un concours de circonstances exceptionnelles, caus&#233; par des d&#233;r&#232;glements insignifiants et improbables du syst&#232;me de communication, et dont les cons&#233;quences tragiques se manifest&#232;rent tr&#232;s loin de leur lieu d'origine : &#171; Le garde m'apprend qu'il y a cette nuit un suppl&#233;ment consid&#233;rable de courrier &#233;tranger, d&#251; aux irr&#233;gularit&#233;s que la guerre, le vent d&#233;favorable et le mauvais temps ont apport&#233; dans le service des paquebots [...] la poste a donc d&#251; trier pendant une heure de plus&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 318&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Pour respecter l'imp&#233;ratif de r&#233;gularit&#233; m&#233;canique du service, il faudra donc aller plus vite que d'habitude pour tenter de rattraper ce retard d'une heure en sept ou huit heures de trajet de nuit. Les chevaux sont donc lanc&#233;s &#224; vive allure, mais le jeune passager d&#233;couvre que le cocher est somnolent. En effet, exceptionnellement oblig&#233; d'aller s'occuper d'un proc&#232;s dans une ville &#233;loign&#233;e de son domicile, il y avait trois jours et trois nuits qu'il n'avait dormi dans un lit. Il finit par s'endormir compl&#232;tement. &#171; Et c'est ainsi qu'&#224; dix milles environ de Preston, je me trouvais avoir la charge de la malle-poste royale de Londres &#224; Glasgow, qui courait alors pour le moins au train de douze milles &#224; l'heure&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 320&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Comme le cocher ne les surveillait plus, les chevaux avaient entra&#238;n&#233; la malle-poste du mauvais c&#244;t&#233; de la route, o&#249; le bas-c&#244;t&#233; sabl&#233; &#233;tait plus doux &#224; leurs sabots. Mais une quatri&#232;me circonstance exceptionnelle contribue &#224; rass&#233;r&#233;ner le jeune de Quincey : en effet, la Cour si&#233;geait &#224; Lancaster et, en ces circonstances, il savait qu'il n'y avait plus de moyens de transport disponibles pour voyager de nuit ; il pouvait donc penser que la route serait d&#233;serte : &#171; En cette occasion, donc, le silence et la solitude habituels r&#233;gnaient sur la route. On n'entendait pas un sabot, pas une roue. Et pour renforcer cette trompeuse et voluptueuse confiance inspir&#233;e par les routes muettes, la nuit &#233;tait particuli&#232;rement solennelle et paisible&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 321.&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sormais les diverses s&#233;ries causales ind&#233;pendantes sont en place ; elles peuvent maintenant converger, pour que se concr&#233;tise en un lieu, en un instant, et sur une seule personne, le risque qui est in&#233;vitablement potentialis&#233; par la vitesse. Et de Quincey insiste sur le fait que sa capacit&#233; &#224; voir clairement au loin dans la nuit transparente non seulement ne permet pas d'&#233;viter la trag&#233;die, mais ajoute &#224; son horreur : &#171; Devant nous s'&#233;tendait une avenue droite comme une fl&#232;che, longue peut-&#234;tre de six cents yards ; et les arbres ombreux qui s'&#233;levaient de part et d'autre en file r&#233;guli&#232;re, se rencontrant &#224; une grande hauteur, lui donnaient l'aspect d'une nef de cath&#233;drale. Ces arbres pr&#234;taient une solennit&#233; plus profonde aux premi&#232;res lueurs de l'aube, mais il faisait assez clair pour distinguer &#224; l'extr&#233;mit&#233; de la nef gothique un fr&#234;le cabriolet d'osier o&#249; &#233;taient assis l'un &#224; c&#244;t&#233; de l'autre un jeune homme et une jeune femme. [...] la voiture se tra&#238;ne sur la route &#224; raison d'un mille &#224; l'heure et ses occupants, dans leur tendre commerce, inclinent naturellement la t&#234;te. Entre eux et l'&#233;ternit&#233;, selon toute &#233;valuation humaine, il n'y a plus qu'une minute et demie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 325-326.&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Quincey qui voit tout cela est d'abord incapable d'agir. Enfin, il lance un cri d'avertissement, mais le jeune homme qui conduit le cabriolet n'a pas le temps de le mettre hors d'atteinte. Le choc fit un fracas terrible, mais n'affecta en rien la course de la pesante malle-poste ; cependant, en se retournant le narrateur voit que la jeune femme a &#233;t&#233; atteinte irr&#233;m&#233;diablement : &#171; Le spectacle d&#233;sertera-t-il jamais mes r&#234;ves de cette jeune femme qui se leva et s'affaissa sur son si&#232;ge, s'affaissa pour se relever encore, jetant ses bras &#233;gar&#233;s vers le ciel, se cramponnant dans les airs &#224; quelque objet illusoire, d&#233;faillant, implorant, d&#233;lirant, d&#233;sesp&#233;rant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 330.&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut rire des &#339;ufs &#233;cras&#233;s, mais lorsque c'est la beaut&#233;, la jeunesse et l'amour incarn&#233;s en une personne vivante qui sont broy&#233;s par l'&#233;lan du char du progr&#232;s collectif, m&#234;me le progressiste le plus enthousiaste ne peut plus ironiser. Aujourd'hui, le fait devenant de plus en plus fr&#233;quent, on se console en se disant que c'est tr&#232;s triste en effet, mais qu'on n'y peut rien ; que les accidents n'affectent que des individus alors que la poursuite du progr&#232;s int&#233;resse toute l'humanit&#233;. On se dit aussi que les souffrances caus&#233;es par ces accidents s'effaceront t&#244;t ou tard, alors que les bienfaits du progr&#232;s accompagneront l'humanit&#233; pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Quincey, lui, ne se satisfaisait de ces consolations faciles. Dans la troisi&#232;me partie intitul&#233;e &#171; Fugue &#187;, il interroge cette vision du monde progressiste qui justifie les &#171; accidents de parcours &#187; en attribuant un privil&#232;ge ontologique au futur sur l'instant pr&#233;sent, au g&#233;n&#233;ral sur le singulier, au collectif sur l'individuel. Homme m&#251;r, il est d&#233;sormais convaincu que de telles abstractions sont dangereuses. Elles conduisent &#224; d&#233;responsabiliser l'individu des cons&#233;quences des processus anonymes auxquels il participe, qu'ils soient institutionnels ou techniques, et &#224; consentir &#224; leur multiplication. &#192; ces visions d'un avenir radieux, il oppose le r&#233;cit d'autres visions qui vinrent hanter ses r&#234;ves &#224; la suite de cet accident. Imag&#233;es et personnelles, elles viennent donner corps &#224; une autre exp&#233;rience du monde, et &#224; d'autres valeurs. Nous n'en ferons pas ici l'analyse d&#233;taill&#233;e et ne rappellerons que quelques points forts de ce texte complexe et savamment construit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'entr&#233;e de jeu ces visions mettent le doigt sur une contradiction m&#233;taphysique fondamentale : la puissance collective a toujours pour contre-partie in&#233;vitable le sacrifice de la vie individuelle. Or, chaque existence individuelle a une valeur absolue et rien ne peut att&#233;nuer cette contradiction tragique. Aussi haut place-t-on les plus glorieuses victoires collectives de l'humanit&#233;, les spasmes et les angoisses de la chair martyris&#233;e s'&#233;l&#232;vent encore plus haut. Or, les hommes de son temps sont fascin&#233;s par cette puissance politique et technique &#224; laquelle ils veulent acc&#233;der le plus vite possible, et les diverses images de course exalt&#233;e ont toutes pour contrepoint la plong&#233;e dans l'ombre de la mort. Ainsi dans la deuxi&#232;me vision : &#171; Je regardais au bord du vent, et l'&#233;t&#233; avait disparu. La mer houlait, secou&#233;e d'une col&#232;re grandissante. &#192; sa surface reposaient de puissants brouillards qui formaient des arches et de longues nefs de cath&#233;drales : dans l'une d'elles, une fr&#233;gate courait avec la foudroyante rapidit&#233; d'un trait d'arbal&#232;te, droit en travers de notre route. &#8220;Sont-ils fous ? cria une voix sur notre pont, cherchent-ils leur ruine ?&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 335.&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ces fous, qui ne s'int&#233;ressent qu'&#224; acc&#233;l&#233;rer la marche en avant vers la puissance, que de Quincey veut communiquer ses visions comme autant d'avertissements. Il leur rappelle qu'avec la puissance, croit le risque d'accidents possibles. Il leur rappelle la relativit&#233; des plus grandes r&#233;ussites collectives et les met en garde contre la face sombre du progr&#232;s. Navigant sur un de ces grands et puissants navires &#224; trois ponts, merveilles techniques qui firent la gloire de l'Angleterre, il voit venir vers lui puis dispara&#238;tre un fr&#234;le vaisseau portant toute une joyeuse compagnie de jeunes filles et de jeunes gens : &#171; La nacelle s'approche lentement de nous, gaiement nous h&#232;le et dispara&#238;t en silence dans l'ombre de notre puissante proue. [...] La ruine de nos amis &#233;tait-elle blottie dans notre ombre redoutable ? Notre ombre &#233;tait-elle l'ombre de la mort&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p334-335.&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il y ait une face sombre constitutive de l'essence du progr&#232;s, le texte de &lt;i&gt;La Malle-poste anglaise&lt;/i&gt; ne se contente pas de l'affirmer. L'ensemble du r&#233;cit nous permet d'en identifier au moins une &lt;i&gt;raison m&#233;taphysique&lt;/i&gt;, &#224; savoir la disparit&#233; de nature entre le temps humain et le temps technique. Le temps humain est ce temps dont a besoin celui qui conduit le cabriolet pour comprendre le risque, h&#233;siter, choisir la r&#233;ponse appropri&#233;e et enfin agir. Le temps humain est aussi le temps dont aurait eu besoin le narrateur qui voit venir le danger et qui pousse trop tard son cri d'alarme. L'homme qui cr&#233;e les machines n'est pas une machine ; rien de plus humain que cette paralysie qui le saisit face &#224; une situation de danger alors qu'il faudrait r&#233;agir imm&#233;diatement ! Le temps technique est en revanche celui de la r&#233;gularit&#233; des plans et des fonctions, de l'ex&#233;cution imperturbable et impersonnelle des consignes. Le d&#233;calage entre ces deux temporalit&#233;s, l'une lente et l'autre toujours plus rapide, est fr&#233;quent lorsqu'un &#233;v&#233;nement impr&#233;vu se produit. Il est encore plus pr&#233;occupant lorsqu'il s'agit d'anticiper les divers probl&#232;mes pos&#233;s par l'&#233;volution de la technique et par ses cons&#233;quences. En effet, le monde de la technique n'est pas statique, son ordre n'est pas d&#233;fini une fois pour toutes. Au contraire, le temps technique est aussi celui de l'acc&#233;l&#233;ration de l'innovation, dont le rythme exc&#232;de la capacit&#233; d'adaptation et de pr&#233;vision des individus et des groupes sociaux, de sorte que, depuis deux si&#232;cles, la soci&#233;t&#233; industrielle que vit na&#238;tre de Quincey est chroniquement affect&#233;e par de multiples formes de d&#233;sorganisation culturelle, sociale, politique et &#233;cologique dont les effets se sont &#224; plusieurs reprises av&#233;r&#233;s cataclysmiques. Accidents brutaux ou catastrophes au ralenti, combien de jeunes vies ont-elles pay&#233; la ran&#231;on du progr&#232;s acc&#233;l&#233;r&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si de Quincey &#233;tait persuad&#233; qu'on n'y peut rien, il n'aurait pas &#233;crit ce texte ; au contraire, il est persuad&#233; que nous y pouvons quelque chose. C'est bien ce qui ressort de plusieurs passages de ce r&#233;cit organis&#233; selon une dialectique subtile entrem&#234;lant des th&#232;mes oppos&#233;s et des temporalit&#233;s diff&#233;rentes. Nous avons vu comment la mise en sc&#232;ne de l'accident et de sa gen&#232;se, tel qu'il fut v&#233;cu par le jeune homme de 1814, insiste sur la fatalit&#233; de l'accident et nous fait participer &#224; l'impuissance tragique du spectateur &#224; emp&#234;cher l'&#233;v&#233;nement &#233;pouvantable qu'il voit arriver. Mais de Quincey n'en &#233;tait pas rest&#233; l&#224; et, d&#232;s le prologue de la deuxi&#232;me partie, l'homme m&#251;r qui r&#233;dige le r&#233;cit d&#233;construit la validit&#233; de ces impressions de jeunesse qu'il va pourtant restituer fid&#232;lement dans la suite du r&#233;cit. Par avance, il nuance l'affirmation d'impuissance par l'&#233;tonnante affirmation d'une responsabilit&#233;. En effet, voici comment il juge r&#233;trospectivement cette exp&#233;rience : &#171; &#201;chouer dans un cas o&#249; la Providence a jet&#233; tout d'un coup entre vos mains les ultimes int&#233;r&#234;ts d'autrui, d'un de nos semblables qui frissonne entre les portes de la vie et de la mort&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 312.&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Ce faisant, et de mani&#232;re tr&#232;s &#233;tonnante, l&#224; o&#249; nous nous sommes accoutum&#233;s &#224; parler de fatalit&#233; et d'impuissance, il reconna&#238;t implicitement une part de responsabilit&#233;. Un peu plus loin, il fait un pas de plus et introduit m&#234;me la notion de faute&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ici encore, il aura fallu plus d'un si&#232;cle au droit moderne pour commencer &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le lecteur peut s'&#233;tonner : n'est-ce pas par exc&#232;s de scrupules que cet homme se sent responsable et coupable d'un accident dont il n'&#233;tait que spectateur et non acteur ? Est-ce sa faute si, par nature, il manque de pr&#233;sence d'esprit ? Qui peut assurer qu'il n'aurait pas &#233;t&#233; lui aussi p&#233;trifi&#233; en pareilles circonstances ? O&#249; est la faute ? Pourtant le texte nous donne plusieurs indications qui sugg&#232;rent que la paralysie de sa capacit&#233; &#224; r&#233;agir face au danger n'est pas si naturelle qu'il le pr&#233;tend. Ainsi nous a-t-il bien expliqu&#233; qu'il avait pris de l'opium au moment de monter sur la malle-poste. Par ailleurs, il avait constat&#233; d&#232;s le d&#233;part, et avec d&#233;lices, que le postillon &#233;tait un risquetout bien connu et qu'il admirait : &#171; C'&#233;tait le seul homme d'Europe qui eut pu (si quiconque le pouvait) mener &#224; six, au triple galop sur Al Sirat, ce terrible pont de Mahomet que ne flanquait nul garde-fou et qui n'avait point en trop la largeur d'une lame de rasoir ; oui, mon postillon eut lanc&#233; tout droit ses chevaux par-dessus l'ab&#238;me sans fond&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 317.&#034; id=&#034;nh27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, au cours de la derni&#232;re minute o&#249; se noue la trag&#233;die, il n'y a plus de choix, mais cette absence de choix est bien le r&#233;sultat d'une succession de d&#233;cisions ant&#233;rieures. Le de Quincey de l'&#226;ge m&#251;r sait bien que si, au temps de sa jeunesse, l'exp&#233;rience de la vitesse l'avait plong&#233; dans une ivresse euphorique et oublieuse de notre condition charnelle, c'est qu'il avait accept&#233; la perte de vigilance qui en r&#233;sulte. C'est bien lui-m&#234;me qui avait endormi ses craintes en se persuadant que cette nuit-l&#224;, exceptionnellement, la route avait toutes les chances d'&#234;tre d&#233;serte. M&#234;me ind&#233;cis, il avait tout le temps d'agir (entre quinze et vingt minutes !) lorsqu'il a entendu &#224; quatre milles de distance qu'un autre v&#233;hicule approchait. &#171; Ce murmure &#8211; distant peut-&#234;tre de quatre milles &#8211; annon&#231;ait secr&#232;tement un d&#233;sastre qui, pour &#234;tre pr&#233;vu, n'en restait pas moins in&#233;vitable ; qui pour &#234;tre connu n'en restait pas moins irr&#233;m&#233;diable&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 324.&#034; id=&#034;nh28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; C'est son esprit, et non &#171; l'ordre et la connexion des choses &#187; chers au d&#233;terminisme de Spinoza, qui a d&#233;cid&#233; que le d&#233;sastre &#233;tait in&#233;vitable et irr&#233;m&#233;diable, qui le regarde arriver, qui l'attend, fascin&#233; par la perspective de &lt;i&gt;laisser&lt;/i&gt; le possible devenir in&#233;vitable. Autant de d&#233;cisions plus ou moins inconscientes qui n'ont rien de naturel et qui auraient pu ne pas &#234;tre. Ainsi, au fond de son c&#339;ur il a accept&#233;, d&#233;sir&#233; m&#234;me, la prise de risque dont une autre sera la victime. Telle est la faute principielle, dont la paralysie au moment de l'action n'est que la cons&#233;quence diff&#233;r&#233;e. Ainsi, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il peut se flatter de poss&#233;der mieux que d'autres la capacit&#233; &#224; anticiper, que la volont&#233; inavou&#233;e de ne pas en tirer parti pour pr&#233;venir l'accident possible est si grave. Le de Quincey de la maturit&#233; ne se laisse plus duper par le jeune passionn&#233; de vitesse qu'il fut. L'accident est donc le r&#233;sultat d'une succession de choix pervers apparemment anodins : &#171; Une fois encore, comme au paradis originel, l'homme tombe par son propre choix&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 313.&#034; id=&#034;nh29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Ce que r&#233;v&#232;le l'analyse minutieuse des ressorts de cette situation catastrophique singuli&#232;re, c'est que &#171; la situation que nous consid&#233;rons ici met en lumi&#232;re le terrible ulc&#232;re qui se cache au plus profond de la nature humaine. Ce n'est point que les hommes soient commun&#233;ment appel&#233;s &#224; affronter d'aussi redoutables &#233;preuves ; mais en puissance, mais sous une forme distincte, une telle &#233;preuve s'agite souterrainement dans la nature &#8211; peut-&#234;tre &#8211; de tous les hommes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Au plus profond de leur esprit les hommes sont fascin&#233;s par la d&#233;possession de leur capacit&#233; personnelle d'agir qui r&#233;sulte du fonctionnement normal de leurs outils de puissance. Une partie d'eux-m&#234;mes est pr&#234;te &#224; consentir par avance aux d&#233;sastres possibles. Or, ce sont les m&#234;mes hommes enclins &#224; faillir qui mettent en &#339;uvre des techniques si puissantes qu'il faudrait qu'ils fussent infaillibles pour qu'elles n'aient pas d'effets d&#233;sastreux. Mais cela, nous fait comprendre De Quincey, nous l'avons toujours su, et c'est bien pour cette raison que nous refusons, ou refoulons, un tel savoir. Nous ne sommes donc pas innocents des accidents qui surviennent. Nous avons accept&#233; qu'ils puissent arriver, nous avons d&#233;sir&#233; les conditions qui les rendent possible. Dire apr&#232;s coup &#171; je ne savais pas &#187;, c'est se mentir &#224; soi-m&#234;me, car nous avons &#233;t&#233; pr&#233;venus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion : innovation galopante, pens&#233;e impuissante&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Edgar Allan Poe nous en a administr&#233; la preuve : avec la rapide mont&#233;e en puissance de nos techniques, les effets non d&#233;sirables de celles-ci vont fatalement se multiplier. Thomas de Quincey pr&#233;cise que ces effets peuvent &#234;tre atroces et que rien ne les justifie, mais il nous dit aussi que nous en sommes responsables. S'il y a bien souvent une fatalit&#233; des effets de la technique, paradoxalement cette fatalit&#233; est une cr&#233;ation de la libert&#233; humaine et &#224; tout moment cette libert&#233; peut tenter de se ressaisir. Certes, il s'agit d'une t&#226;che tr&#232;s difficile, &#233;crasante, mais le premier pas, lui, est toujours &#224; notre port&#233;e : chacun peut s'efforcer de ne pas consentir &#224; l'abandon &#224; cette logique de la puissance. Pour cela, notre esprit doit d'abord s'arracher &#224; l'engourdissement fascin&#233; provoqu&#233; par la vitesse du changement. Ici Poe et de Quincey anticipent un des th&#232;mes qui sera &#233;galement repris par Jacques Ellul. En m&#234;me temps qu'il th&#233;orise l'autonomie de l'ordre technique dans la soci&#233;t&#233; moderne, il affirme &#233;galement : &#171; Il n'y a pas de technique en soi, mais dans sa marche implacable elle se fait accompagner de l'homme, sans quoi elle n'est rien&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques Ellul, La Technique ou l'enjeu du si&#232;cle, op. cit., p. 203.&#034; id=&#034;nh31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; S'il y a bien, dans la soci&#233;t&#233; technicienne, une fatalit&#233; technique, celle-ci ne peut se d&#233;ployer que parce que les hommes y consentent. Ce consentement peut prendre des formes diff&#233;rentes. Poe en a bien identifi&#233; un des ressorts qui consiste &#224; ne rien vouloir savoir du contexte et des diverses cons&#233;quences de nos actions. De Quincey, lui aussi, confesse qu'il a voulu ne rien savoir de ce que sa perspicacit&#233; lui avait permis d'entrevoir des dysfonctions du syst&#232;me de transport. Il va encore plus loin en explorant les ressorts de la secr&#232;te fascination pour la puissance et la vitesse qui rend possible, et parfois m&#234;me appelle, les d&#233;sastres techniques. Un si&#232;cle plus tard, le philosophe Jean Brun analysera avec beaucoup de profondeur les ressorts existentiels de cet &#171; optimisme sous-critique &#187; inv&#233;t&#233;r&#233;, qui fait de nous les victimes consentantes de la civilisation du risque&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean Brun, Le Retour de Dionysos, Descl&#233;e, Paris 1969 ; Les Masques du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons sur les dates de publication des textes que nous avons &#233;voqu&#233;s dans cette &#233;tude. Poe a publi&#233; &lt;i&gt;The Angel of the Odd&lt;/i&gt; en 1845 ; de Quincey, &lt;i&gt;The English Mail-Coach&lt;/i&gt; en 1849 ; Melville, &lt;i&gt;Bartleby the Scrivener&lt;/i&gt; en 1853 ; et enfin Stifter &lt;i&gt;Der Nachtsommer&lt;/i&gt; en 1857. En l'espace de douze ann&#233;es, ces quatre livres nous avertissent des risques mat&#233;riels et institutionnels li&#233;s &#224; la mise en place de ce que Bertrand de Jouvenel appelait &lt;i&gt;La Civilisation de la puissance&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb33&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bertrand de Jouvenel, La Civilisation de la puissance, Fayard, Paris 1976.&#034; id=&#034;nh33&#034;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La soci&#233;t&#233; industrielle n'existait alors que depuis un demi-si&#232;cle (pour simplifier) et d&#233;j&#224; ses enjeux existentiels &#233;taient clairement identifi&#233;s par les esprits les plus perspicaces et sensibles. Aucun d'entre eux n'&#233;tait philosophe professionnel, et encore moins sociologue. C'est leur capacit&#233; &#224; s'int&#233;resser au singulier qui les a rendus perspicaces quant aux cons&#233;quences inqui&#233;tantes du mouvement g&#233;n&#233;ral de notre civilisation technicienne. Cent cinquante ans plus tard leurs avertissements n'ont rien perdu de leur actualit&#233; br&#251;lante. Ainsi, pour revenir &#224; la question de l'accident et du risque technologique, il aura fallu attendre plus d'un si&#232;cle pour que les sciences humaines enregistrent le caract&#232;re substantiel et non accidentel du risque technique dans la civilisation de la puissance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb34&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir &#224; ce sujet : Patrick Lagadec, La Civilisation du risque, Le Seuil, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh34&#034;&gt;34&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Appendice : La transparence et l'horreur&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques remarques d'ordre esth&#233;tique pour signaler un prolongement inattendu de la vision de Thomas de Quincey. Influence directe, r&#233;miniscence inconsciente, simple co&#239;ncidence ? Il est &#233;tonnant de constater les similarit&#233;s des proc&#233;d&#233;s de mise en sc&#232;ne du th&#232;me de l'accident utilis&#233;s par de Quincey dans &lt;i&gt;La Malle-poste anglaise&lt;/i&gt; et par John Cameron dans le film &lt;i&gt;Titanic&lt;/i&gt;. M&#234;me certitude de s&#233;curit&#233; ; m&#234;mes images de l'&#233;lan, de l'extase de la vitesse, du couple amoureux, du cocher/commandant endormi, de l'ombre noire du grand navire. Une bonne partie du film &lt;i&gt;Titanic&lt;/i&gt; semble une transposition maritime de ce passage de &lt;i&gt;La Malle-poste anglaise&lt;/i&gt; : &#171; En cette occasion, donc, le silence et la solitude habituels r&#233;gnaient sur la route. On n'entendait pas un sabot, pas une roue. Et pour renforcer cette trompeuse et voluptueuse confiance inspir&#233;e par les routes muettes, la nuit &#233;tait particuli&#232;rement solennelle et paisible. &#187; Dans le film comme dans le r&#233;cit, m&#234;me exploitation tragique de la transparence de la nuit : on voit venir l'obstacle, on ne dispose que d'une minute et demie pour l'&#233;viter, mais la vitesse et la puissance annulent la capacit&#233; des personnes &#224; corriger l'action. Comme dit le proverbe : &#171; Quand la pierre a quitt&#233; la main, c'est le Diable qui la guide &#187;. Or, pr&#233;cis&#233;ment le progr&#232;s technique consiste &#224; rendre l'outil efficace ind&#233;pendamment de la main qui l'a construit.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Milan Kundera, &lt;i&gt;Le Rideau&lt;/i&gt;, Gallimard, 2005, p. 144.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Adalbert Stifter, &lt;i&gt;L'Arri&#232;re-saison&lt;/i&gt;, Gallimard, Paris, 2000, p. 545.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Herman Melville, &lt;i&gt;Bartleby, une histoire de Wall street&lt;/i&gt;, &#201;ditions Amsterdam, Paris, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Une anecdote cont&#233;e par Val&#232;re Maxime, et reprise par La Fontaine (mais qui ne m&#233;rite aucune cr&#233;ance), attribue la mort d'Eschyle &#224; la chute d'une tortue enlev&#233;e par un aigle qui la laissa tomber sur la t&#234;te du po&#232;te. Mais il serait abusif de pr&#233;tendre que cette fable, tout comme le mythe d'Icare et celui de Pha&#235;ton, traite des risques du transport a&#233;rien !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Extrait de RTL info.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edgar Allan Poe, &#171; L'Ange du bizarre &#187;, in &lt;i&gt;Histoires grotesques et s&#233;rieuses, &#338;uvres en prose&lt;/i&gt;, Biblioth&#232;que de la Pl&#233;iade, Gallimard, Paris 1951, pp. 921-931.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Sud Ouest&lt;/i&gt;, 25 juin 1998.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Rappelons les d&#233;finitions : selon le dictionnaire Larousse, l'accident est un &#233;v&#233;nement malheureux ou dommageable. En philosophie, l'accident est un attribut contingent d'un &#234;tre. Il s'oppose &#224; l'essence qui est la nature permanente du sujet. Il peut avoir lieu ou dispara&#238;tre sans destruction du sujet. Est accidentel ce qui arrive d'une mani&#232;re contingente ou fortuite ; ce qui pourrait ne pas &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est lui qui a r&#233;alis&#233; la premi&#232;re traduction anglaise de l'opuscule de Kant, &lt;i&gt;L'Id&#233;e d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ainsi, De Quincey proc&#232;de &#224; une r&#233;&#233;valuation ontologique des souffrances et du tragique de chaque existence individuelle, y compris de celles des petits enfants, auxquelles ceux qui ne s'int&#233;ressent qu'&#224; l'universel ne sauraient accorder d'importance. Dans &lt;i&gt;Levana&lt;/i&gt;, il sugg&#232;re qu'une d&#233;esse pr&#233;side aux premi&#232;res heures de la vie des enfants et qu'il y a m&#234;me des sortes d'anges (our &lt;i&gt;Ladies of sorrows&lt;/i&gt;) qui veillent sur leurs chagrins et curieusement ont pour mission de les leur apporter pour qu'ils deviennent eux-m&#234;mes. Ce faisant il reste fid&#232;le &#224; l'esprit des &#201;vangiles o&#249; il est affirm&#233; : &#171; Ce que vous avez fait au plus petit d'entre vous, c'est &#224; moi que vous l'avez fait. &#187; (Mat. 25-40). Signalons que Stifter, lui aussi, pensait qu'il fallait inverser le rapport entre le grand et le petit qui d&#233;coule des philosophies historicistes du progr&#232;s. &#192; Hegel qui affirme que rien de grand ne s'est fait sans passion, Stifter r&#233;pond : &#171; Une vie enti&#232;re faite d'&#233;quit&#233;, simplicit&#233;, ma&#238;trise de soi, pond&#233;ration dans le jugement, efficacit&#233; dans son champ d'action, admiration du beau, le tout associ&#233; &#224; une attitude calme et sereine &#224; l'approche de la mort, voil&#224; ce que je tiens pour grand : les puissants mouvements du c&#339;ur, le terrible surgissement de la col&#232;re, la soif de la vengeance, l'esprit enflamm&#233; qui aspire &#224; l'action, abat, transforme, d&#233;truit et qui, dans son exaltation, ruine souvent sa propre vie, ce sont manifestations que je tiens nullement pour grandes, mais pour plus petites [...] Si nous consid&#233;rons l'humanit&#233; dans l'histoire comme un fleuve argent&#233; coulant paisiblement vers un but &#233;ternel, nous en ressentons alors la noblesse, le caract&#232;re proprement &#233;pique. Mais aussi puissant et grandiose que soit l'effet du tragique et de l'&#233;pique, aussi efficients que soient ces caract&#232;res comme ressorts de l'art, il n'en reste pas moins que la loi morale trouve son centre de gravit&#233; le plus s&#251;r dans les actions ordinaires et quotidiennes inlassablement r&#233;p&#233;t&#233;es des hommes, car ce sont l&#224; les actions durables, les actions fondatrices, en quelque sorte les millions de radicelles de l'arbre de la vie. &#187; Adalbert Stifter, &lt;i&gt;Cristal de Roche&lt;/i&gt;, Jacqueline Chambon, 1988, pp. 7-15.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Thomas de Quincey, &#171; La Malle-poste anglaise &#187;, in &lt;i&gt;Les Confessions d'un mangeur d'opium, Suspiria de profundis&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Malle-poste anglaise&lt;/i&gt;, Gallimard, Paris, 1990.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 281&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 284-285.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 288. L'exclamation est un pastiche de la phrase : &#171; Ah ! que n'ai-je le temps de pleurer &#187;, soi-disant prononc&#233;e par Bonaparte lorsque Desaix fut tu&#233; &#224; Marengo en 1800. L'ironie est redoubl&#233;e par le fait qu'en 1814 l'opinion anglaise consid&#233;rait Napol&#233;on comme un tyran hypocrite pr&#234;t &#224; mettre l'Europe &#224; feu et &#224; sang pour satisfaire sa soif de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 274&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 275&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 297&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 318&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 320&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 321.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 325-326.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 330.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 335.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p334-335.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 312.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ici encore, il aura fallu plus d'un si&#232;cle au droit moderne pour commencer &#224; entrer dans de telles vues.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 317.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 324.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 313.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Ellul, &lt;i&gt;La Technique ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt;, op. cit., p. 203.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean Brun, &lt;i&gt;Le Retour de Dionysos&lt;/i&gt;, Descl&#233;e, Paris 1969 ; &lt;i&gt;Les Masques du d&#233;sir&lt;/i&gt;, Buchet-Chastel, Paris, 1981 ; &lt;i&gt;Le R&#234;ve et la machine&lt;/i&gt;, La Table ronde, Paris, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb33&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh33&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 33&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;33&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bertrand de Jouvenel, &lt;i&gt;La Civilisation de la puissance&lt;/i&gt;, Fayard, Paris 1976.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb34&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh34&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 34&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;34&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &#224; ce sujet : Patrick Lagadec, &lt;i&gt;La Civilisation du risque&lt;/i&gt;, Le Seuil, Paris, 1981 ; Charles Perrow, &lt;i&gt;Normal accidents&lt;/i&gt;, Basic books, New York, 1984 ; Simon Charbonneau, &lt;i&gt;La Gestion de l'impossible&lt;/i&gt;, Economica, Paris 1992 ; Alain Gras, &lt;i&gt;Fragilit&#233; de la puissance&lt;/i&gt;, Fayard, Paris, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>La technique et le &#171; rez-de-chauss&#233;e de la civilisation &#187;</title>
		<link>https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article176</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article176</guid>
		<dc:date>2021-10-26T12:09:49Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Daniel C&#201;R&#201;ZUELLE</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;La part occult&#233;e de l'&#233;conomie La plupart des analyses sociologiques de la pauvret&#233; et de l'exclusion sociale cherchent &#224; mettre en &#233;vidence les m&#233;canismes socio&#233;conomiques, institutionnels et politiques de sa production en prenant comme indicateur principal les revenus mon&#233;taires des m&#233;nages et comme principe explicatif les rapports sociaux qui d&#233;coulent de la position des groupes sociaux &#224; l'int&#233;rieur de l'appareil productif. Ce faisant, on n&#233;glige trop souvent le r&#244;le important de la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;N&#176; 2 - D&#233;croissance &amp; travail (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La part occult&#233;e de l'&#233;conomie&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La plupart des analyses sociologiques de la pauvret&#233; et de l'exclusion sociale cherchent &#224; mettre en &#233;vidence les m&#233;canismes socio&#233;conomiques, institutionnels et politiques de sa production en prenant comme indicateur principal les revenus mon&#233;taires des m&#233;nages et comme principe explicatif les rapports sociaux qui d&#233;coulent de la position des groupes sociaux &#224; l'int&#233;rieur de l'appareil productif. Ce faisant, on n&#233;glige trop souvent le r&#244;le important de la technicisation et de son retentissement sur les humbles pratiques de la vie quotidienne et les modes de vie. L'acc&#232;s aux ressources de l'&#233;conomie mon&#233;taire n'explique pas tout et pour comprendre certaines formes de mis&#232;re contemporaine il faut adopter une approche plus anthropologique de la richesse et de la pauvret&#233;, attentive non seulement aux revenus mon&#233;taires, mais aussi &#224; la diversit&#233; des ressources informelles qui contribuent &#224; la construction d'un mode de vie et qui gardent, m&#234;me dans une soci&#233;t&#233; &#171; moderne &#187; industrielle et technicienne comme la n&#244;tre, une importance fondamentale et largement sous-estim&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daniel C&#233;r&#233;zuelle. Pour un autre d&#233;veloppement social, Descl&#233;e de Brouwer (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons que Malthus, un des fondateurs de l'&#233;conomie politique, &#233;crivait que si &#171; nous voulons faire de l'&#233;conomie politique une science positive fond&#233;e sur l'exp&#233;rience et susceptible de donner des r&#233;sultats pr&#233;cis, il faut prendre le plus grand soin d'embrasser seulement les objets dont l'accroissement ou la diminution peuvent &#234;tre susceptibles d'&#233;valuation. [...] Un pays sera donc riche ou pauvre, selon l'abondance ou la raret&#233; des objets mat&#233;riels dont il est pourvu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Thomas-Robert Malthus. Principes d'&#233;conomie politique, Calmann-Levy, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Ce faisant, il savait qu'il retenait une d&#233;finition restrictive puisque selon lui la richesse correspond &#224; tout ce que l'homme d&#233;sire comme pouvant lui &#234;tre utile et agr&#233;able : &#171; Toutes les choses mat&#233;rielles ou intellectuelles, tangibles ou non [...] elle comprend par cons&#233;quent les avantages et consolations que nous retirons de la religion, de la morale, de la libert&#233; politique et civile, de l'&#233;loquence, des conversations instructives et amusantes, de la musique, de la danse, du th&#233;&#226;tre, et d'autres services et qualit&#233;s personnelles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., pp. 45.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Pour reprendre les termes de Guy Roustang, tout s'est pass&#233; comme si les &#233;conomistes, soucieux de lutter contre la raret&#233;, avaient consid&#233;r&#233; que toutes ces richesses non &#233;conomiques n'auraient pas &#224; souffrir, bien au contraire, de l'augmentation des richesses &#233;conomiques : plus on produit, meilleur on est ; ou encore : plus, c'est mieux. Dans cette perspective, l'&#233;conomie mon&#233;taire est l'infrastructure de la soci&#233;t&#233;, le progr&#232;s &#233;conomique conditionnant tous les autres progr&#232;s. Pas besoin d'&#234;tre marxiste pour croire cela. L'autre aspect de cette h&#233;g&#233;monie de l'&#233;conomie mon&#233;taire, c'est la place pr&#233;pond&#233;rante prise dans les esprits par l'emploi qui a rejet&#233; dans l'ombre les activit&#233;s non &#233;conomiques et le travail non r&#233;mun&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle d'&#233;conomie, tout naturellement on parle d'&#233;conomie mon&#233;taire, que ce soit l'&#233;conomie priv&#233;e marchande ou l'&#233;conomie publique non marchande. La religion du PIB en est le symbole, qui n'int&#232;gre pour ainsi dire pas l'autoproduction et l'&#233;conomie non mon&#233;taire dans ses calculs de la richesse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;France Caillavet. &#171; L'int&#233;gration de la production domestique dans les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pourtant, m&#234;me dans notre soci&#233;t&#233; technicienne et marchande, en ce qui concerne la seule &#233;conomie domestique, on a pu estimer &#224; partir de l'enqu&#234;te budget temps de 1974, que les Fran&#231;ais avaient consacr&#233; 48 milliards d'heures au travail domestique, et 41 milliards au travail r&#233;mun&#233;r&#233;. Si l'on cherche &#224; estimer de combien il faudrait augmenter le PIB si l'on en tenait compte, selon les conventions de calcul, on aboutit &#224; 35 ou 75 %. Fernand Braudel parlait d'une &#171; zone d'opacit&#233; [qui] s'&#233;tend au-dessous du march&#233; ; c'est l'activit&#233; &#233;l&#233;mentaire de base que l'on rencontre partout et qui est d'un volume tout simplement fantastique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fernand Braudel, Civilisation mat&#233;rielle, &#233;conomie et capitalisme, tome 1, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Cette &#171; &#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e &#187; constitue le socle indispensable de toute vie sociale. Elle forme le monde du non mon&#233;taire, du troc, du domestique, de l'autoproduction. Elle est aussi le lieu de transmission des savoir-faire, des savoir-&#234;tre et des apprentissages des normes sociales ; elle participe &#224; la socialisation primaire n&#233;cessaire, par exemple, pour une bonne socialisation secondaire dans le syst&#232;me &#233;ducatif ou l'activit&#233; professionnelle. &#192; l'oppos&#233;, quand certaines familles en grande difficult&#233; ne sont plus &#224; m&#234;me d'&#233;duquer, quand on constate que nos soci&#233;t&#233;s ont du mal &#224; assurer le passage &#224; l'adolescence, que les jeunes de certains quartiers sont sans rep&#232;res, on voit bien que ce sont les fondements m&#234;mes de notre soci&#233;t&#233; qui sont &#233;branl&#233;s. Pour utiliser le vocabulaire des &#233;conomistes, dans la formation du &#171; capital humain &#187;, avant l'&#233;cole qui assure une socialisation secondaire, il y a la famille et le voisinage qui jouent un r&#244;le indispensable dans la socialisation primaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre le r&#244;le que joue l'autoproduction, et plus largement l'&#233;conomie non mon&#233;taire, dans la soci&#233;t&#233; moderne, il nous faut nous m&#233;fier d'une approche trop &#233;volutionniste d'une vie sociale vou&#233;e &#224; passer d'un stade &#224; l'autre de sa transformation en abandonnant toutes les formes li&#233;es &#224; l'&#233;tape ant&#233;rieure, condamn&#233;es &#224; s'&#233;vanouir. &#192; cette vision du changement social comme &lt;i&gt;trajectoire&lt;/i&gt; on proposera comme correctif une vision du changement comme &lt;i&gt;construction&lt;/i&gt; &#233;tag&#233;e, chaque &#233;tape gardant sa n&#233;cessit&#233; comme socle sur lequel s'&#233;difient les &#233;tages sup&#233;rieurs, plus &#171; modernes &#187; de l'&#233;conomie, et sans le soutien desquels ils ne peuvent fonctionner. S'inspirant des travaux de Braudel sur l'histoire &#233;conomique de longue dur&#233;e, Fran&#231;ois-Xavier Vershave montre comment on peut d&#233;crire l'&#233;conomie des soci&#233;t&#233;s modernes comme un &#233;difice ayant un rez-de-chauss&#233;e surmont&#233; de deux &#233;tages&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois-Xavier Vershave. Libres le&#231;ons de Braudel, passerelles pour une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'&#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e est celle de la production et des &#233;changes domestiques et communautaires. Cette &#233;conomie est non mon&#233;taire et les &#233;changes y sont codifi&#233;s par un ensemble complexe de symboles et de r&#232;gles sociales favorisant la coh&#233;sion du groupe, comme dans toutes les soci&#233;t&#233;s traditionnelles. L'&#233;conomie du premier &#233;tage, c'est celle du march&#233; local o&#249; les &#233;changes sont mon&#233;taris&#233;s, soumis &#224; des r&#232;gles publiques et ind&#233;pendantes des r&#233;seaux d'all&#233;geances personnelles. La participation &#224; cette forme d'&#233;conomie favorise la reconnaissance de chacun comme sujet de droit et comme individu autonome. Enfin l'&#233;conomie du deuxi&#232;me &#233;tage correspond &#224; ce que Braudel appelle l'&#233;conomie-monde, celle des &#233;changes &#224; grande distance, soumis &#224; des logiques sp&#233;culatives et financi&#232;res opaques, souvent affranchies des r&#232;gles de droit commun qui font loi dans l'&#233;conomie du march&#233; local. L'autoproduction et l'&#233;conomie non mon&#233;taire rel&#232;vent donc de &#171; l'&#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e &#187;. Mais celle-ci ne peut &#234;tre r&#233;duite &#224; ce qui doit &#234;tre aboli pour que se d&#233;veloppent l'&#233;conomie de march&#233;, l'espace public et les formes de la citoyennet&#233;. Au contraire, elle peut fournir le socle qui les rend possibles &#224; condition qu'on se pr&#233;occupe de m&#233;nager des transitions, des &#171; escaliers &#187; ou des initiations favorisant les circulations entre les diff&#233;rents &#233;tages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des ressources indispensables, mais menac&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette &#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e constitue le socle indispensable &#224; toute soci&#233;t&#233;. Elle forme le monde du non mon&#233;taire, du troc, du domestique, de l'autoproduction. Elle est aussi le lieu de transmission des savoir-faire, celui des apprentissages des normes sociales et des savoir-&#234;tre ainsi que des solidarit&#233;s essentielles. Les &#233;conomistes la m&#233;prisent, tout occup&#233;s qu'ils sont par l'&#233;conomie de march&#233; (le premier &#233;tage) ou plus encore par celle des &#233;changes &#224; longue distance, mondialis&#233;s (le second &#233;tage). Certes on peut imaginer, en termes &#233;conomiques, que la disparition de cette &#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e et du &#171; faire par soi-m&#234;me et pour les siens &#187; favoriserait une croissance consid&#233;rable des &#233;changes mon&#233;taires. Mais au plan anthropologique, on peut se demander s'il n'en r&#233;sulterait pas pour la soci&#233;t&#233; un grave d&#233;ficit &#233;ducatif et un recul de sa capacit&#233; int&#233;gratrice. Car si le travail salari&#233; a pu jouer un r&#244;le de &#171; grand int&#233;grateur &#187; de la soci&#233;t&#233; moderne, c'est parce que d'autres processus de socialisation op&#233;raient, sans que l'on y fasse bien attention, &#224; un niveau informel. C'est pourquoi il para&#238;t important de pr&#233;server un minimum de vitalit&#233; de l'&#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e, car c'est l&#224; que s'&#233;laborent les processus symboliques de construction de la personne et du lien social. Certes, il est l&#233;gitime de vouloir &#233;viter la ghetto&#239;sation communautaire et tout cantonnement dans une &#233;conomie marginalisante. Mais en fait, cette &#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e, loin d'entrer en opposition avec l'&#233;conomie de march&#233; du premier &#233;tage, en constitue le compl&#233;ment n&#233;cessaire ; loin d'&#234;tre un enfermement, elle forme l'antichambre de l'&#233;conomie de march&#233;. C'est &#224; ce niveau que s'acquiert une &lt;i&gt;qualification sociale&lt;/i&gt;, largement informelle, s'av&#233;rant de plus en plus indispensable pour acc&#233;der &#224; l'emploi et participer &#224; la vie publique. La vitalit&#233; de l'&#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e permet &#224; tous de l'acqu&#233;rir ou de la consolider ; elle devient le meilleur passeport possible pour obtenir un travail&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daniel C&#233;r&#233;zuelle, &#171; &#201;conomie non mon&#233;taire et processus informels (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais il reste important que tous puissent y participer sans, bien s&#251;r, y &#234;tre enferm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'&#233;conomie domestique et non mon&#233;taire est occult&#233;e dans les travaux des sociologues et des &#233;conomistes, c'est qu'elle va de soi. Elle para&#238;t si naturelle qu'on oublie son existence pour ne s'int&#233;resser qu'&#224; l'&#233;conomie mon&#233;taire en r&#233;volution permanente du fait du dynamisme technicien de nos soci&#233;t&#233;s. Mais dans notre soci&#233;t&#233; technicienne, ce qui allait de soi ne va plus tellement de soi. En effet, un examen attentif du mode de vie quotidienne des populations en difficult&#233; sociale sugg&#232;re que les transformations de la civilisation mat&#233;rielle et du cadre technique de la vie quotidienne peuvent faire obstacle &#224; la transmission et &#224; la ma&#238;trise de ces ressources informelles qui jouent pourtant un r&#244;le d&#233;cisif dans les processus de construction de la personnalit&#233; et d'int&#233;gration sociale. Toutes les formes de pauvret&#233; et de mis&#232;re moderne ne peuvent pas s'expliquer seulement en termes d'in&#233;galit&#233; d'acc&#232;s aux ressources mon&#233;taires. Il faut aussi tenir compte des in&#233;galit&#233;s d'acc&#232;s aux ressources non mon&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici qu'intervient la question de la technique. En effet, la technicisation du mode de vie contribue &#224; d&#233;vitaliser les ressources pratiques et symboliques de cette &#171; &#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e &#187; non mon&#233;taire, ressources qui fournissent le socle informel sur lequel se construit l'autonomie des sujets et l'insertion sociale des m&#233;nages. &#192; cet &#233;gard, on peut consid&#233;rer certaines formes contemporaines de mis&#232;re et de pauvret&#233; comme un sous-produit des effets socialement et culturellement d&#233;sorganisateurs du changement technique acc&#233;l&#233;r&#233; que connaissent les soci&#233;t&#233;s d&#233;velopp&#233;es. Il en r&#233;sulte de s&#233;rieux probl&#232;mes d'int&#233;gration sociale face auxquels les soci&#233;t&#233;s modernes r&#233;pondent par toute une panoplie de techniques d'action sociale et de d&#233;veloppement social mise en &#339;uvre par des professionnels. Cependant, l'efficacit&#233; de ces techniques bute sur des limites internes qui semblent difficilement surmontables&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Daniel C&#233;r&#233;zuelle, Pour un autre d&#233;veloppement social, op.cit.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et il conviendrait d'explorer d'autres voies de d&#233;veloppement social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Technicisation et &#233;rosion du capital social symbolique&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Un &#233;conomiste comme Amartya Sen a montr&#233; combien il est important de distinguer les principaux axes de r&#233;alisation des personnes (les &lt;i&gt;functionnings&lt;/i&gt;) et les capacit&#233;s et comp&#233;tences (&lt;i&gt;capabilities&lt;/i&gt;) qui permettent aux personnes d'utiliser &#224; bon escient les ressources disponibles pour r&#233;aliser leurs projets&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sen, Amartya, L'&#201;conomie est une science morale, Paris, La D&#233;couverte,1999. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ces capacit&#233;s se construisent en grande partie hors du champ de l'&#233;conomie formelle. Or, la reconnaissance de l'importance des niveaux informels de la construction de la sociabilit&#233; primaire, et plus particuli&#232;rement du r&#244;le de l'&#233;conomie non mon&#233;taire dans la construction des personnes et du lien social, conduit &#224; poser un probl&#232;me d&#233;licat, signal&#233; entre autres par Corn&#233;lius Castoriadis. Ce philosophe rappelait que &#171; le syst&#232;me politico-&#233;conomique qui a succ&#233;d&#233; au capitalisme classique se reproduit gr&#226;ce &#224; des types anthropologiques qui viennent d'&#233;poques plus anciennes. Le syst&#232;me se reproduit pour autant qu'il peut compter sur des gens dont les valeurs ne sont pas celle du syst&#232;me3 &#187;. Le probl&#232;me tient &#224; ce que ces types humains sur lesquels s'est construit le monde moderne et le socle symbolique qui les soutient sont remis en cause de multiples fa&#231;ons par le processus de modernisation technique et &#233;conomique qu'ils ont rendu possible. En particulier, l'&#233;tude des modes de vie montre que les processus de transmission de certains savoir-faire de la vie quotidienne qui contribuent &#224; la construction de la personne et &#224; son int&#233;gration sociale peuvent tomber en panne. Cette panne se manifeste de multiples mani&#232;res dans la soci&#233;t&#233; contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux si&#232;cles apr&#232;s les d&#233;buts de la civilisation industrielle, il appara&#238;t que le d&#233;veloppement acc&#233;l&#233;r&#233; a d&#233;bouch&#233; sur la mont&#233;e et la multiplication des probl&#232;mes d'environnement. On se rend moins bien compte que le d&#233;veloppement s'accompagne aussi d'une crise culturelle. Les &#233;quilibres culturels qui organisent la vie humaine, individuelle et collective ne sont pas moins fragiles, et les ressources culturelles ne se renouvellent pas ais&#233;ment. C'est ainsi que la modernisation acc&#233;l&#233;r&#233;e de nos soci&#233;t&#233;s s'accompagne d'une crise des &lt;i&gt;savoir-vivre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombreux sont ceux pour qui les processus informels de transmission et d'int&#233;gration des savoir-vivre qui permettent la construction de la personnalit&#233;, de la sociabilit&#233; ainsi que la ma&#238;trise de la vie quotidienne, sont en panne. Nous n'&#233;voquerons ici &#224; titre d'exemples que quelques-uns des effets pr&#233;occupants de cette crise. Aujourd'hui, on se rend compte que de nombreux m&#233;nages n'ont pas &#233;t&#233; initi&#233;s aux savoir-faire et aux savoir-&#234;tre qui permettent d'&lt;i&gt;habiter&lt;/i&gt; quelque part. D'autres qui les avaient les perdent. Il en r&#233;sulte un d&#233;ficit d'entretien des logements et parfois une d&#233;gradation irr&#233;versible du b&#226;ti dont r&#233;sulte la n&#233;cessit&#233; de d&#233;molir. De m&#234;me un nombre croissant de m&#233;nages ne sait plus ni se nourrir ni nourrir ses enfants de sorte que, par exemple, l'ob&#233;sit&#233; devient un grave probl&#232;me de sant&#233; publique qui va peser de plus en plus sur le budget social comme sur le destin des individus. D'autres ne ma&#238;trisent pas les r&#232;gles informelles de coexistence avec autrui, et la mont&#233;e de l'incivilit&#233; devient un grave probl&#232;me dans tous les pays d&#233;velopp&#233;s dans lesquels on n'a jamais construit autant de prisons. D'autres enfin ne disposent pas des ressources psychologiques et symboliques informelles qui rendent possibles les relations d'apprentissage et l'on assiste &#233;galement &#224; une crise des institutions &#233;ducatives qui, quel que soit le raffinement des techniques p&#233;dagogiques, ne peuvent fonctionner efficacement qu'avec des personnalit&#233;s qui ont &#233;t&#233; &#233;quip&#233;es de ces ressources en temps voulu. Enfin, on observe que faute de transmission de m&#232;re &#224; fille, un nombre croissant de jeunes m&#232;res ignorent les gestes et les savoir-faire pour s'occuper d'un nourrisson : d'o&#249; la multiplication des accouch&#233;es affirmant de leur enfant qu'elles ne savent pas quoi en faire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christine Castelain-Meunier, La Place des hommes et la m&#233;tamorphose de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. G&#233;n&#233;ralisons : on assiste dans divers domaines &#224; une panne de la transmission des savoir-vivre, et cette panne affecte des cat&#233;gories sociales assez diverses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Venons-en maintenant &#224; l'interpr&#233;tation de ces observations. Nous avons &#233;crit &#224; plusieurs reprises que les processus d&#233;cisifs de construction de la personnalit&#233; et d'acquisition d'une aptitude &#224; la sociabilit&#233; s'effectuent d'abord &#224; un niveau informel de la vie culturelle. Par &#171; informel &#187; il faut entendre ici non ce qui est informe, mais plut&#244;t ce qui n'est pas soumis &#224; des r&#232;gles explicites et qui est structur&#233;, parfois de mani&#232;re inconsciente, de mani&#232;re symbolique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ernst Cassirer a montr&#233; comment, m&#234;me dans l'exercice de ses aptitudes les plus abstraites et rationalis&#233;es, l'homme reste toujours un animal symbolique. Il voit le monde et se le repr&#233;sente &#224; partir d'une organisation formelle, d'un ensemble de significations. Cassirer applique principalement cette approche &#224; la connaissance scientifique et au probl&#232;me de ses conditions transcendantales, mais il l'applique &#233;galement &#224; d'autres domaines de la culture : l'usage de l'outil et du langage, les c&#233;r&#233;monies religieuses et l'organisation sociale. Il l'a m&#234;me appliqu&#233;e &#224; la vie politique dans un de ses derniers ouvrages, intitul&#233; &lt;i&gt;Le Mythe de l'&#201;tat&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cassirer, Ernst, Le Mythe de l'&#201;tat (1946), Gallimard, Paris, 1993.&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il montre que quelle que soit sa modalit&#233;, l'exp&#233;rience du monde est organis&#233;e en un ou des univers symboliques qui fondent une compr&#233;hension o&#249; trouvent place les choses, les sujets, leurs actions : &#171; Un monde de signes et d'images qui se sont cr&#233;&#233;s d'eux-m&#234;mes s'avance au-devant de ce que nous appelons la r&#233;alit&#233; objective des choses [...]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Le concept de forme symbolique dans l'&#233;dification des sciences de l'esprit (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Or, ce que nous avons coutume d'appeler le progr&#232;s, ou le d&#233;veloppement technique et &#233;conomique, a pour effet l'&#233;rosion des rep&#232;res symboliques qui fournissent le socle informel sur lequel se construisent les savoir-vivre et se transmettent les savoir-faire. Gilbert Hottois signalait &#224; juste titre que, tout comme la monnaie, la technique d&#233;symbolise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gilbert Hottois, Entre symbole et technoscience, un itin&#233;raire (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans la soci&#233;t&#233; capitaliste moderne la mon&#233;tarisation des relations humaines ne conna&#238;t pas de limite fixe. Le dynamisme du capital d&#233;place sans cesse les rep&#232;res symboliques qui organisent les relations des hommes entre eux et avec le monde, les disqualifie apr&#232;s leur avoir &#244;t&#233; leur efficacit&#233; organisatrice et les fait sauter les uns apr&#232;s les autres. Comme la monnaie, la technique est un puissant op&#233;rateur social qui tend &#224; s'affranchir des limites symboliques : le domaine de l'op&#233;rationnalit&#233; technique ne cesse de s'&#233;tendre et de s'affranchir des normes &#233;thiques, qui elles aussi ne cessent de se d&#233;placer. Ainsi, le changement rapide de l'infrastructure technique et &#233;conomique rend inop&#233;rantes et disqualifie les ressources symboliques qui organisent la vie sociale. En effet, le rythme de la production sociale de cadres symboliques informels est n&#233;cessairement lent. L'unit&#233; de temps est au moins la g&#233;n&#233;ration et il est douteux que cela puisse changer, comme en atteste l'&#233;chec des r&#233;volutions modernes &#224; cr&#233;er un &#171; homme nouveau &#187;. Par contre le rythme du changement technique et &#233;conomique, lui, ne cesse de s'acc&#233;l&#233;rer. Ce d&#233;calage est un puissant facteur de d&#233;sorganisation sociale et culturelle, comme Marx l'avait signal&#233; d&#232;s le XIXe si&#232;cle pour la monnaie et le d&#233;veloppement de l'&#233;conomie mon&#233;taire, mais sans en tirer toutes les cons&#233;quences. Philosophe, Marx s'int&#233;ressait surtout aux dimensions formelles et intellectuellement &#233;labor&#233;es de ce capital symbolique : le droit, les id&#233;es politiques, l'art, la religion. H&#233;riti&#232;re en cela de la tradition rationaliste, sa pens&#233;e n&#233;glige les dimensions informelles du capital social symbolique et leur importance dans la construction du lien social, tout comme il sous-estime la sp&#233;cificit&#233; des pratiques non mon&#233;taires et leur importance dans la vie &#233;conomique. Or, dans un contexte de changement rapide, non seulement une partie de ceux qui d&#233;tiennent ces ressources informelles n'arrive plus &#224; les mettre en pratique, mais aussi on observe une crise de la transmission d'une g&#233;n&#233;ration &#224; l'autre. Cette panne de la transmission des savoir-vivre affecte aussi bien les savoir-vivre ensemble (le lien social, la civilit&#233;), que les savoir-faire pratiques de la vie quotidienne. Comme le d&#233;veloppement du capital, le changement technique favorise donc une &#233;rosion du capital symbolique qui permet aux individus de se construire comme sujets autonomes et responsables, capables d'entrer dans une relation quotidienne ma&#238;tris&#233;e et constructive avec leur environnement social, technique et naturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne touche-t-on pas l&#224; une des limites du processus de technicisation dont l'&#233;volution rapide risque de d&#233;truire la base anthropologique qui, jusqu'&#224; pr&#233;sent, l'a rendu possible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Du technique au symbolique&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour comprendre la panne qui aujourd'hui dans notre soci&#233;t&#233; technicienne peut affecter la transmission des savoir-faire de la vie quotidienne, il convient donc d'accorder une grande importance &#224; la dimension symbolique du rapport de l'homme &#224; ses techniques. Contrairement aux interpr&#233;tations intellectualistes ou utilitaristes de l'action technique, pour rationnelle qu'elle soit dans la mobilisation des savoirs et la mise en &#339;uvre de ses moyens, l'action technique d'&lt;i&gt;homo faber&lt;/i&gt; n'est pas seulement organis&#233;e par des id&#233;es et des concepts mobilis&#233;s pour r&#233;pondre &#224; des besoins objectifs. On ne peut pas la comprendre sans tenir compte du terreau symbolique dans lequel elle s'enracine. Certes l'action technique cherche &#224; ma&#238;triser une mati&#232;re en mettant en &#339;uvre des op&#233;rations objectivables, mais ni cette mati&#232;re ni la repr&#233;sentation du but qui suscite l'intention d'agir ne sont un donn&#233; compl&#232;tement objectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble n&#233;cessaire de suivre ici Cassirer lorsqu'il rappelle que &#171; la forme symbolique rend possible la constitution d'une mati&#232;re en signifiant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 13&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Hors de cette forme la mati&#232;re ne signifie rien. Le sens est premier ; la forme symbolique donne un sens aux &#233;l&#233;ments du r&#233;el ; elle organise et oriente l'action et la connaissance en fonction de ce sens. Cela vaut non seulement pour la connaissance scientifique, mais aussi pour l'action technique et la culture du quotidien. Cette conception nous invite &#224; prendre nos distances &#224; l'&#233;gard d'une approche utilitariste qui tend &#224; naturaliser l'&#233;volution technique en l'expliquant en termes de besoins objectifs qui suscitent une r&#233;ponse technique puis des modes de pens&#233;e appropri&#233;s. Pour Cassirer la forme symbolique n'est pas produite par la n&#233;cessit&#233;, elle ne r&#233;pond pas &#224; un besoin pr&#233;alable. Au contraire, comme l'a montr&#233; Jacques Cauvin &#224; propos de la naissance de l'agriculture et de la r&#233;volution du n&#233;olithique, c'est l'univers symbolique et ses mutations (telles que l'apparition de nouvelles divinit&#233;s) qui conditionnent l'&#233;mergence de nouvelles techniques et leur diffusion. Ainsi, la &#171; r&#233;volution n&#233;olithique &#187; se compose d'une grappe d'innovations majeures, mais tr&#232;s peu dans l'outillage : &#171; Tous les outils n&#233;cessaires &#224; la r&#233;volution n&#233;olithique proviennent des chasseurs-cueilleurs. &#187; Ces innovations ne sont pas caus&#233;es par des contraintes environnementales exog&#232;nes : le contexte n'est pas celui &#171; d'une paup&#233;risation ou d'un &#233;puisement des ressources exploit&#233;es jusqu'alors&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cauvin, Jacques, Naissance de l'agriculture, Paris, CNRS, p. 93.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. La dynamique endog&#232;ne passe d'abord par une transformation de la religiosit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre l'&#233;volution technique, il faut donc renoncer au mod&#232;le &#233;volutionniste d'un progr&#232;s lin&#233;aire et cumulatif et tenir compte du fait que les techniques ne sont pas l'application pure et simple de connaissances objectives et de sch&#232;mes op&#233;ratoires existentiellement neutres et d&#233;tachables du sujet. La philosophie des formes symboliques de Cassirer nous aide &#224; comprendre pourquoi leur acquisition et leur transmission ne s'effectue pas de mani&#232;re logique et utilitaire : elles sont encastr&#233;es dans un ensemble de relations symboliques et ont du mal &#224; se transmettre et se diffuser hors de cet ensemble, car cette forme doit se transmettre dans sa globalit&#233; coh&#233;rente. Comme l'&#233;crit Jean Lass&#232;gue : &#171; Les conditions de pr&#233;sence de la forme symbolique ne rel&#232;vent pas d'une logique de l'extension qui irait du particulier au g&#233;n&#233;ral [...] elle a ceci de particulier de faire &#224; la fois partie de l'environnement et d'&#234;tre le moyen gr&#226;ce auquel on peut porter un jugement sur cet environnement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Parcours de Cassirer, mai 2005.&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Chaque forme symbolique permet un acc&#232;s au monde, selon une compr&#233;hension qui n'est jamais purement objective ; et, parce qu'elle est symbolique, elle engage le sujet de mani&#232;re sensible, charnelle, dans sa relation au monde. Elle implique de mani&#232;re indissociable le corps en m&#234;me temps que l'esprit. C'est ainsi que Cassirer accorde une grande importance au mythe (verbal) et au rite (corporel) qui ont une fonction identique, &#224; savoir construire et exprimer un int&#233;r&#234;t commun. Ainsi, &#224; travers l'&#233;motion suscit&#233;e par la participation aux r&#232;gles collectives de la danse rituelle, se diffuse collectivement l'activit&#233; de construction d'un sens : &#171; Ce qui compte ici ne rel&#232;ve pas de relations empiriques de causes et d'effets, mais de l'intensit&#233; et de la profondeur avec lesquelles les relations humaines s'&#233;prouvent entre elles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst Cassirer, op. cit., p. 60.&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Dans la mesure o&#249; la participation est de nature &#233;motive, elle implique le partage commun de valeurs esth&#233;tiques et &#233;thiques qui ne rel&#232;vent pas seulement de la temporalit&#233; &#171; avant-apr&#232;s &#187; qui caract&#233;rise la causalit&#233; mat&#233;rielle : fiction symbolique et r&#233;alit&#233; causale sont imbriqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Servier a montr&#233; comment dans les soci&#233;t&#233;s de l'antiquit&#233; le rapport technique que l'homme &#233;tablit avec le monde &#233;tait m&#233;diatis&#233; par toute une symbolique religieuse et comment une transformation de la pens&#233;e religieuse a contribu&#233; &#224; instaurer un nouveau rapport aux techniques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Servier, Jean, Les Forges d'Hiram ou la gen&#232;se de l'Occident, Grasset, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Guy Thuillier a &#233;tudi&#233; comment dans la soci&#233;t&#233; rurale fran&#231;aise du XIXe si&#232;cle les gestes du quotidien s'inscrivent dans un &#171; ancien r&#233;gime des gestes &#187;, de sorte que &#171; dans une ritualisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e la soci&#233;t&#233; se reconna&#238;t comme un vaste corps&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Thuillier, Guy : Pour une histoire du quotidien au dix-neuvi&#232;me si&#232;cle en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Mais cet encastrement du technique dans le symbolique ne concerne pas seulement le statut de la technique dans les soci&#233;t&#233;s pr&#233;modernes. Il caract&#233;rise aussi les techniques du quotidien et de l'&#233;conomie du rez-de-chauss&#233;e de notre soci&#233;t&#233; technicienne et industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qu'a bien montr&#233; le sociologue Jean-Claude Kaufmann &#224; propos de la mise en &#339;uvre des techniques du quotidien dans le monde contemporain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Kaufmann, Jean-Claude, Le C&#339;ur &#224; l'ouvrage, th&#233;orie de l'action m&#233;nag&#232;re, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Qu'il s'agisse de faire le m&#233;nage, la lessive, la cuisine, de repasser, etc., le corps et les &#233;motions jouent toujours un r&#244;le d&#233;cisif dans la mise en &#339;uvre de la &#171; raison domestique &#187;. L'action m&#233;nag&#232;re a ses rituels n&#233;cessaires ; ainsi, faire le m&#233;nage, c'est effectuer une &#171; danse m&#233;nag&#232;re &#187; qui emporte les individus dans ses rythmes. La mise en &#339;uvre d'une humble activit&#233; technique requiert la construction d'une habitude, ins&#233;parable d'une histoire de vie. &#171; Faire le m&#233;nage, ce n'est pas seulement enlever de la poussi&#232;re et remettre les objets &#224; leur place ; par ces gestes routiniers se fabrique formellement rien d'autre que la base d'existence du groupe domestique. Qui sans ces gestes ne serait rien. Faire le m&#233;nage (au sens des choses), c'est aussi faire le m&#233;nage (au sens des personnes), constituer la famille&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 49.&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Par ailleurs, Kaufmann souligne que dans l'action domestique il s'instaure un jeu ininterrompu entre le corps et l'esprit. En m&#234;me temps que l'intelligence objective, froide, calculatrice, est mise en jeu une intelligence sensible, &#233;motionnelle, intuitive. Quant aux outils, pour pouvoir les utiliser, il faut se les incorporer. C'est le corps qui est le lieu de la s&#233;dimentation des habitudes, de la m&#233;moire des rythmes qui organisent la mise en &#339;uvre de ces techniques et l'usage des outils. D'o&#249; ces sortes de &#171; danses initiatiques &#187; qui permettent &#224; chacun de se disposer corps et &#226;me &#224; l'action. Se r&#233;f&#233;rant &#224; Leroy-Gourhan, Kaufmann montre comment les gestes de l'action m&#233;nag&#232;re sont travers&#233;s par un &#171; &#233;tat de conscience cr&#233;pusculaire &#187; et s'organisent dans une &#171; p&#233;nombre psychique &#187; dont le sujet ne sort que rarement, en cas d'impr&#233;vu dans le d&#233;roulement des s&#233;quences. Les sensations interviennent massivement dans la gestion de la pens&#233;e. Ainsi, lorsqu'on ne fait pas &#171; bien &#187;, la dissonance est ressentie d'abord &#233;motionnellement, et ne pas agir quand il le faudrait entra&#238;ne une honte, un malaise. C'est donc un arri&#232;re-plan symbolique informel qui donne sens aux gestes techniques et favorise l'incorporation des outils. Mais la technicisation de la vie et la mon&#233;tarisation des &#233;changes tendent &#224; d&#233;vitaliser ce socle symbolique qui perd sa coh&#233;rence et sa pr&#233;gnance &#233;motionnelle, de sorte que la transmission des savoir-faire et des savoir-vivre du quotidien s'effectue mal. On objecte parfois &#224; cette notion de d&#233;symbolisation technicienne que nous vivons dans un monde qui se caract&#233;rise au contraire par une &#233;norme production symbolique. Ce n'est pas faux, mais on peut r&#233;pondre que ce qui caract&#233;rise une situation d'inflation, c'est pr&#233;cis&#233;ment la perte de valeur et d'efficacit&#233; des signes, perte que l'on tente d'exorciser par leur prolif&#233;ration. Que ce soit dans le domaine de la philosophie acad&#233;mique ou dans celui de la culture quotidienne de la soci&#233;t&#233; technicienne, la prolif&#233;ration du discours et des signes est le sympt&#244;me d'une perte d'efficacit&#233;, comme l'a signal&#233; Hottois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gilbert Hottois, L'Inflation du langage dans la philosophie contemporaine, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'inflation contemporaine des signes et des images ne suffit pas &#224; cr&#233;er ce monde symbolique dont parle Cassirer ; elle contribue au contraire &#224; son an&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le symbolique et le charnel&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la dimension symbolique du rapport de l'homme &#224; ses techniques est si importante, c'est parce que l'homme est un &#234;tre de chair pour qui le &lt;i&gt;penser et l'agir&lt;/i&gt; sont ins&#233;parables d'un &lt;i&gt;ressentir&lt;/i&gt;. Comme l'a montr&#233; Michel Henry&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, Seuil, Paris, 2000 .&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'homme n'est ni un esprit qui aurait un corps ni un corps qui aurait un esprit. Il est chair, engag&#233; charnellement dans toutes ses activit&#233;s, m&#234;me les plus spirituelles. De cette condition charnelle nous soulignerons ici une cons&#233;quence : alors que l'intellect humain peut acc&#233;der &#224; des v&#233;rit&#233;s qui peuvent &#234;tre d&#233;montr&#233;es, il ne peut y avoir de sens pour l'homme qu'&#233;prouv&#233;. C'est pourquoi il ne peut se former et cro&#238;tre comme sujet pensant, &lt;i&gt;homo sapiens&lt;/i&gt;, ou sujet agissant, &lt;i&gt;homo faber&lt;/i&gt;, qu'en s'enracinant dans un &#171; terreau &#187; de formes symboliques, &#224; la fois sensibles et signifiantes. C'est pourquoi l'informel est si important d&#232;s qu'il s'agit de comprendre la vie concr&#232;te de &lt;i&gt;l'homme de chair&lt;/i&gt;. C'est ainsi que la ph&#233;nom&#233;nologie a montr&#233; que le monde r&#233;ellement v&#233;cu par l'homme ne se r&#233;duit pas &#224; ce monde de corps, d'objets, qu'&#233;tudient la g&#233;om&#233;trie ou la physique. C'est ainsi que des historiens et des &#233;conomistes nous rappellent que la richesse des nations ne se r&#233;duit pas &#224; la production et &#224; l'&#233;change mon&#233;taris&#233;s de biens et services. La prise en compte des dimensions informelles de la vie sociale apporte un &#233;clairage important sur les co&#251;ts et les limites de la technicisation. Par exemple, c'est la d&#233;vitalisation de certaines strates du terreau symbolique de la culture qui &#233;claire la panne de la transmission des techniques du quotidien et certaines formes contemporaines de d&#233;sorganisation sociale et de mis&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est parce que l'homme est un &#234;tre de chair que le d&#233;ploiement rapide de la puissance technicienne peut avoir des effets d&#233;sorganisateurs, voire d&#233;shumanisants, tant au plan individuel que collectif. Et si, bien souvent, &lt;i&gt;nous avons du mal&lt;/i&gt; &#224; reconna&#238;tre ces effets, ce n'est pas un manque de connaissance ou de rationalit&#233; qui explique cette difficult&#233;. Il faut prendre ici l'expression &#171; avoir du mal &#187; au pied de la lettre. En effet, la puissance de notre imaginaire techniciste fait activement et passivement obstacle &#224; la reconnaissance de ces probl&#232;mes. Et il n'est pas question ici d'id&#233;es inad&#233;quates que l'on pourrait remplacer, gr&#226;ce au raisonnement, par des id&#233;es plus ad&#233;quates ! L'exp&#233;rience montre que bien souvent nous sommes incapables de croire ce que nous savons, lorsque ce que nous savons contredit notre imaginaire. Cela tient &#224; ce que nous avons signal&#233; pr&#233;c&#233;demment, &#224; savoir que la forme symbolique a ceci de particulier de faire &#224; la fois partie de l'environnement et d'&#234;tre le moyen gr&#226;ce auquel on peut porter un jugement sur cet environnement. Nous baignons dans l'imaginaire techniciste, il nous dit ce qu'il faut consid&#233;rer comme r&#233;el, vrai et important. Or l'imaginaire fait partie de l'&#234;tre intime de l'homme de chair ; il lui colle litt&#233;ralement &#224; la peau. C'est pourquoi lorsqu'on remet cet imaginaire en question il peut r&#233;agir comme si on lui arrachait la peau. &#192; cet &#233;gard, il n'y a gu&#232;re de diff&#233;rence entre l'imaginaire religieux des soci&#233;t&#233;s sacromagiques et l'imaginaire techniciste de la soci&#233;t&#233; moderne. C'est pourquoi, confront&#233; aux probl&#232;mes pos&#233;s par l'acc&#233;l&#233;ration du changement technique, l'homme de chair qui appartient &#224; la soci&#233;t&#233; technicienne ne sait r&#233;pondre que par plus de technique. Mais le projet moderne de mobiliser la puissance op&#233;ratoire des formalismes techniques, scientifiques et &#233;conomiques, voire d'en g&#233;n&#233;raliser l'application pour r&#233;organiser la vie individuelle et collective risque d'aggraver encore plus la d&#233;sorganisation, voire la d&#233;composition du &#171; rez-de-chauss&#233;e de la civilisation &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Daniel C&#233;r&#233;zuelle. &lt;i&gt;Pour un autre d&#233;veloppement social&lt;/i&gt;, Descl&#233;e de Brouwer Paris, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Thomas-Robert Malthus. &lt;i&gt;Principes d'&#233;conomie politique&lt;/i&gt;, Calmann-Levy, Paris, 1969 ; pp. 13-14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, pp. 45.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;France Caillavet. &#171; L'int&#233;gration de la production domestique dans les comptes nationaux &#8211; R&#233;centes avanc&#233;es et perspectives &#187;. INSEE &#8211; Stateco n&#176; 83/84, sept.-d&#233;c. 1995, pp. 55-76.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fernand Braudel, &lt;i&gt;Civilisation mat&#233;rielle, &#233;conomie et capitalisme&lt;/i&gt;, tome 1, Armand Colin, Paris, 1979, p. 8.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois-Xavier Vershave. &lt;i&gt;Libres le&#231;ons de Braudel, passerelles pour une soci&#233;t&#233; non excluante&lt;/i&gt;, Syros, Paris, 1994.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Daniel C&#233;r&#233;zuelle, &#171; &#201;conomie non mon&#233;taire et processus informels d'&#233;ducation &#187;, in Fran&#231;ois Hainard et Fabrice Plomb (sous la direction de) &lt;i&gt;&#201;conomie non-mon&#233;taire, politiques d'insertion et lien social&lt;/i&gt; ; Commission Nationale suisse pour l'Unesco-Universit&#233; de Neuch&#226;tel , 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Daniel C&#233;r&#233;zuelle, &lt;i&gt;Pour un autre d&#233;veloppement social&lt;/i&gt;, op.cit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sen, Amartya, &lt;i&gt;L'&#201;conomie est une science morale&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte,1999. 3 Cit&#233; par Vincent Descombes, &#171; Entretien &#187;, in Esprit, juillet 2005.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christine Castelain-Meunier, &lt;i&gt;La Place des hommes et la m&#233;tamorphose de la famille&lt;/i&gt;. PUF, Paris, 2002.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cassirer, Ernst, &lt;i&gt;Le Mythe de l'&#201;tat&lt;/i&gt; (1946), Gallimard, Paris, 1993.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Le concept de forme symbolique dans l'&#233;dification des sciences de l'esprit &#187;, (1922). In &lt;i&gt;Trois Essais sur le symbolique&lt;/i&gt;, &#338;uvres VI, Paris, Le Cerf, pp. 9-37.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gilbert Hottois, &lt;i&gt;Entre symbole et technoscience, un itin&#233;raire philosophique.&lt;/i&gt; Champ Vallon, Seyssel, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 13&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cauvin, Jacques, &lt;i&gt;Naissance de l'agriculture&lt;/i&gt;, Paris, CNRS, p. 93.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Parcours de Cassirer&lt;/i&gt;, mai 2005.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst Cassirer, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 60.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Servier, Jean, &lt;i&gt;Les Forges d'Hiram ou la gen&#232;se de l'Occident&lt;/i&gt;, Grasset, Paris, 1976. &lt;i&gt;Le Visible et l'invisible&lt;/i&gt;, Robert Laffont, Paris, 1964.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Thuillier, Guy : &lt;i&gt;Pour une histoire du quotidien au dix-neuvi&#232;me si&#232;cle en Nivernais&lt;/i&gt;. Mouton, Paris-La Haye.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Kaufmann, Jean-Claude, &lt;i&gt;Le C&#339;ur &#224; l'ouvrage, th&#233;orie de l'action m&#233;nag&#232;re&lt;/i&gt;, Nathan, Paris, 1997.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 49.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gilbert Hottois, &lt;i&gt;L'Inflation du langage dans la philosophie contemporaine&lt;/i&gt;, &#201;ditions de l'universit&#233; de Bruxelles, 1979.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Henry, &lt;i&gt;Incarnation, une philosophie de la chair&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2000 .&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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