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	<title>Entropia La Revue</title>
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	<description>Revue d'&#233;tude th&#233;orique et politique de la d&#233;croissance</description>
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		<title>Entropia La Revue</title>
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		<title>L'effacement du travail, une approche anthropologique</title>
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		<dc:date>2021-10-21T17:57:06Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Genevi&#232;ve DECROP</dc:creator>



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&lt;p&gt;La valeur-travail est indissociable du capitalisme. Dans les &#233;conomies productivistes, elle est m&#234;me pr&#233;sente deux fois : sous la forme marchande et sous la forme morale. C'est le trait d'union entre les &#233;conomies lib&#233;rales de march&#233; et les &#233;conomies dirig&#233;es d'inspiration marxiste. L'&#171; arm&#233;e industrielle &#187; du travail, &#224; l'Ouest comme &#224; l'Est, voil&#224; l'outil par excellence de la puissance... et de la pr&#233;dation du monde. Une pens&#233;e de la &#171; d&#233;croissance &#187;, du coup, a sa voie toute trac&#233;e : (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;N&#176; 2 - D&#233;croissance &amp; travail (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La valeur-travail est indissociable du capitalisme. Dans les &#233;conomies productivistes, elle est m&#234;me pr&#233;sente deux fois : sous la forme marchande et sous la forme morale. C'est le trait d'union entre les &#233;conomies lib&#233;rales de march&#233; et les &#233;conomies dirig&#233;es d'inspiration marxiste. L'&#171; arm&#233;e industrielle &#187; du travail, &#224; l'Ouest comme &#224; l'Est, voil&#224; l'outil par excellence de la puissance... et de la pr&#233;dation du monde. Une pens&#233;e de la &#171; d&#233;croissance &#187;, du coup, a sa voie toute trac&#233;e : proscrire le travail, ou tout du moins le d&#233;courager fortement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; &#171; d&#233;croissanciste &#187; sera une soci&#233;t&#233; d&#233;sali&#233;n&#233;e, &#171; d&#233;sintoxiqu&#233;e &#187; du travail, o&#249; les revenus issus du travail seront tax&#233;s au maximum, tandis que les besoins &#233;l&#233;mentaires de chacun seront cou- verts &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; et inconditionnellement, au moyen du revenu d'existence. Une telle proposition est d'autant moins contestable qu'elle a le m&#233;rite de r&#233;soudre la question de la pr&#233;dation des ressources naturelles et celle du ch&#244;mage massif end&#233;mique. Car la machine productiviste devenue folle parvient &#224; combiner l'obsession du travail et l'exclusion par millions d'individus d'&#226;ge actif. Qu'y a-t-il derri&#232;re cette fameuse &#171; valeur travail &#187; dont les politiques lib&#233;rales de droite comme de gauche ne cessent de nous rabattre les oreilles ? Il ne faut pas creuser tr&#232;s profond&#233;ment (les discours et les pratiques) pour s'apercevoir que le travail, comme activit&#233;, est en r&#233;alit&#233; &#233;vacu&#233; au profit exclusif de la th&#233;matique de l'emploi. L'emploi en tant qu'il dis- pense un revenu, un statut et des droits sociaux (m&#234;me minimaux) est l'unique pr&#233;occupation, &#224; droite comme &#224; gauche. L'emploi et la croissance : la croissance pour l'emploi (version sociale-lib&#233;rale) ou l'emploi pour la croissance (version lib&#233;rale pure et dure). Avec ce couple diabolique les &#233;conomistes ont, semble-t-il, invent&#233; le mouvement circulaire perp&#233;tuel... et tentent de faire oublier que, dans l'op&#233;ration, le travail a &#233;t&#233; purement et simplement &#233;vacu&#233; au profit de la consommation. Le travailleur ali&#233;n&#233; des temps modernes a &#233;t&#233; rem- plac&#233; par un consommateur, tout autant ali&#233;n&#233; d'ailleurs, comme le faisait remarquer Bernard Stiegler. Le travail dans le discours poli- tique dominant n'est pas autre chose qu'une arme retourn&#233;e contre la population pour intimider, diviser, discriminer, exclure, stigmatiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est dans le fond l'objet d'un grand m&#233;pris dans le &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt; lib&#233;ral, qui n'a d'&#233;gal que la m&#233;fiance dont il est d&#233;bit&#233; dans la mouvance antilib&#233;rale et altermondialiste. Mais peut-on en rester l&#224; ? Peut- on passer &#224; la trappe ce fait anthropologique majeur qu'est l'activit&#233; travail, presque aussi vieille que l'apparition de l'homme sur terre ? Peut-on n&#233;gliger le fait que pour les exclus et les ch&#244;meurs, la revendication n'est pas seulement celle d'un revenu ou d'un statut social, mais aussi celle d'un travail, et qu'on se rassurerait &#224; trop bon compte, en y voyant la seule expression de l'ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une soci&#233;t&#233; a-croissanciste ne pourra certainement pas faire l'&#233;conomie d'une r&#233;flexion sur le travail, qu'elle devra r&#233;encoder dans des pratiques compatibles avec ses valeurs et ses orientations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On donnera pour commencer une d&#233;finition sommaire du travail : il s'agit des activit&#233;s vari&#233;es par lesquelles les hommes, organis&#233;s en soci&#233;t&#233;, produisent les biens n&#233;cessaires &#224; leur survie individuelle et collective. La d&#233;finition laisse volontairement dans le vague le champ de ces &#171; biens n&#233;cessaires &#224; la survie &#187;, lequel peut coller assez &#233;troitement &#224; la survie biologique ou s'&#233;largir en direction des conditions d'une vie sociale et culturelle complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc cette activit&#233; de production qui est l'objet du m&#233;pris ou de la m&#233;fiance que je viens d'&#233;voquer, et il n'est pas inutile de tenter de comprendre ce que cachent ce m&#233;pris et cette m&#233;fiance, en guise d'entr&#233;e en mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en distinguerai deux sources historiques : la source chr&#233;tienne, qui fait du travail la mal&#233;diction par excellence, puisque le travail est le signe de la d&#233;ch&#233;ance d'Adam et de son expulsion du paradis ; la critique de la modernit&#233;, qui voit dans le travail la marque de la domination et de l'ali&#233;nation, et dont Hannah Arendt a donn&#233; une expression achev&#233;e au travers de la figure de l'animal laborans. Il n'est pas exclu que cette source critique soit all&#233;e puiser &#224; la source chr&#233;tienne, mais peu importe. L'int&#233;r&#234;t est l'encodage du travail qui nous est propos&#233; &#224; travers ces deux traditions et dont nous sommes peu ou prou les h&#233;ritiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La mal&#233;diction chr&#233;tienne du travail&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La position chr&#233;tienne vis-&#224;-vis du travail est tr&#232;s composite, car elle amalgame plusieurs th&#233;matiques, issues d'autres traditions. Elle y appose, cependant, sa marque sp&#233;cifique qui est, comme l'a soulign&#233; &#224; juste titre Arendt, celle de son &lt;i&gt;acosmisme.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail est d'abord une mal&#233;diction, la marque de la chute d'Adam et &#200;ve hors du jardin d'&#201;den (dont le couple originel recueillait les fruits sans le cultiver) : &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; qui traverse l'enseigne- ment de l'&#201;glise depuis le Moyen-&#194;ge. Cependant, ce dut &#234;tre une trouvaille tardive de la doctrine chr&#233;tienne, car on n'en trouve pas trace dans les &#201;vangiles. J&#233;sus de Nazareth est un homme d'action, issu d'un milieu d'artisans, et dont les compagnons sont eux-m&#234;mes des paysans, des p&#234;cheurs et des artisans. Saint Paul continue cette tradition : il a un m&#233;tier, qu'il exerce en m&#234;me temps qu'il diffuse son enseignement pour, dit-il, n'&#234;tre &#224; la charge de personne. Dans l'enseignement du Christ, ce n'est pas le travail qui est condamn&#233;, mais la richesse, l'appropriation et l'accumulation. La critique de la propri&#233;t&#233; et de la richesse, la d&#233;fense des pauvres et la condamnation de leur expropriation des biens communs fondent la longue tradition de la doctrine sociale de l'&#201;glise, dont l'audace et la radicalit&#233; pourraient ais&#233;ment rivaliser avec les propositions altermondialistes actuelles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ce point Alain Durand, La Cause des pauvres, Cerf, Paris, 1996 et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discr&#233;dit du travail qui gagne la pens&#233;e chr&#233;tienne est donc post&#233;rieur &#224; l'enseignement du Christ, et il ne doit sans doute pas grand-chose au chapitre 2 de la Gen&#232;se (qui vint sans doute seule- ment le conforter a posteriori). Il se d&#233;veloppe dans les premi&#232;res communaut&#233;s chr&#233;tiennes, lesquelles se constituent dans l'attente du retour imminent du Messie et de la fin des temps. Ce th&#232;me, pr&#233;sent dans les Apocalypses, marque profond&#233;ment l'esprit du christianisme dans le sens de l'acosmisme &#233;voqu&#233; plus haut, c'est-&#224;-dire du divorce chr&#233;tien d'avec le monde. Pour le chr&#233;tien, le monde n'est qu'une vall&#233;e de larmes qu'il doit traverser en attendant de retrouver sa vraie destin&#233;e, la r&#233;surrection aupr&#232;s de Dieu pour une &#233;ternit&#233; de contemplation des V&#233;rit&#233;s Divines (on reconna&#238;tra l&#224;, outre la marque de l'apocalyptique juive, la trace de la pens&#233;e platonicienne). Les premiers chr&#233;tiens croyaient fermement que &#171; les Temps &#233;taient proches &#187; et qu'ils en verraient de leurs propres yeux l'av&#232;nement. D&#232;s lors, pourquoi travailler &#224; am&#233;nager la demeure terrestre, appel&#233;e &#224; se disloquer dans des cataclysmes sans nom&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans quelle mesure l'indiff&#233;rence actuelle vis-&#224;-vis des menaces sur le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Bien que la proph&#233;tie ait tard&#233; &#224; s'accomplir &#8211; c'est le moins qu'on puisse dire &#8211; l'esprit chr&#233;tien est en rest&#233; profond&#233;ment marqu&#233;. Mais il ne faut pas se tromper : le discr&#233;dit du travail provient d'un discr&#233;dit de la demeure terrestre et non pas d'un souci de son m&#233;nagement. D'o&#249; d'ailleurs l'indiff&#233;rence chr&#233;tienne, tr&#232;s perceptible, &#224; l'&#233;gard de l'&#233;cologie. On peut m&#234;me dire que le christianisme critique le travail pour des raisons diam&#233;tralement oppos&#233;es &#224; celles du mouvement &#233;cologique (mais non pas altermondialiste, &#224; cause du th&#232;me commun avec celui-ci du partage des richesses et de la &#171; pr&#233;f&#233;rence pour les pauvres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'ambivalence chr&#233;tienne vis-&#224;-vis du travail explique sans doute pour une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, la critique chr&#233;tienne du travail a &#233;t&#233; quelque peu recouverte par la collusion partielle du christianisme avec le capitalisme et le lib&#233;ralisme. Mais loin d'&#234;tre une objection &#224; mon propos, cette collusion lui apporte en quelque sorte la preuve par la n&#233;gative. Si l'on en croit Max Weber, l'investissement du protestantisme dans l'entreprise capitaliste vient de la d&#233;sesp&#233;rance engendr&#233;e par la doctrine de la pr&#233;destination par la Gr&#226;ce. Puisque le salut ne peut &#234;tre obtenu par les &#339;uvres de l'individu, mais par la gr&#226;ce dont Dieu seul a les clefs, il n'est pas illicite d'investir ici-bas. Mais cet &#171; investissement &#187;, qui se fera sur le mode de l'accumulation du capital, ne signifie pas pour autant une conversion du chr&#233;tien vers des valeurs proprement terrestres : la plan&#232;te n'est que le terrain du d&#233;ploiement de l'&#233;nergie ainsi d&#233;tourn&#233;e de l'acquisition du salut par les &#339;uvres. La licence tacite d'une exploitation sans limite des ressources de la plan&#232;te qui accompagne le capitalisme naissant porte la trace du d&#233;sint&#233;r&#234;t du monde, de l'acosmisme chr&#233;tien initial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit dit en passant, la R&#233;forme entra&#238;ne des cons&#233;quences abyssales. Elle signe la fin d'un certain &#226;ge d'or de la magnificence chr&#233;tienne, manifest&#233;e dans l'art et dans l'architecture. Car l'&#171; acosmisme &#187; chr&#233;tien de l'&#232;re m&#233;di&#233;vale avait eu pour manifestation paradoxale, mais bienheureuse, le r&#233;investissement des surplus de richesses produites en sacrifice &#224; Dieu, sous forme de l'art sacr&#233;, des fondations monastiques, des cath&#233;drales et des &#233;glises dont la moindre, au fin fond des campagnes, est un vibrant reflet de la magnificence divine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En cela, la chr&#233;tient&#233; traditionnelle d'avant la R&#233;forme (y compris dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L&#224; est le paradoxe : l'&#233;tranget&#233; chr&#233;tienne au monde trouve son expression achev&#233;e dans une magistrale incarnation terrestre de la beaut&#233;. Tout cela est proscrit dans le protestantisme : d&#233;sormais les temples seront ternes, banalis&#233;s, la repr&#233;sentation artistique interdite, le culte d&#233;pouill&#233; et aust&#232;re... et les surplus des riches fid&#232;les seront r&#233;investis, comme capital, dans les activit&#233;s productives. On ne finit pas d'en mesurer les catastrophiques r&#233;sultats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail &#224; l'&#233;poque moderne, marchande et capitaliste, malgr&#233; sa c&#233;l&#233;bration dans l'id&#233;ologie lib&#233;rale et les id&#233;ologies conservatrices, porte donc la trace secr&#232;te de la conscience malheureuse chr&#233;tienne, la marque du tripalium &#8211; comme on se pla&#238;t souvent &#224; le dire &#8211; cet instrument de torture m&#233;di&#233;vale d'o&#249; il tire son &#233;tymologie. C'est l&#224; que s'enracine la critique moderne du travail que je veux examiner &#224; pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La critique moderne du travail : l'animal laborans comme figure de l'ali&#233;nation au monde&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
On en doit la critique la plus aboutie &#224; Arendt, aussi c'est &#224; l'exa- men de ses th&#232;ses concernant le travail, telles qu'elles sont &#233;nonc&#233;es dans &lt;i&gt;Condition de l'homme moderne&lt;/i&gt;, que je veux me consacrer dans ce paragraphe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arendt distingue trois domaines de l'activit&#233; humaine : le travail, l'&#339;uvre et l'action. Seuls les deux derniers, en ce qu'ils &#233;difient au sein de la cr&#233;ation un monde habitable, sont consubstantiellement li&#233;s &#224; l'humanit&#233; de l'homme. Le travail est d&#233;volu &#224; l'&lt;i&gt;animal laborans&lt;/i&gt;, encha&#238;n&#233; &#224; la machine et vou&#233; &#224; une vie obscure et r&#233;p&#233;titive&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Calmann-L&#233;vy, 1961.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle lui oppose l'&lt;i&gt;homo faber &lt;/i&gt; &#8211; homme de l'&#339;uvre et des objets d'usage durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ali&#233;nation engendr&#233;e par le machinisme, puis par l'organisation taylorienne et fordiste du travail a &#233;t&#233;, de fait, tr&#232;s t&#244;t rep&#233;r&#233;e, analys&#233;e et d&#233;nonc&#233;e par de nombreux intellectuels. Arendt, de ce point de vue, s'inscrit dans une longue tradition. Simone Weil, de son c&#244;t&#233;, ne porte pas sur le travail d'usine une critique moins rigoureuse, mais celle d'Arendt est sans r&#233;mission possible, car le travail est d&#233;finitivement s&#233;par&#233; de l'&#339;uvre : &lt;i&gt;homo faber&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;animal laborans&lt;/i&gt; ne communiquent pas. Arendt s'interdit de voir la part du travail dans l'&#339;uvre et la part de l'&#339;uvre que comporte tout travail, m&#234;me le plus humble. La raison profonde est que, chez elle, la condamnation du travail porte sur autre chose, en dernier ressort, que sur les conditions concr&#232;tes du processus de production. La v&#233;ritable mal&#233;diction du travail, c'est qu'il est li&#233;, consubstantiellement, aux n&#233;cessit&#233;s biologiques de la vie, aux besoins du corps. Les travailleurs, en tant que classe, repr&#233;sentent la fraction de l'humanit&#233; &#171; m&#233;tabolis&#233;e &#187; avec la nature biologique. Or, celle-ci est ce que l'homme a en commun avec le r&#232;gne animal, et qui doit &#234;tre soigneusement exclu du &#171; monde &#187;. La notion de &lt;i&gt;monde&lt;/i&gt; est ce par quoi Arendt d&#233;signe le lieu du s&#233;jour proprement humain, le lieu d'une histoire, au sein d'un univers largement indiff&#233;rent, dont l'empire est celui de l'&#233;ternel retour, de la succession immuable des saisons et des jours, de la vie et de la mort, dans laquelle toute singularit&#233; est vou&#233;e &#224; s'ab&#238;mer, &#224; se consumer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est bien ce qui se passe avec les produits de consommation, destin&#233;s au cycle biologique vital : vou&#233;s &#224; &#234;tre ing&#233;r&#233;s, dig&#233;r&#233;s puis rejet&#233;s, ils disparaissent &#224; peine cr&#233;&#233;s. Au sens propre, &lt;i&gt;ils ne sont pas de ce monde&lt;/i&gt; et de ce fait irr&#233;ductiblement maudits, eux et tout ce qu'ils touchent. La pertinence de l'analyse arendtienne r&#233;side en ce qu'elle pointe en quoi ce caract&#232;re de &#171; d&#233;voration &#187; s'est &#233;tendu, en effet, bien au-del&#224; de la sph&#232;re de la reproduction vitale &#224; tout le processus de production moderne &#8211; des biens d'usage aussi bien que desbiens de consommation. Le cycle de vie de tous ces objets structurants que sont les maisons, les v&#233;hicules, les appareils domestiques tend &#224; s'acc&#233;l&#233;rer ind&#233;finiment, comme si le jetable, &#224; l'image du kleenex, &#233;tait devenu l'id&#233;al de toute une soci&#233;t&#233;. &lt;i&gt;Animal laborans&lt;/i&gt; est en train de subvertir &lt;i&gt;homo faber&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, il faut bien voir ce qui sous-tend cette critique : une s&#233;paration radicale entre le monde de la culture et le monde de la nature, entre ce qui est index&#233; &#171; humain &#187; et ce qui est index&#233; &#171; non humain &#187; &#8211; &lt;i&gt;et cette s&#233;paration est bien toute la question de l'&#233;cologie contemporaine&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arrim&#233; &#224; la n&#233;cessit&#233;, le travailleur, dans l'imaginaire collectif bien au-del&#224; d'Arendt, n'est donc qu'un animal laborans, un pauvre h&#232;re pour lequel le seul espoir est que par l'automation, la technologie le lib&#232;re un jour de son fardeau. De &#171; l'&#233;loge de la paresse &#187; &#224; &#171; travailler deux heures par jour &#187;, c'est l&#224; un vieux r&#234;ve caress&#233; par les utopies socialistes et libertaires. Mais pour Arendt, le r&#234;ve risque de virer au cauchemar, car dans une soci&#233;t&#233; structur&#233;e par le travail, la disparition de celui-ci va seulement transformer la masse laborieuse en une masse d&#233;s&#339;uvr&#233;e d'inutiles au monde : il n'y a qu'&#224; voir les ravages du ch&#244;mage de masse. La mal&#233;diction du travail devrait donc survivre &#224; la mort de celui-ci. Si tel est le cas, il n'y a pas d'issue aux dilemmes contemporains : on n'&#233;chappera &#224; la &#171; d&#233;voration &#187; du monde sous le r&#232;gne de l'&lt;i&gt;animal laborans&lt;/i&gt; que par la constitution d'une masse informe d'individus &#171; d&#233;saffect&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon le concept de Bernard Stiegler dans : M&#233;cr&#233;ance et discr&#233;dit, 2. Les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Mais est-ce bien le cas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Plaidoyer en faveur du travail : les liens des hommes avec le vivant travaill&#233;s par le travail&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Self-reliance&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette vision massive et univoque du travail &#233;clipse d'autres de ses dimensions. Or, celles-ci int&#233;ressent au plus haut point la critique &#233;cologique contemporaine. On peut les r&#233;sumer en disant qu'en travaillant, les hommes se travaillent eux-m&#234;mes et travaillent leurs liens, leurs &lt;i&gt;attachements&lt;/i&gt; mat&#233;riels et symboliques aux autres, mais aussi &#224; la nature et &#224; ses objets. Cette dimension n'est pas sans pens&#233;e, bien entendu, mais la tradition qui la prend en charge est &#224; la fois discr&#232;te, h&#233;t&#233;rog&#232;ne et &#233;clat&#233;e. Sans pr&#233;tendre en faire le tour, je distinguerai en fait deux traditions, en m'excusant par avance de la simplification &#224; laquelle je me livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re est inaugur&#233;e par Emerson et Thoreau sur le continent am&#233;ricain, elle transite par Tolsto&#239; dans la Russie tsariste, et Gandhi la reprend et la ramasse sous la tr&#232;s belle expression de &lt;i&gt;self-reliance&lt;/i&gt;. En France, c'est sans doute Charles P&#233;guy qui est le plus proche de ce courant, et on peut aussi y ranger Simone Weil. Cette tradition-l&#224; ne porte aucun m&#233;pris au travail manuel, mais en fait au contraire le lieu de l'attachement de l'homme &#224; lui-m&#234;me. Elle ne voue ni le r&#232;gne biologique ni la part animale de l'homme aux g&#233;monies. Il y a, au contraire, dans l'acte de soumission &#224; la n&#233;cessit&#233; un bienfait, presque un salut. Par elle, l'homme s'enracine et s'incarne au sens propre. On est ici au plus pr&#232;s de l'origine &#233;tymologique de l'&#233;conomie, o&#249; elle consonne avec l'&#233;cologie : le souci, le soin de l'o&#239;kos, de la maison. La m&#233;tabolisation, la part corporelle, n'est pas signe de l'abaissement, de l'humiliation de l'homme &#8211; et de la femme ! &#8211; mais de son humilit&#233;, qui l'incline vers le sol, vers l'humus. Gandhi propose de placer l'imp&#233;ratif de gagner son pain &#224; la sueur de son front, non pas dans le registre de la mal&#233;diction, mais de la bienfaisante loi divine : en gagnant son pain, on assume la responsabilit&#233; de soi et des siens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais du m&#234;me coup, puisqu'on est dans la perspective du soin et du souci, on peut &#233;num&#233;rer les conditions et fixer des limites aux activit&#233;s qui en d&#233;coulent : leur mesure sera le bien-&#234;tre, et au premier chef celui du travailleur. Seront donc proscrits les travaux qui mettent en danger le corps et l'esprit du travailleur, qui l'&#233;puisent ou le pervertissent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ce point les prescriptions minutieuses de Charles P&#233;guy, in Marcel, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il n'y a pas, d'un c&#244;t&#233;, le travailleur et, de l'autre, sa force de travail, marchandise &#233;chang&#233;e sur le march&#233; du travail, comme dans la conception des &#233;conomies classique et marxiste, mais une personne unique qui reste un citoyen m&#234;me lorsqu'il est au travail. Le consommateur est subordonn&#233; au producteur, et cela r&#233;duit consid&#233;rablement l'&#233;tendue de la consommation. Ainsi que le dit Emerson : &#171; Je ne veux pas que l'on sacrifie le travailleur au produit du travail. Je ne veux pas que l'on sacrifie le travailleur &#224; mon bien- &#234;tre et &#224; mon orgueil ni &#224; ceux de mes semblables, tous gens de qua- lit&#233;. Je pr&#233;f&#233;rerais du coton moins bon et des hommes meilleurs. Le tisserand ne doit pas &#234;tre plac&#233; plus bas que la toile qu'il tisse. &#187; P&#233;guy va encore plus loin dans son utopie de la cit&#233; harmonieuse, puisqu'il inclut dans ce souci &#233;galement l'animal, &#224; qui il propose m&#234;me d'attribuer une citoyennet&#233; &#8211; une citoyennet&#233; mineure, dit-il, puisque les animaux ont &#233;ternellement des &#171; &#226;mes adolescentes &#187;. L'animal non plus ne peut &#234;tre exploit&#233;, d&#233;form&#233;, d&#233;natur&#233; au cours des activit&#233;s productives humaines. Exit l'&#233;levage industriel et l'exp&#233;rimentation animale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Charles P&#233;guy, op. cit.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intuition qui sous-tend cette tradition est que si le travail ne nuit pas au travailleur, ni &#224; son corps, ni &#224; son &#226;me, il ne pourra pas nuire non plus &#224; la cr&#233;ation, car la nature physiologique de l'homme, &#233;tant partie int&#233;grante de la nature terrestre, ne peut se retourner contre elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le travail comme maillage&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
L'autre tradition n'en est pas vraiment une. Depuis le milieu du XXe si&#232;cle, ceux qui se sont int&#233;ress&#233;s au travail l'ont fait dans une perspective r&#233;paratrice et d&#233;nonciatrice : il s'agissait soit de s'attacher &#224; rendre attractif un travail d&#233;shumanis&#233; par le taylorisme (l'enrichissement des t&#226;ches dans le sillage d'Elton Mayo et d'Herzberg), soit d'en d&#233;noncer les d&#233;g&#226;ts sur la sant&#233; physique et mentale des travailleurs (m&#233;decins du travail et ergonomes). En fait, la question du lien de l'homme avec la nature est prise en charge, non par des analystes du travail, mais par les penseurs de la technique, qui ne sont pas tous, &#224; l'instar de Heidegger, des contempteurs de cette derni&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette veine, on trouve des penseurs comme Gilbert Simondon ou, plus r&#233;cemment, Bruno Latour. L'&#339;uvre de ce dernier est particuli&#232;rement pertinente pour notre propos, puisqu'il essaye tr&#232;s d&#233;lib&#233;r&#233;ment d'articuler son anthropologie des sciences et de la technique &#224; l'&#233;cologie politique. L'apport de Latour est dans le com- bat qu'il livre contre les grands partages, en particulier ceux qui opposent le monde social &#224; la nature, le sujet &#224; l'objet, l'humain au non humain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bruno Latour, Nous n'avons jamais &#233;t&#233; modernes &#8211; Essai d'anthropologie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#192; ces oppositions, que la tradition occidentale dominante d&#233;cline sous les modalit&#233;s de la domination et de l'exploitation, il substitue la notion d'association et de r&#233;seau. On peut voir alors comment, par l'activit&#233; technique, se constituent des cha&#238;nes reliant les humains aux non humains, que ces derniers soient des animaux, de la mati&#232;re inerte ou des entit&#233;s au statut plus incertain, comme par exemple le chromosome &#233;tudi&#233; dans tel laboratoire, le trou dans la couche d'ozone ou telle esp&#232;ce en voie de disparition. L'homme ne se comprend plus seul, enferm&#233; en lui-m&#234;me, mais reli&#233;, maill&#233; avec le reste de la cr&#233;ation dans une trame &#224; la fois souple et solide qui des- sine comme une architecture d'un monde inextricablement social et mat&#233;riel, humain et non humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on tire les fils de ces deux lignes de pens&#233;e, celle qui met le travail au centre d'une probl&#233;matique de &lt;i&gt;self-reliance&lt;/i&gt; (autonomie et sant&#233;) et celle qui le met au centre de la relation des hommes avec la nature et le monde, on peut remettre le travail &#224; sa place, qui n'est pas mineure, car il est ce par quoi les humains travaillent le monde pour en faire un foyer ; mais qui n'est pas tout non plus, car il trouve ses limites dans le vivant lui-m&#234;me, que ce vivant soit les autres esp&#232;ces qui peuplent la terre et leurs &#233;cosyst&#232;mes propres ou lui- m&#234;me, en tant qu'esp&#232;ce dans son &#233;cosyst&#232;me propre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il m'est apparu cependant n&#233;cessaire de m'appesantir sur les racines du s&#233;culaire m&#233;pris du travail dans notre civilisation, et en particulier sur ses racines chr&#233;tiennes, c'est que j'ai la conviction que le projet de la d&#233;croissance ne fera pas l'&#233;conomie d'un d&#233;bat de fond avec la culture chr&#233;tienne, non seulement parce qu'elle a sa part de responsabilit&#233; dans les menaces qui p&#232;sent sur le monde, mais aussi parce qu'elle peut fournir les ressources pour les penser et les affronter, tout autant et sinon plus que d'autres traditions qui n'ont jamais coup&#233; le lien de l'homme avec la nature. Les quelques r&#233;flexions pr&#233;sent&#233;es plus haut indiquent le lieu d'un d&#233;bat sans concession sur le statut de la nature et le souci que nous lui devons, mais &#233;galement sur quoi nous pouvons faire fond dans notre combat pour le partage des richesses et la promotion de la pauvret&#233; choisie et de la simplicit&#233; volontaire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ce point Alain Durand, &lt;i&gt;La Cause des pauvres&lt;/i&gt;, Cerf, Paris, 1996 et &lt;i&gt;La Foi chr&#233;tienne aux prises avec la mondialisation&lt;/i&gt;, Paris, Cerf, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans quelle mesure l'indiff&#233;rence actuelle vis-&#224;-vis des menaces sur le climat et de l'&#233;puisement des ressources naturelles (voire m&#234;me une obscure complaisance pour le catastrophisme, dit parfois &#171; &#233;clair&#233; &#187;) puise-t-elle dans le vieux fond apocalyptique chr&#233;tien, voil&#224; une question &#224; se poser.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'ambivalence chr&#233;tienne vis-&#224;-vis du travail explique sans doute pour une part que l'&#201;glise ait si longtemps tol&#233;r&#233; l'esclavage, pourtant si contraire &#224; la doctrine chr&#233;tienne. La question de l'esclavage, accept&#233; dans toutes les traditions et qui traverse toute l'histoire, devrait &#234;tre mise en regard avec celle du travail, d&#233;battu ici. Malheureusement, une telle &#233;tude nous entra&#238;nerait bien au-del&#224; des limites imparties &#224; cet article. Je renvoie les lecteurs int&#233;ress&#233;s au livre r&#233;cent d'Olivier P&#233;tr&#233;-Grenouillau &lt;i&gt;Les Traites n&#233;gri&#232;res, Essai d'histoire globale&lt;/i&gt;, Gallimard, 2004, et &#224; celui, plus ancien, de Claude Meillassoux, &lt;i&gt;Anthropologie de l'esclavage&lt;/i&gt;, PUF, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En cela, la chr&#233;tient&#233; traditionnelle d'avant la R&#233;forme (y compris dans l'Orient Orthodoxe) ne se distingue pas des autres soci&#233;t&#233;s traditionnelles marqu&#233;es, comme l'a enseign&#233; Marcel Mauss, par une &#233;conomie du don et de la d&#233;pense somptuaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;Condition de l'homme moderne&lt;/i&gt;, Calmann-L&#233;vy, 1961.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon le concept de Bernard Stiegler dans : &lt;i&gt;M&#233;cr&#233;ance et discr&#233;dit&lt;/i&gt;, 2. &lt;i&gt;Les soci&#233;t&#233;s incontr&#244;lables d'individus d&#233;saffect&#233;s&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 2006, voir aussi Hans-Peter Martin et Harald Schumann, &lt;i&gt;Le Pi&#232;ge de la mondialisation&lt;/i&gt; , Actes Sud, 1997.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ce point les prescriptions minutieuses de Charles P&#233;guy, in &lt;i&gt;Marcel, premier dialogue de la cit&#233; harmonieuse&lt;/i&gt; (1898), in &lt;i&gt;&#338;uvres en prose&lt;/i&gt;, 1898-1908, Biblioth&#232;que de la Pl&#233;iade, Gallimard ; et celles de Simone Weil, &lt;i&gt;La Condition ouvri&#232;re&lt;/i&gt;, Gallimard, 1951.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Charles P&#233;guy, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bruno Latour, &lt;i&gt;Nous n'avons jamais &#233;t&#233; modernes &#8211; Essai d'anthropologie sym&#233;trique&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 1991 ; &lt;i&gt;Politiques de la nature, comment faire entrer les sciences en d&#233;mocratie &lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;L'espoir de Pandore, Pour une version r&#233;aliste de l'activit&#233; scientifique&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 1999 et 2001.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Redonner ses chances &#224; l'utopie</title>
		<link>https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article109</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article109</guid>
		<dc:date>2012-01-07T23:12:55Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Genevi&#232;ve DECROP</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;La notion de d&#233;croissance, c'est-&#224;-dire la confrontation &#224; la limitation des ressources naturelles, ou plus exactement &#224; la contradiction entre un accroissement illimit&#233; de la production de biens mat&#233;riels et la finitude des ressources, a &#233;t&#233; jusqu'ici observ&#233;e essentiellement sous l'angle de l'&#233;conomie. Il faut dire que les promoteurs de la notion ont &#233;t&#233; des &#233;conomistes, &#224; telle enseigne que l'on pourrait croire que la pens&#233;e politique et la culture, au sens large, n'ont rien &#224; dire sur le (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique28" rel="directory"&gt;N&#176; 1 - D&#233;croissance et Politique (en ligne)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La notion de d&#233;croissance, c'est-&#224;-dire la confrontation &#224; la limitation des ressources naturelles, ou plus exactement &#224; la contradiction entre un accroissement illimit&#233; de la production de biens mat&#233;riels et la finitude des ressources, a &#233;t&#233; jusqu'ici observ&#233;e essentiellement sous l'angle de l'&#233;conomie. Il faut dire que les promoteurs de la notion ont &#233;t&#233; des &#233;conomistes, &#224; telle enseigne que l'on pourrait croire que la pens&#233;e politique et la culture, au sens large, n'ont rien &#224; dire sur le sujet. Si tel &#233;tait le cas, ce serait d&#233;sastreux &#224; tous points de vue. D'abord parce qu'imaginer la fin de la croissance &#233;conomique et son renversement en son contraire sans l'instance politique capable de penser, de d&#233;cliner et de garantir les articulations sociales, &#233;conomiques, juridiques de ce renversement ouvre &#224; des visions terrifiantes de chaos, de guerres g&#233;n&#233;ralis&#233;es, de r&#233;gressions sociales et culturelles. Comme le faisait remarquer Hannah Arendt, ce n'est pas en retournant une id&#233;e perverse qu'on obtient une id&#233;e vertueuse. Mais aussi et surtout, parce que le risque est grand de r&#233;duire la &#171; d&#233;croissance &#187; &#224; un pur probl&#232;me de physique de la mati&#232;re, m&#234;me enrichie des principes de la thermodynamique, comme s'il ne s'agissait pas avant tout de la soci&#233;t&#233; des hommes, des rapports qu'ils nouent entre eux et avec l'&lt;i&gt;autre&lt;/i&gt;, le non humain, rapports inextricablement pratiques et symboliques. La soci&#233;t&#233; qui aura pris en charge l'imp&#233;ratif de la fin de la croissance illimit&#233;e ne sera pas une soci&#233;t&#233; &#171; d&#233;croissanciste &#187;, mais une soci&#233;t&#233; dont les fondamentaux, nous le pressentons, seront radicalement diff&#233;rents de ceux du monde pr&#233;sent. Bref, il ne faut sans doute pas attribuer &#224; l'id&#233;e de d&#233;croissance plus qu'une fonction d'&#233;lectrochoc, en prenant garde &#224; ce que cet &#233;lectrochoc ne paralyse pas la pens&#233;e, mais bien plut&#244;t qu'il soit l'aiguillon capable de remettre en route l'imagination politique et sociologique collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, inventer en politique, apr&#232;s les catastrophes provoqu&#233;es au XXe si&#232;cle par les utopies totalitaires, est devenu, pour beaucoup, impossible. Si bien que nous nous trouvons devant la gageure de mettre la notion de d&#233;croissance en politique, c'est-&#224;-dire de la prendre en charge dans un projet de soci&#233;t&#233; positivement orient&#233; &#8211; une soci&#233;t&#233; de la &#171; vie bonne &#187; &#8211; mais que nous ne pouvons le faire sans nous &#234;tre expliqu&#233; avec l'utopie, ou plus exactement avec les d&#233;veloppements historiques des projets utopiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utopie n'est rien d'autre, au fond, que la pouss&#233;e au bout du principe esp&#233;rance qui est au c&#339;ur de toute entreprise politique. Sans l'esp&#233;rance, sans l'hypoth&#232;se qu'un autre monde est possible, il n'y a pas de politique, il n'y a que la gestion administrative des hommes et des choses. Les &#171; utopies meurtri&#232;res &#187; du XXe si&#232;cle (nazisme, communisme, mao&#239;sme, &#171; pol-potisme &#187;) ne doivent pas alors fonctionner uniquement comme repoussoir, inhibant toute esp&#233;rance, mais comme gisements de savoirs et d'exp&#233;riences collectives dont il est utile et n&#233;cessaire de tirer les le&#231;ons. Telle est la perspective de cet article : r&#233;fl&#233;chir aux &#171; conditions de f&#233;licit&#233; &#187; d'un projet politique alternatif, d'une nouvelle utopie de la vie bonne, qui tienne compte au plus haut point de ce que &lt;i&gt;l'homme est capable de faire &#224; l'homme&lt;/i&gt;, pour reprendre la belle expression de Myriam Revault d'Allones&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Myriam Revault d'Allones, Ce que l'homme fait &#224; l'homme. Essai sur le mal en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proposition qui guide cette r&#233;flexion est que la perversion des syst&#232;mes utopiques totalitaires prend racine dans le projet de redresser &#171; le bois tordu de l'humanit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon l'expression de Kant, reprise par Isaiah Berlin, dans un livre dont le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, source des maux sociaux dont les vieilles soci&#233;t&#233;s sont afflig&#233;es. L'utopie se propose donc de cr&#233;er les conditions de production d'un homme nouveau, qui sera, par un mouvement interactif, l'agent de la soci&#233;t&#233; nouvelle, elle-m&#234;me accoucheuse de l'avenir radieux de la promesse utopique. Les utopies totalitaires, aussi diverses soient leurs id&#233;ologies, s'organisent d'une part autour de l'id&#233;e qu'il n'y a pas de changement radical sans qu'il soit fait d'abord table rase du pass&#233;, d'autre part, du postulat que l'homme est produit, et donc susceptible d'&#234;tre l'objet d'un processus ma&#238;tris&#233; de production. C'est le postulat anthropologique d'une mall&#233;abilit&#233;, d'une disponibilit&#233; totale de l'homme en tant qu'&#234;tre et, en ce qui concerne la soci&#233;t&#233;, la conviction agissante que &lt;i&gt;tout est possible&lt;/i&gt; &#8211; une id&#233;e bien plus lourde de cons&#233;quences que le &lt;i&gt;tout est permis&lt;/i&gt; des tyrannies et des dictatures. &lt;i&gt;Tout est possible&lt;/i&gt; signifie que toutes les promesses de l'utopie, tous les r&#234;ves sont r&#233;alisables pour peu qu'une volont&#233; politique implacable n'&#233;limine les obstacles et ne se d&#233;barrasse des scories laiss&#233;es par le &#171; vieil homme &#187; et l'histoire, selon la lecture que l'id&#233;ologie aura fait de l'histoire et de ses maux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, Le Syst&#232;me totalitaire, in Les Origines du totalitarisme, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette id&#233;e-l&#224; a conduit directement &#224; un g&#233;nocide industrialis&#233; et a servi de justification aux souffrances sans nom de dizaines de millions d'hommes, tortur&#233;s et assassin&#233;s dans l'univers de cauchemar qu'ont &#233;t&#233; les syst&#232;mes concentrationnaires, de l'Allemagne nazie &#224; la Chine communiste, en passant par le goulag sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;tabula rasa&lt;/i&gt;, qui rev&#234;t aux yeux de beaucoup les couleurs romantiques du lyrisme r&#233;volutionnaire, est en r&#233;alit&#233; une notion paresseuse, qui rejette en bloc tout ce qui fait probl&#232;me dans le concret de la soci&#233;t&#233; &#224; transformer, en renon&#231;ant &#224; le penser. Si la propri&#233;t&#233; est la source de l'exploitation de l'homme par l'homme, eh bien, il suffira d'&#233;radiquer toute notion de propri&#233;t&#233; individuelle et de lui substituer celle de propri&#233;t&#233; collective. Une fois le r&#232;gne de celle-ci r&#233;put&#233; &#233;tabli et sous son couvert, pourront se d&#233;rouler tous les processus d'expropriation du plus grand nombre au profit de quelques-uns. Les m&#233;canismes d'appropriation n'auront pas disparu, au contraire, ils pourront se d&#233;ployer &#224; l'aise, car ce sont les ressources pour les penser et les nommer qui auront &#233;t&#233; bannies. La &lt;i&gt;tabula rasa&lt;/i&gt; est une fiction, mais une fiction agissante, dont le moteur est la terreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les milieux antilib&#233;raux et altermondialistes, et dans ceux qui gravitent autour de l'id&#233;e de d&#233;croissance, ne rep&#232;re-t-on pas quelques impens&#233;s de ce genre, des impens&#233;s d'autant plus strat&#233;giques qu'ils se tapissent l&#224; o&#249; le b&#226;t blesse ? La question du pouvoir &#8211; et singuli&#232;rement du pouvoir politique &#8211; est, me semble-t-il, de celles-l&#224;. Autant le pouvoir est diabolis&#233; quand il s'agit des institutions du &lt;i&gt;main stream&lt;/i&gt;, parce qu'il est assimil&#233; &#224; la violence, &#224; la ruse et &#224; un complot de pr&#233;dation contre le peuple et la nature, autant il est ni&#233;, l&#233;nifi&#233;, quand il s'agit des collectifs militants. Les derni&#232;res m&#233;saventures du mouvement ATTAC, d&#233;chir&#233; justement sur la question de la comp&#233;tition &#233;lectorale pour le pouvoir et pollu&#233; par les soup&#231;ons crois&#233;s de manipulations de pouvoir internes, sont une int&#233;ressante illustration qu'il ne suffit pas de se d&#233;marquer de la notion de pouvoir pour &#234;tre indemne de ses perversions&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Moins en vue, mais tout aussi &#233;loquente (et affligeante) est l'exp&#233;rience (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres questions sont &#233;galement maltrait&#233;es dans l'imaginaire alternatif, tout aussi importantes, celle du travail par exemple, disqualifi&#233; parce qu'il est li&#233; au productivisme et qu'il appara&#238;t comme le mot d'ordre du lib&#233;ralisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure o&#249; il s'agit de mettre la notion de &#171; d&#233;croissance &#187; (ou ce que cette notion recouvre) en politique, il faut s'attaquer d'abord &#224; la question des r&#233;gulations qui permettront l'arbitrage entre des int&#233;r&#234;ts h&#233;t&#233;rog&#232;nes ou contradictoires, la d&#233;lib&#233;ration, la d&#233;cision, l'action et l'&#233;valuation de l'action. Sur tous ces points, la pens&#233;e, dans la mouvance alternative, est peu &#233;labor&#233;e. C'est compr&#233;hensible quand on consid&#232;re la gageure de concilier l'imp&#233;ratif d&#233;mocratique avec la remise en cause drastique de comportements et de modes de vie individuels. L'imp&#233;ratif d&#233;mocratique n'est en effet pas remis en cause dans la plupart des collectifs militants. Au contraire, il est fr&#233;quemment l'objet d'une exigence d'approfondissement consid&#233;rable, qui frise parfois la surench&#232;re : dans de nombreux textes alternatifs, on pr&#244;ne une &#171; rupture d&#233;mocratique &#187; avec le vieux mod&#232;le repr&#233;sentatif pour aller vers une d&#233;mocratie participative, voire pour certains, directe. Il s'agit &#224; la fois de remettre en cause radicalement le lib&#233;ralisme en &#233;conomie et de promouvoir les libert&#233;s sur le plan politique. Mener les deux projets de front peut pr&#233;senter certaines incompatibilit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au c&#339;ur de la difficult&#233;, il y a la question du pouvoir. Il n'est pas seulement diabolis&#233; par les alternatifs, il fait l'objet d'une suspicion g&#233;n&#233;rale dans l'opinion fran&#231;aise. La fin de r&#232;gne caricaturale, ubuesque, &#224; laquelle nous assistons en direct en ce d&#233;but de si&#232;cle, le discr&#233;dit dans lequel est tomb&#233;e la classe politique fran&#231;aise, toutes tendances confondues, qui parvient &#224; conjuguer impuissance g&#233;n&#233;ralis&#233;e et accaparement de l'ensemble des lieux de pouvoir &#8211; tout cela ne fait qu'augmenter la m&#233;fiance des citoyens vis-&#224;-vis de la politique et le sentiment que les institutions repr&#233;sentatives pourrissent in&#233;luctablement ceux qui sont mandat&#233;s pour les faire vivre. D'o&#249;, dans les milieux alternatifs, le r&#234;ve du r&#232;gne d'une souverainet&#233; populaire retrouv&#233;e, pleine et enti&#232;re, dont on ne doute pas qu'elle soit la clef de l'instauration d'une soci&#233;t&#233; harmonieuse, conciliant le local et le global, la justice sociale et les &#233;quilibres &#233;cologiques, l'extension des droits civiques et sociaux garantis pour tous, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est cependant pas un r&#234;ve partag&#233; par tous. Certains courants &#233;cologiques radicaux pensent, plus ou moins ouvertement, que les menaces sur les ressources, la biodiversit&#233;, le climat requi&#232;rent des mesures &#233;nergiques impopulaires que les r&#233;gimes d&#233;mocratiques sont incapables de prendre. &#192; la limite, &#233;tant donn&#233; la nature des menaces, et face &#224; la question de la survie collective, un pouvoir autoritaire serait un moindre mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont d'ailleurs des r&#233;f&#233;rences honorables : Hans Jonas, le &#171; p&#232;re &#187; du principe de pr&#233;caution, ne croyait pas que la d&#233;mocratie soit le bon r&#233;gime politique pour assumer des responsabilit&#233;s &#233;tendues dans le temps et dans l'espace selon des dimensions historiquement in&#233;dites&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hans Jonas, Le Principe responsabilit&#233;, Cerf, Paris, 1993.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;fendrai ici, au contraire, l'id&#233;e que la d&#233;mocratie est le r&#233;gime politique le plus apte &#224; prendre en charge les int&#233;r&#234;ts sociaux, humains et &#233;cologiques, mais qu'il faut la soumettre &#224; deux conditions qui la font cheminer le long d'un &#233;troit chemin de cr&#234;te : d'une part, la recharger de son potentiel dynamique, de son esprit d'utopie, dont les d&#233;mocraties contemporaines, et singuli&#232;rement la France, se sont &#233;loign&#233;es et, d'autre part, ne pas en faire une panac&#233;e, un mode d'organisation passe-partout, applicable dans toutes les sph&#232;res de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les r&#233;gimes dictatoriaux sont catastrophiques sur le plan &#233;cologique&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le premier argument qui plaide en faveur de la d&#233;mocratie est en forme de preuve n&#233;gative : les plus grands dommages &#224; l'environnement, le pillage des ressources, sont le fait des r&#233;gimes dictatoriaux et totalitaires. Le r&#233;gime sovi&#233;tique, en s'effondrant, a mis &#224; d&#233;couvert une catastrophe &#233;cologique de grande ampleur, de la pollution radiologique d&#233;mesur&#233;e suite &#224; l'accident nucl&#233;aire de Tchernobyl &#224; l'ass&#232;chement de la mer d'Aral. En Afrique, les dictatures n&#233;o-coloniales s'accompagnent du pillage des ressources naturelles, le r&#233;gime libyen menace le fragile &#233;quilibre hydrologique de toute la r&#233;gion, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'inverse, la d&#233;mocratie est le seul r&#233;gime dans lequel les int&#233;r&#234;ts &#233;cologiques ont r&#233;ussi &#224; &#233;merger et &#224; &#234;tre pris en consid&#233;ration, m&#234;me si cette prise en charge para&#238;t insuffisante aux yeux des militants. La raison profonde en est que la d&#233;mocratie est le seul syst&#232;me politique qui soit ouvert, c'est-&#224;-dire dispos&#233; de fa&#231;on &#224; accepter dans son espace de repr&#233;sentation des int&#233;r&#234;ts nouveaux, pour peu qu'ils soient &#233;labor&#233;s et port&#233;s par des acteurs capables de prendre place dans cet espace, ce qui a &#233;t&#233; le cas dans quasiment toutes les d&#233;mocraties occidentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;mocratie comme utopie r&#233;aliste&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La conjonction actuelle de l'affaiblissement du politique, voire sa capitulation devant les int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques, et de l'ampleur sans pr&#233;c&#233;dent des enjeux, donne la mesure du danger et de l'urgence d'une restauration du politique. L'appel au politique et &#224; la d&#233;mocratie demeurera pure incantation sans un retour sans complaisance sur la notion de d&#233;mocratie elle-m&#234;me, sur ce qu'elle est en son fond. Elle n'est pas la m&#233;canique du pouvoir, la tuyauterie de la repr&#233;sentation &#224; laquelle on la r&#233;duit g&#233;n&#233;ralement, pour demander le plus souvent qu'on remplace quelques tuyaux ou qu'on en rajoute, comme c'est le cas actuellement avec la demande de d&#233;mocratie participative en France. Il n'y a, la plupart du temps, derri&#232;re ces revendications, rien d'autre qu'un d&#233;sir que le pouvoir change de mains, mais sans qu'il soit touch&#233; &#224; son principe. Les m&#234;mes causes produiront les m&#234;mes effets, tant il est &#233;vident que la corruption du pouvoir n'est pas &#224; imputer aux individus pris un &#224; un, mais au syst&#232;me tout entier et &#224; la notion fallacieuse et dangereuse du pouvoir qui le sous-tend. C'est l'esprit de la d&#233;mocratie qui est ici en question, et je voudrais lui apporter ma contribution en d&#233;veloppant deux points : premi&#232;rement, la solution aux maux du pouvoir n'est pas &#224; chercher dans la restriction du pouvoir, mais au contraire dans son augmentation ; deuxi&#232;mement, cette augmentation du pouvoir ne se tient qu'en tant que le pouvoir reste un lieu inappropriable, que le lieu du pouvoir, dans la d&#233;mocratie, est un lieu vide, comme nous invite &#224; le penser Claude Lefort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Augmenter et distribuer le pouvoir au lieu de le brider&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'id&#233;e que la solution aux maux du pouvoir est &#224; chercher dans son augmentation heurte en fait profond&#233;ment l'esprit politique fran&#231;ais. La culture politique hexagonale s'est construite autour d'une repr&#233;sentation clef qui donne de la vie politique l'image d'un syst&#232;me de vases communicants. La tradition politique fran&#231;aise professe que la souverainet&#233; populaire est d'autant mieux assur&#233;e que le pouvoir qui en est issu se concentre dans un petit nombre de titulaires en aspirant le pouvoir diffus dans la soci&#233;t&#233;. Et l'on constate que le m&#233;canisme d'aspiration/concentration du pouvoir fonctionne et dans le corps politique des citoyens et au sein des institutions politiques elles-m&#234;mes. Pour les premiers, l'essentiel de la vie d&#233;mocratique se d&#233;roule &#224; l'occasion des &#233;lections. S'agissant des secondes, on voit partout la m&#234;me m&#233;canique du pouvoir &#224; l'&#339;uvre : le gouvernement se renforce au d&#233;triment du parlement, le pr&#233;sident au d&#233;triment du Premier ministre, et ainsi de suite dans tout l'&#233;difice des collectivit&#233;s publiques et, tout en bas, le maire est un petit monarque dans son conseil municipal. Le pouvoir en France est construit sur le mod&#232;le de la domination : il n'est que pour autant qu'il s'impose et ne se partage pas. L'esprit de la monarchie impr&#232;gne encore largement la culture politique du peuple r&#233;gicide&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'omnipr&#233;sence des sondages et la tyrannie des cotes de popularit&#233;s, &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cependant une autre conception du pouvoir, dont Hannah Arendt &#8211; qui peut nous &#234;tre d'un grand secours dans notre entreprise de revisitation du politique &#8211; a donn&#233; sa plus dense formulation : loin de toute id&#233;e de domination, le pouvoir est d'abord un agir, et un agir collectif, une puissance au sens de la capacit&#233; qu'ont les hommes, dans leur pluralit&#233;, d'initier de nouveaux commencements, de produire du changement. Que le pouvoir soit d'abord action, c'est bien ce que globalement la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise a perdu de vue, puisque le souci essentiel des &#171; acteurs &#187; politiques est de conserver les places et les postes, ce qui dans les conditions actuelles de la d&#233;mocratie du sondage se traduit par l'immobilisme. Dans le syst&#232;me actuel, on pr&#233;f&#232;re geler le pouvoir plut&#244;t que de le perdre. Dans la vision du pouvoir comme agir collectif, le pouvoir s'augmente du pouvoir, c'est-&#224;-dire qu'une instance x sera d'autant plus performante qu'elle trouvera du r&#233;pondant dans l'instance y. Seule cette conception du pouvoir peut engendrer une v&#233;ritable d&#233;centralisation, c'est-&#224;-dire une architecture des pouvoirs enracin&#233;e dans le territoire sur le mode de la subsidiarit&#233;. Et pour cela, le concept clef est un mot anglo-saxon, intraduisible &#8211; et pour cause ! &#8211; en fran&#231;ais : &lt;i&gt;empowerment&lt;/i&gt;. Il signifie ajouter du pouvoir dans la soci&#233;t&#233;, en l'infusant aux &lt;i&gt;sans pouvoir&lt;/i&gt;, et non pas en enlever.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de d&#233;shabiller Pierre pour habiller Paul, mais pas non plus d'induire une prolif&#233;ration anarchique de petits souverains. Le politique est une architecture d&#233;licate et une r&#232;gle du jeu tr&#232;s exigeante. Il suppose, d'un c&#244;t&#233;, un &#233;difice soigneusement &#233;quilibr&#233; d'instances de pouvoir nettement identifi&#233;es, qui ne peuvent fonctionner que sur le mode de la repr&#233;sentation et, de l'autre, un mode d'adh&#233;sion des citoyens, que l'on traduira au plus pr&#232;s par le terme &#171; consentement &#187;. Le consentement se distingue du consensus, en ce qu'il est un acquiescement &#233;clair&#233; des citoyens, une vigilance que la part aveugle des consensus tend &#224; d&#233;samorcer&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans ce registre, on ne saura trop recommander deux ouvrages de Micha&#235;l (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans certaines circonstances (comme celles d'aujourd'hui), une certaine d&#233;fiance, que l'on qualifiera de constructive, est de loin pr&#233;f&#233;rable &#224; la confiance et au consensus. Le citoyen &#233;clair&#233; du monde d'aujourd'hui est un &#234;tre &#224; la fois enracin&#233; dans sa cit&#233; et distanci&#233; vis-&#224;-vis d'elle et, comme le dit Micha&#235;l Walzer, il conjugue la solitude et la solidarit&#233;. Si l'exercice n'est pas simple, il est cependant loin d'&#234;tre seulement une vue de l'esprit : on voit se d&#233;velopper ce type d'engagement citoyen sur de nombreux probl&#232;mes de soci&#233;t&#233;, et fort &#224; propos dans les domaines de l'environnement, de la sant&#233;, de l'am&#233;nagement du territoire, des droits des minorit&#233;s et des plus fragiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#8230; mais en le d&#233;sappropriant&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Cependant, le danger du pouvoir est dans la tentation de la ma&#238;trise, dans la tentation de son extension ind&#233;finie. Tout pouvoir qui s'installe s'efforce de s'assurer sa perp&#233;tuation et pour cela est fortement tent&#233; de mettre la main non seulement sur le pr&#233;sent, mais surtout sur l'avenir. Le g&#233;nie de la r&#233;volution d&#233;mocratique est d'aller &#224; l'encontre de cette logique du pouvoir. L'&#171; invention d&#233;mocratique &#187;, pour reprendre les termes de Lefort, consiste dans la d&#233;sintrication, la dissociation du pouvoir en p&#244;les distincts et distants. L&#224; o&#249; l'Ancien R&#233;gime verrouillait la l&#233;gitimit&#233; du pouvoir en nouant solidement le pouvoir, la loi et le savoir sur une seule t&#234;te, monarchique, les r&#233;volutionnaires du XVIIe installent un espace &#224; d&#233;couvert, disponible pour le d&#233;ploiement du politique. Hannah Arendt dirait &#171; un espace public d'apparition &#187;. Lefort parle quant &#224; lui, d'un lieu vide, inappropriable, au sens o&#249; ceux qui l'occupent n'en seront que des locataires provisoires, un espace ouvert &#224; l'ind&#233;termination. La rupture est consid&#233;rable et l'aventure inou&#239;e, &#224; tel point que les tentations de refermer cet espace, de rabattre le pouvoir sur lui-m&#234;me ont &#233;t&#233; nombreuses, puissantes. Le totalitarisme en est la plus aboutie : omniscient, omnipuissant, le chef politique y incarne &#224; la fois la loi, le peuple, la connaissance du pass&#233;, du pr&#233;sent et de l'avenir dont il pr&#233;tend d&#233;tenir les clefs &#8211; le tout en un fagot serr&#233; qui lui octroie le pouvoir absolu. C'est &#224; juste titre que Lefort voit dans l'invention d&#233;mocratique une rupture radicale, une utopie au sens propre de l'installation inaugurale d'un lieu ouvert &#224; l'avenir et &#224; l'esp&#233;rance. Si ce lieu est, comme il le souligne, un espace ouvert &#224; la conqu&#234;te incessante de droits nouveaux, c'est parce qu'il est d'abord ouvert au d&#233;chiffrement de l'aventure humaine, sans cl&#244;ture possible&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude Lefort, L'Invention d&#233;mocratique, Fayard, Paris, 1981, et pour un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Donc sans certitudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car seul le cong&#233;diement des certitudes permet que des int&#233;r&#234;ts nouveaux, des probl&#232;mes in&#233;dits trouvent &#224; s'y formuler, port&#233;s par des nouveaux venus. L&#224; est la raison profonde qui fait de la d&#233;mocratie le lieu de la repr&#233;sentation, par les deux voies que sont le bulletin de vote, et par l'ouverture d'une sc&#232;ne o&#249; se disputent des causes et des int&#233;r&#234;ts tant de l'ici et maintenant, que de l'ailleurs, de l'autrefois et de l'&#224;-venir, pour peu que des citoyens s'en fassent les porte-parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'espace d&#233;mocratique, une foule innombrable et h&#233;t&#233;roclite se tient, virtuelle, mais tenace, o&#249; se c&#244;toient les colonis&#233;s et les esclaves des anciens empires europ&#233;ens, les mammif&#232;res marins menac&#233;s de disparition et le b&#233;tail des abattoirs industriels, les couples homosexuels revendiquant l'acc&#232;s &#224; la filiation et les g&#233;n&#233;rations futures, les victimes de l'explosion d'AZF &#224; Toulouse, le nuage de Tchernobyl &#224; la fronti&#232;re fran&#231;aise et l'atmosph&#232;re pollu&#233;e par les tonnes de carbone d&#233;charg&#233; quotidiennement, les enfants scolaris&#233;s de migrants sans papiers&#8230; La liste n'est pas, ne peut pas &#234;tre close, car il y aura toujours des porte-parole pour prendre en charge les int&#233;r&#234;ts d'&#234;tres aux formes d'existence les plus lointaines et les plus controvers&#233;es et d'autres pour les contester. Cela rend l'espace d&#233;mocratique cacophonique, d&#233;sordonn&#233;, inconstant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arguant de cela, des esprits aust&#232;res, &#224; la raison froide, accusent les d&#233;mocraties de frivolit&#233; et soup&#231;onnent les citoyens d'&#234;tre des consommateurs incons&#233;quents. Mais a-t-on r&#233;fl&#233;chi au contraire &#224; ce que cette ouverture &#224; l'incertain, &#224; l'ind&#233;termin&#233;, dans l'inconfort du provisoire et du pr&#233;caire exige de maturit&#233;, de disponibilit&#233; et &#8211; osons le mot &#8211; d'h&#233;ro&#239;sme ? La posture du citoyen d&#233;mocratique admet que le fil du temps d&#233;mocratique soit celui non pas de la cacophonie, mais de la controverse, qui sera peut-&#234;tre un temps stabilis&#233;, mais qui pourra toujours se rouvrir avec l'arriv&#233;e de nouveaux porte-parole. Ce d&#233;saccord structurel de la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique donne &#224; son histoire cette allure bizarre de marche en crabe, &#224; la fois exasp&#233;rante et vaguement comique, surtout apr&#232;s les &#171; grands bonds en avant &#187; du si&#232;cle dernier et le grand souffle lyrique du progr&#232;s de l'avant-dernier. Mais il n'est que de se souvenir au fond de quels gouffres ils ont jet&#233; l'humanit&#233; ! On commence seulement en fait &#224; mesurer la grandeur qu'il y a &#224; renoncer &#224; conna&#238;tre le fin mot de l'histoire, &#224; faire son deuil du d&#233;finitif et du d&#233;cisif. En un mot &#224; sortir du fondamentalisme &#8211; du moins en mati&#232;re de pouvoir et de savoir, de connaissance et de politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l'ai dit, la posture est difficile, quasi h&#233;ro&#239;que. R&#233;sumons-la : consentement et d&#233;fiance constructive, non appropriation des pla&#173;ces et renoncement &#224; la ma&#238;trise, &#224; l'argument d'autorit&#233;, &#224; la certitude. Elle n'est pas tenable en permanence. Et justement, nous disions au d&#233;part qu'un des crit&#232;res du projet politique &#233;tait sa capacit&#233; &#224; tenir compte de la fragilit&#233; de l'individu, de la faillibilit&#233; humaine, que nous ne voulions plus du royaume &#224; venir du surhomme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Approfondir et circonscrire l'espace de la d&#233;mocratie&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Il est donc clair que si nous voulons que l'espace politique tienne ses promesses, il ne faut pas vouloir que ces acteurs tiennent la posture qui vient d'&#234;tre d&#233;crite en permanence, toujours et partout. Je soumets donc &#224; la discussion la proposition suivante : l'espace politique est l'espace de d&#233;ploiement de la vie d&#233;mocratique, o&#249; l'on ne doit c&#233;der sur aucune de ses exigences. Il est par excellence la&#239;que, c'est-&#224;-dire vide de toute foi et de toute croyance, mais il coexiste avec d'autres espaces de vie, qui peuvent &#234;tre r&#233;gis par d'autres r&#232;gles et r&#233;pondre &#224; d'autres exigences. Comme l'avait bien vu Arendt, une vie enti&#232;re ne peut se d&#233;rouler dans la lumi&#232;re de l'espace public, il faut aux hommes et aux femmes des espaces de repli, dans la p&#233;nombre de l'intimit&#233; familiale, ou de l'espace priv&#233; des relations amicales. L'espace public ne se tient que dans la ferme d&#233;marcation avec l'espace priv&#233; et r&#233;ciproquement. On doit pouvoir entrer et sortir de la politique, et donc s'y faire repr&#233;senter. Une d&#233;mocratie directe, une d&#233;mocratie o&#249; chacun est somm&#233; de participer, o&#249; il ne peut se faire repr&#233;senter par d'autres serait un enfer. Il faut aller au bout de l'intuition d'Arendt et ne pas porter l'exigence d&#233;mocratique dans tous les espaces sociaux indistinctement. Elle-m&#234;me avait d'ailleurs mis en garde contre l'intrusion de la d&#233;mocratie &#224; l'&#233;cole&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, Paris, 1972.&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'&#233;cole est le lieu o&#249; l'on forme les futurs citoyens, en leur transmettant l'exp&#233;rience et le savoir de la cit&#233;, ce qui suppose qu'y soit l&#233;gitim&#233;e une forme d'autorit&#233; qui n'a plus cours dans la vie politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut en aller de m&#234;me pour d'autres espaces. L'espace religieux, par exemple, est le lieu de la qu&#234;te de la transcendance, de l'expression d'&lt;i&gt;homo religiosus&lt;/i&gt;, dont Mircea &#201;liade pr&#233;tendait qu'il pr&#233;c&#232;de et de loin &lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;. Les &#201;glises n'ont pas grand-chose &#224; dire sur la d&#233;mocratie, mais beaucoup sur le dialogue de l'homme avec l'alt&#233;rit&#233; radicale, avec le Tout Autre. Elles ont, en Occident, &#233;t&#233; rendues &#224; elles-m&#234;mes gr&#226;ce &#224; la s&#233;cularisation. L'&#201;tat en se s&#233;parant d'elles leur a rendu un service inestimable. En retour, elles lib&#232;rent le politique de l'emprise de la foi, qui lui est une menace. Mais il ne faut pas vouloir qu'elles s'organisent selon la r&#232;gle d&#233;mocratique, car elle ne leur convient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut en dire autant, &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt;, de la cr&#233;ation artistique, lieu par excellence du singulier, de l'unique et donc d'une &#233;lite dont la seule justification est dans l'&#339;uvre, dans la beaut&#233; qu'elle offre au monde. Qu'est-ce que la d&#233;mocratie pourrait bien lui apporter qui ne l'affadisse pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cole, l'&#201;glise, la culture et l'art, la famille, voil&#224; des espaces o&#249; les individus peuvent trouver les ressources, les &#233;tayages dont ils ont besoin pour tenir l'exigence de leur citoyennet&#233;, et o&#249; ils pourront d&#233;ployer &#233;galement d'autres facettes, d'autres dimensions de la vie humaine que celle de l'action politique. Cela ne veut pas dire pour autant que ces espaces ne sont soumis &#224; aucune r&#232;gle, ni qu'ils sont des zones de non-droit, livr&#233;es &#224; l'arbitraire et &#224; la raison du plus fort. Ils ont leurs r&#232;gles propres, en ad&#233;quation avec leurs valeurs affich&#233;es dont la l&#233;gitimit&#233; est reconnue, et ces r&#232;gles doivent, bien entendu, &#234;tre compatibles avec les principes fondamentaux du droit. Ils n'&#233;chappent pas au regard de la justice d&#233;mocratique. Ils doivent n&#233;anmoins pouvoir se r&#233;clamer d'un souci particulier et &#234;tre l'objet d'un discernement propre. L'absence de certitudes, inh&#233;rente &#224; l'esprit d&#233;mocratique, doit nous faire admettre une soci&#233;t&#233; irr&#233;ductiblement d&#233;saccord&#233;e, discordante, pour laquelle la qu&#234;te de la coh&#233;rence est au mieux vaine, au pire dangereuse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La qu&#234;te acharn&#233;e de la coh&#233;rence &#233;tant l'un des crit&#232;res des mouvements (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut &#233;tendre cette discussion &#224; l'entreprise ou &#224; d'autres institutions, comme l'arm&#233;e, si l'on consid&#232;re que cette institution est n&#233;cessaire dans le monde o&#249; nous vivons et le demeurera dans celui que nous souhaitons voir venir. Mon projet &#233;tait ici d'ouvrir un d&#233;bat en proposant une version du pouvoir et de la d&#233;mocratie accord&#233;e au d&#233;sir utopique de changer l'&#233;tat des choses. J'ai propos&#233; pour ce faire un double mouvement contradictoire d'approfondissement et de circonscription de la d&#233;mocratie au sein d'un espace limit&#233;. La proposition peut appara&#238;tre scandaleuse &#224; certains (dont bon nombre de mes amis), inepte &#224; d'autres, s&#233;duisante encore pour d'autres (qui sont peut-&#234;tre des ennemis !). Elle est, en tous les cas, contestable. C'est ce que je souhaite : ouvrir une controverse.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Myriam Revault d'Allones, &lt;i&gt;Ce que l'homme fait &#224; l'homme&lt;/i&gt;. Essai sur le mal en politique, Seuil, Paris, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon l'expression de Kant, reprise par Isaiah Berlin, dans un livre dont le pragmatisme salubre est un excellent antidote contre les emballements de l'utopie : Le Bois tordu de l'humanit&#233; &#8211; Romantisme, nationalisme et totalitarisme, Albin&lt;br class='autobr' /&gt;
Michel, Paris, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;Le Syst&#232;me totalitaire&lt;/i&gt;, in Les Origines du totalitarisme, Seuil, 1972.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Moins en vue, mais tout aussi &#233;loquente (et affligeante) est l'exp&#233;rience avort&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
de cr&#233;er, dans les suites de la candidature de Pierre Rabhi aux &#233;lections pr&#233;sidentielles de 2002, un mouvement politique de la &#171; d&#233;croissance soutenable &#187; qui ne se proposait pas moins que de construire un parti politique &#171; non conventionnel &#187; et d'inventer une nouvelle politique &#171; en acte &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hans Jonas, &lt;i&gt;Le Principe responsabilit&#233;&lt;/i&gt;, Cerf, Paris, 1993.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'omnipr&#233;sence des sondages et la tyrannie des cotes de popularit&#233;s, &#224; l'oeuvre dans l'espace politique d'aujourd'hui, ne peuvent en aucun cas faire fonction de contre-pouvoir : elles n'aboutissent qu'&#224; l'impuissance des pouvoirs en place, sans les changer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans ce registre, on ne saura trop recommander deux ouvrages de Micha&#235;l&lt;br class='autobr' /&gt;
Walzer, &lt;i&gt;Critique et sens commun&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, Paris, 1990, et &lt;i&gt;La Critique sociale au XXe si&#232;cle&lt;/i&gt;, M&#233;taili&#233;, Paris, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude Lefort, &lt;i&gt;L'Invention d&#233;mocratique&lt;/i&gt;, Fayard, Paris, 1981, et pour un commentaire de l'apport de Lefort &#224; la philosophie politique, par l'un des meilleurs th&#233;oriciens de la pens&#233;e utopique, cf. Miguel Abensour, &#171; R&#233;flexions sur les deux interpr&#233;tations du totalitarisme chez Claude Lefort &#187;, in &lt;i&gt;La D&#233;mocratie &#224; l'oeuvre. Autour de Claude Lefort&lt;/i&gt;, sous la direction de Claude Habib et Claude Mouchard, Esprit, Paris, 1993.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;La Crise de la culture&lt;/i&gt;, Gallimard, Paris, 1972.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La qu&#234;te acharn&#233;e de la coh&#233;rence &#233;tant l'un des crit&#232;res des mouvements totalitaires.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les m&#233;saventures du Care dans le d&#233;bat politique fran&#231;ais</title>
		<link>https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article78</link>
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		<dc:date>2010-05-20T15:18:51Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Genevi&#232;ve DECROP</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Le care est une invitation &#224; voir le monde comme un vaste &#233;co-socio-syst&#232;me dont nul ne peut s'abstraire, sauf &#224; construire les couteuses fictions modernes et post-modernes d'individus performants, &#171; hors-sol &#187;, s'affranchissant des contraintes de l'espace et du temps, gr&#226;ce &#224; appareillage technique de plus en plus sophistiqu&#233;, mais au prix d'un pillage et d'une destruction des ressources naturelles qu'aucune &#171; politique verte &#187; ne parvient &#224; enrayer.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique11" rel="directory"&gt;Points de vue&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.entropia-la-revue.org/local/cache-vignettes/L143xH150/arton78-fcb57.png?1635903775' class='spip_logo spip_logo_right' width='143' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Martine Aubry vient, en appelant &#224; une soci&#233;t&#233; du care, de prendre une initiative tr&#232;s audacieuse, qui risque malheureusement de tourner court, si on laisse le dernier mot &#224; la condamnation sans nuances dont elle a &#233;t&#233; imm&#233;diatement l'objet par deux personnalit&#233;s politiques de premier plan, &#224; droite et &#224; gauche. Nathalie Kosciusko-Morizet, le 14 mai et Manuel Valls le lendemain, ont fusill&#233; la notion dans les colonnes du Monde, en des termes d'ailleurs &#233;trangement semblables, malgr&#233; leurs positions th&#233;oriquement oppos&#233;es sur l'&#233;chiquier politique : le care, en substance, serait une philosophie dorlotante pour malades et perdants, et r&#233;gressive pour la soci&#233;t&#233;. Mme Kosciusko rajoute cet argument d&#233;finitif que le care, pens&#233;e issue du f&#233;minisme am&#233;ricain, aurait en r&#233;alit&#233; pour effet d'enfermer les femmes dans les t&#226;ches subalternes du soin et de l'assistance ; et de conclure que Martine Aubry &#171; se trompe, tant du point de vue humain que politique &#187;, car &#171; ce que nous devons faire, c'est garantir &#224; tous l'&#233;galit&#233; des chances etc... &#187;. Et si au contraire, la premi&#232;re secr&#233;taire du PS ouvrait une piste politique fructueuse, si l'&#233;thique du care &#233;tait bien plus adapt&#233;e aux r&#233;alit&#233;s et aux enjeux du temps que l' &#171; &#233;galit&#233; des chances &#187;, dont on nous rabat les oreilles depuis une bonne d&#233;cennie et dont on doit constater qu'elle n'est qu'une incantation qui n'a fait qu'accompagner l'&#233;largissement des failles sociales et le creusement des in&#233;galit&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La traduction propos&#233;e dans les articles en question rabat le care sur la notion de soin th&#233;rapeutique et ce faisant caricature grossi&#232;rement cette pens&#233;e. Il est vrai que le care, notion polys&#233;mique, est impossible &#224; rendre en fran&#231;ais en un seul mot. Mais l'&#233;quivalent anglais de l'interpr&#233;tation propos&#233;e par M. Valls et Mme Kosciusko-Morizet ne serait pas &#171; care &#187;, mais &#171; cure &#187;. Or le care, en tant que pens&#233;e et pratique se d&#233;marque d&#233;lib&#233;r&#233;ment d'une th&#233;orie du soin curatif, voire palliatif ! Il n'est pas une doctrine de la roue de secours, visant &#224; r&#233;parer les d&#233;g&#226;ts d'un monde impitoyable, il propose un autre rapport au monde, c'est-&#224;-dire un autre point de vue sur le monde et sur la vie : une invitation &#224; consid&#233;rer les individus, les relations entre eux et leurs interactions avec l'environnement dans une perspective qui tranche de fa&#231;on d&#233;cisive avec celle qui a domin&#233; toute la modernit&#233; industrielle. Celle-ci est une logique de la comp&#233;tition et de la lutte qui repose en derni&#232;re instance sur la force et aboutit &#224; l'individualisme forcen&#233; dont tout le monde s'accorde &#224; d&#233;plorer les ravages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le care invite &#224; se placer dans une toute autre perspective qu'on peut r&#233;sumer par le triangle : attention, vuln&#233;rabilit&#233; et interd&#233;pendance. To take care, c'est prendre soin, mais c'est d'abord faire attention et se soucier, c'est-&#224;-dire prendre au s&#233;rieux ce qui compte vraiment pour soi et pour les autres. Le care est une invitation au souci de soi, de l'autre et du monde, fond&#233;e sur la reconnaissance de l'interd&#233;pendance profonde qui relie les humains entre eux et les lie &#224; la nature. Il repose sur une v&#233;rit&#233; anthropologique au moins aussi solide que celle qui fonde le monde de la comp&#233;tition et du &#171; struggle for life &#187;, &#224; savoir que tout &#234;tre qui vient au monde est un &#234;tre vuln&#233;rable qui ne survivrait pas sans que d'autres prennent soin de lui. Il va plus loin et affirme que la vuln&#233;rabilit&#233;, jusque et y compris dans la pl&#233;nitude de la maturit&#233;, fait partie de notre condition humaine - de la condition de la vie sur terre d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale. On parle ici de vuln&#233;rabilit&#233;, et non pas de pathologie. Il ne s'agit pas, avec le care, de pr&#233;tendre que les individus sont malades, mais qu'ils ont des fragilit&#233;s et des besoins que nos syst&#232;mes sociaux et &#233;conomiques bafouent all&#232;grement (que l'on songe seulement aux suicides en entreprise). L'autonomie de l'individu moderne comporte une part de fiction, qui ne tient que gr&#226;ce &#224; de puissants dispositifs d'&#233;tayage, que le care invite &#224; reconna&#238;tre pour en tirer les cons&#233;quences en termes de justice et de r&#233;partition des ressources entre les personnes et entre les g&#233;n&#233;rations. Mais la philosophie propos&#233;e par Carol Gilligan, Joan Tronto et bien d'autres va plus loin : elle r&#233;ordonne le paysage humain en mettant au premier plan non plus la notion d'individu, mais celle de relation. Un tel d&#233;placement a pour effet, d'une part de soulager un peu le fardeau pesant sur les &#233;paules de l'individu moderne et d'autre part de mettre en lumi&#232;re le tissu dense des relations de tous ordres qui font tenir notre monde debout, tant entre les humains qu'avec les non-humains et les syst&#232;mes naturels - en particulier celles qui sont de l'ordre du don et de l&#8216;&#233;change gratuit, ni&#233;es ou minor&#233;es par la comptabilit&#233; du PIB. Le care est une invitation &#224; voir le monde comme un vaste &#233;co-socio-syst&#232;me dont nul ne peut s'abstraire, sauf &#224; construire les couteuses fictions modernes et post-modernes d'individus performants, &#171; hors-sol &#187;, s'affranchissant des contraintes de l'espace et du temps, gr&#226;ce &#224; appareillage technique de plus en plus sophistiqu&#233;, mais au prix d'un pillage et d'une destruction des ressources naturelles qu'aucune &#171; politique verte &#187; ne parvient &#224; enrayer. On conviendra que, loin d'&#234;tre une vision des choses r&#233;trograde, une telle conception est singuli&#232;rement en phase avec la conscience &#233;cologique actuelle, avec les d&#233;bats et enjeux autour de la production de nouveaux indicateurs de richesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le care, comme pratique et comme &#233;thique, renvoie au soin, &#224; la sollicitude, mais sa pierre angulaire est l'attention, une notion ch&#232;re &#224; Simone Weil dont l'oeuvre, en certains de ces th&#232;mes principaux, r&#233;sonne singuli&#232;rement avec cette pens&#233;e d'outre-atlantique. Elle s'est en particulier attach&#233;e &#224; traquer dans l'histoire humaine l'exaltation de la force, dominant quasiment sans partage le monde des hommes, en profonde contradiction, selon elle, avec le principe r&#233;gissant l'univers, le cosmos, la vie, qui est tout au contraire un principe de limitation de la force : un principe d'&#233;quilibre, de proportion, d'harmonie. Relire aujourd'hui l'Enracinement, texte &#233;crit &#224; Londres par Simone Weil, juste avant sa mort, dans le but de donner une perspective &#224; un avenir collectif d&#233;barrass&#233; des effroyables maux de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle serait tr&#232;s fructueux. Bien qu'il s'agisse d'une femme philosophe, on ne pourra au moins disqualifier cette pens&#233;e sous pr&#233;texte d'une origine f&#233;ministe sulfureuse ! C'est beaucoup de cela en effet dont il s'agit dans le rejet fran&#231;ais de la pens&#233;e du care, accus&#233;e d'&#233;maner d'un f&#233;minisme am&#233;ricain des plus suspects (diff&#233;rentialiste). La disqualification est consternante parce qu'elle nous emp&#234;che de percevoir la promesse d'une telle pens&#233;e dont le propos n'est pas de mettre sur le march&#233; une nouvelle id&#233;ologie f&#233;ministe. Il est de soutenir hardiment une vision du monde et de la vie, issue (certes) de l'exp&#233;rience particuli&#232;re des humains qui au long de si&#232;cles et des mill&#233;naires ont accueilli la vie et veill&#233; sur elle. Il se trouve que ces humains ont &#233;t&#233; et sont encore dans leur &#233;crasante majorit&#233; des femmes, pour de multiples raisons qui tiennent &#224; la culture, &#224; la distribution historique des r&#244;les sociaux et pour une part aussi &#224; la biologie. Cette exp&#233;rience anthropologique a autant de valeur que celle de la guerre et la violence. A celui qui dira le contraire, en soutenant par exemple que toute fondation humaine proc&#232;de de la violence fratricide, on objectera qu'avant que Ca&#239;n et Abel ne soient en &#233;tat de rivaliser jusqu'&#224; la mort, avant que Romulus ne tue Remus, avant qu'&#338;dipe n'assassine son p&#232;re, il fallait une m&#232;re, une louve et un vieux berger pour les accueillir, les recueillir et les faire grandir. Martine Aubry a raison : nous avons besoin aujourd'hui de politiques de l'attention et du m&#233;nagement. Il y a sur cette base un projet politique &#224; construire avec ses alli&#233;s d'Europe-Ecologie, car il est devenu d&#233;finitivement impossible de disjoindre le social, l'&#233;cologique et l'&#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Genevi&#232;ve Decrop, le 19 mai 2010&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Cessons de diaboliser le travail</title>
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		<dc:creator>Genevi&#232;ve DECROP</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Cessons de diaboliser le travail &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la mouvance alternative, le travail n'a pas bonne presse. Les principaux chefs d'accusation sont dans l'ordre : le travail est une torture comme son &#233;tymologie &#171; tripalium &#187; le rappelle ; il est d'ailleurs issu de la mal&#233;diction prof&#233;r&#233;e par Dieu dans la Gen&#232;se ; et non content d'&#234;tre le vecteur de l'exploitation de l'homme par l'homme (Marx), il est aussi le vecteur de l'exploitation &#224; outrance de la nature. Face &#224; ce r&#233;quisitoire, la r&#233;ponse va de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique11" rel="directory"&gt;Points de vue&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.entropia-la-revue.org/local/cache-vignettes/L120xH86/arton33-bc2e6.jpg?1635492526' class='spip_logo spip_logo_right' width='120' height='86' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cessons de diaboliser le travail&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mouvance alternative, le travail n'a pas bonne presse. Les principaux chefs d'accusation sont dans l'ordre : le travail est une torture comme son &#233;tymologie &#171; tripalium &#187; le rappelle ; il est d'ailleurs issu de la mal&#233;diction prof&#233;r&#233;e par Dieu dans la Gen&#232;se ; et non content d'&#234;tre le vecteur de l'exploitation de l'homme par l'homme (Marx), il est aussi le vecteur de l'exploitation &#224; outrance de la nature. Face &#224; ce r&#233;quisitoire, la r&#233;ponse va de soi : r&#233;duire au maximum le temps consacr&#233; au travail productif (&#171; volarem rien foutre au pays ! &#187;) ; &#233;loge de la paresse et de l'oisivet&#233; (en supposant que cette oisivet&#233; sera consacr&#233;e, &#224; l'instar de la morale antique, aux activit&#233;s &#233;lev&#233;es de l'esprit et du corps) ; mise en place d'un revenu universel inconditionnel applicable d&#232;s la naissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela est bel et bon, mais suscite n&#233;anmoins quelques objections et quelques r&#233;flexions.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a d'abord la question triviale, mais cependant t&#234;tue, de la n&#233;cessit&#233;. Dans quelque mod&#232;le &#233;conomique que ce soit, dans toute soci&#233;t&#233;, les humains ont besoin de produire les conditions de leur existence, de se nourrir, se loger, se v&#234;tir, produire les outils de base etc. - toutes activit&#233;s qui supposent du travail collectivement organis&#233; (sans pr&#233;juger du type d'organisation choisi). Sur ce point, les discours en circulation restent tr&#232;s vagues et confus. Il y a ceux qui se r&#233;f&#232;rent aux soci&#233;t&#233;s dites &#171; primitives &#187; telles que nous les d&#233;crivent certains anthropologues. Mais on se demande parfois si ces anthropologues sont vraiment lus. Un des auteurs le plus cit&#233;, Pierre Clastres, (La soci&#233;t&#233; contre l'Etat, Minuit,1974), &#233;crit ainsi &#224; propos des Tupi-Guarani : &#171; le gros du travail, effectu&#233; par les hommes, consistait &#224; d&#233;fricher, &#224; la hache de pierre et par le feu, la superficie n&#233;cessaire. Cette t&#226;che accomplie &#224; la fin de la saison des pluies mobilisait les hommes pendant un mois ou deux. &lt;strong&gt;Presque tout le reste du processus agricole &#8211; planter, sarcler, r&#233;colter &#8211; conform&#233;ment &#224; la division sexuelle du travail, &#233;tait prise en charge par les femmes.&lt;/strong&gt; Il en r&#233;sulte dont cette &lt;strong&gt;conclusion joyeuse : les hommes c'est-&#224;-dire la moiti&#233; de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans.&lt;/strong&gt; Quant au reste du temps, ils le vouaient &#224; des occupations &#233;prouv&#233;es non comme peine, mais comme plaisir : chasse, p&#234;che ; f&#234;tes et beuveries ; &#224; satisfaire enfin leur go&#251;t passionn&#233; pour la guerre. &#187; (c'est moi qui &lt;strong&gt;souligne&lt;/strong&gt;). Les lectrices appr&#233;cieront ! Il est inutile d'insister mais je fais remarquer que les travaux des anthropologues convergent sur le constat de la domination/exploitation des femmes par les hommes - notamment sur ce plan du travail, qui est toujours et partout une division sexuelle in&#233;galitaire, les tr&#232;s rares exceptions faisant figure de curiosit&#233;s. (npg : voir Fran&#231;oise H&#233;ritier, Masculin/f&#233;minin, Odile Jacob, 1996 et voir &#233;galement Eug&#232;ne Enriquez, De la horde &#224; l'Etat, Gallimard, 1983 )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne nos latitudes, les alternatives plus ou moins utopiques font largement l'impasse sur la question de la production. Le distributisme de Jean-Paul Lambert s'&#233;tend longuement sur les usages et la satisfaction des besoins, &#171; la prise au tas &#187; vers quoi il convient de tendre, mais reste tr&#232;s vague sur la fa&#231;on dont le &#171; tas &#187; va &#234;tre aliment&#233;, et totalement muet sur la question &#233;minemment politique des modes d'organisation et du pouvoir (np : Jean-Paul Lambert, Ecologie et distributisme, la plan&#232;te des usagers, L'Harmattan, 1998). Il se veut libertaire, sans doute pour se d&#233;marquer de la solution pr&#233;conis&#233;e par Jacques Duboin (le p&#232;re de la branche fran&#231;aise du distributisme) qui consistait en un service organis&#233; du travail, lequel n'&#233;tait pas facultatif. Une telle organisation sentait trop son kolkhoze ou son STO pour &#234;tre politiquement correct &#224; nos oreilles post-soixante huitardes. Mais on ne r&#232;gle pas un probl&#232;me en l'escamotant. Les r&#233;flexions &#233;conomiques alternatives, si on en examinait s&#233;rieusement les cons&#233;quences, ne supposent pas du tout la disparition du travail, au contraire : relocaliser la production, d&#233;velopper l'artisanat et l'agriculture biologique, tout cela demande un volume bien plus grand de travail humain que le mod&#232;le dominant n'en exige. Le grand projet qui a sous-tendu le d&#233;veloppement technologique et la rationalisation du travail &#233;tait &#8211; il est bon de s'en souvenir &#8211; celui de transf&#233;rer &#224; la machine le labeur humain et, &#224; terme, de lib&#233;rer ainsi &#224; terme les hommes du travail. Il &#233;tait port&#233; par des ing&#233;nieurs utopistes, et quand il leur a fallu se rendre &#224; l'&#233;vidence que plus la production se m&#233;canisait, plus l'ali&#233;nation du travailleur augmentait, par &#171; m&#233;tabolisation &#187; pour ainsi dire de l'homme avec la machine, cela a &#233;t&#233; pour beaucoup une cruelle et sinc&#232;re d&#233;sillusion (voir Georges Friedman, Le travail en miettes, 1956). Mais pour ce qui nous concerne aujourd'hui, la fin du p&#233;trole &#8211; qu'en bons &#233;cologistes nous appelons de nos v&#339;ux &#8211; risque fort de voir le retour de la civilisation de la peine que la civilisation de la panne avait d&#233;tr&#244;n&#233;e !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de fond en effet n'est pas tant celle de la quantit&#233; de travail &#8211; &#233;tant entendu que dans les pays d&#233;velopp&#233;s, la dur&#233;e du travail n'a cess&#233; de diminuer depuis un si&#232;cle, (l'une des plus grandes b&#234;tises de Sarkozy est de vouloir, &#224; rebours de toutes n&#233;cessit&#233;s et de tout bon sens, la rallonger !) &#8211; mais celle de sa valeur, dans tous les sens du mot. Le paradoxe, c'est que le rejet contemporain du travail vient non pas de la survalorisation du travail dans la civilisation industrielle, mais de sa profonde d&#233;valorisation. Plus exactement du fait que le travail concret est d&#233;valoris&#233; alors m&#234;me qu'en tant que notion g&#233;n&#233;rique, il occupe une place centrale dans l'espace public. Il est d&#233;valoris&#233; parce qu'il n'assure plus pour un nombre croissant de gens la satisfaction de leurs besoins et la s&#233;curit&#233; du lendemain. Il est d&#233;valoris&#233; parce qu'il ne procure pas le lien social qu'il est cens&#233; construire ; il est d&#233;valoris&#233; parce que l'acte de produire pour l'immense majorit&#233; des travailleurs s'est dissous dans un processus aveugle. En lieu et place d'un m&#233;tier, les gens ont un emploi dont le seul enjeu est de le conserver (ou de l'obtenir).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail a une dimension anthropologique qu'il serait vain de nier. Qu'il ait acquis une dimension importante dans l'occident moderne n'est pas uniquement synonyme d'ali&#233;nation. Et il faudrait au contraire se demander de quelles ali&#233;nations se payait l'otium antique, dont on fait l'apologie aujourd'hui : ali&#233;nation des masses esclaves sans lesquelles le syst&#232;me n'aurait pas tenu une journ&#233;e, mais aussi ali&#233;nation des ma&#238;tres. Croit-on vraiment que quand des &#234;tres humains rament dans la soute, ceux qui se pr&#233;lassent sur le pont sont des &#234;tres complets, libres et &#233;panouis ? Il suffit de penser, plus pr&#232;s de nous, &#224; ces aristocrates rentiers d&#233;crits par Tolsto&#239; dans Anna Kar&#233;nine, ou &#224; l'Emma Bovary de Flaubert, pour entrevoir que cette oisivet&#233; ne produisait en rien l'&#339;uvre du si&#232;cle, mais le catalogue de n&#233;vroses qui a d&#233;fil&#233; dans le cabinet de Sigmund Freud (et lui, qui ne ch&#244;mait pas, en a fait l'&#339;uvre du si&#232;cle !). Le travail, en tant qu'activit&#233; organis&#233;e dans la dur&#233;e, li&#233;e &#224; la sph&#232;re de la n&#233;cessit&#233;, se colletant avec la mati&#232;re, mettant en jeu le corps et l'esprit, est une des marques distinctives de l'humain dans la cr&#233;ation. Il est n&#233;cessit&#233; et libert&#233; &#224; la fois, l'une et l'autre en proportion variable et en &#233;quilibre instable. Comme tout ce qui est fondamentalement humain, il est aussi source de perversions et de d&#233;rives d&#233;sastreuses. Il est cr&#233;ation, mais il est aussi destruction. Il est ce par quoi l'homme s'am&#233;nage une demeure vivable pour lui dans le monde, mais il est aussi ce par quoi il peut faire de ce monde un d&#233;sert. Cependant on peut se demander s'il ne faut pas faire un lien entre la monstrueuse pr&#233;dation en cours et le fait que le travail est de moins en moins ce corps &#224; corps avec la mati&#232;re, qu'il est de plus en plus &#171; hors sol &#187;, abstrait ? Nous ne souffrons pas de travailler, nous souffrons d'une perte de substance du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre toutes les utopies qui ont fleuri au tournant des XIXe/XXe si&#232;cles dans les milieux progressistes et socialistes o&#249; l'on s'effor&#231;ait de trouver une alternative au capitalisme lib&#233;ral et productiviste, il en est une o&#249; l'on trouve pos&#233;e la question du travail de la mani&#232;re la plus profonde. Il s'agit de la &#171; cit&#233; harmonieuse &#187; de Charles P&#233;guy (Charles P&#233;guy, Marcel, premier dialogue de la Cit&#233; Harmonieuse, in &#339;uvres en prose, La Pl&#233;iade 1959). P&#233;guy, fils d'une menuisier et d'une rempailleuse de chaise, et qui faisait tout aux Cahiers de la Quinzaine (r&#233;daction et fabrication), donne une place de choix &#224; l'acte de production et &#224; la notion de m&#233;tier dans son utopie. Non pas pour proposer on ne sait quel ruche de petits travailleurs infatigables, mais parce que l'acte de produire &#171; la vie corporelle de la cit&#233; &#187; (condition de sa perp&#233;tuation dans le temps) selon son expression, est la chose la plus fondamentale (au sens propre) qui doit requ&#233;rir toute notre attention. Et &#224; partir de l&#224; tout se tient : la vie corporelle de la cit&#233; n'est assur&#233;e que par les produits naturels cueillis et par les &#171; produits des travaux non malsains &#187;. Toute la nature peut &#234;tre exploit&#233;e &#8211; la cit&#233; harmonieuse n'est pas une &#233;conomie de cueillette, elle a une agriculture, des mines, des carri&#232;res, de l'exploitation fluviale et maritime etc. - mais avec deux conditions, qui sont d&#233;terminantes : il n'y aucune appropriation privative possible de la terre et des ressources de la nature&#8211; &#171; ni par un parti de citoyens ou par un citoyen, ni par un peuple ou par un individu &#187;, et les travaux n&#233;cessaires &#224; l'obtention des produits ne doivent pas &#234;tre &#171; malsains &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie &#233;conomique de la cit&#233; est harmonieuse, parce qu'elle est mesur&#233;e &#224; une seule aune : l'harmonie des activit&#233;s de production, dans leur double dimension physiologique et spirituelle. Les travaux ne peuvent &#234;tre dangereux pour la sant&#233;, ni d&#233;formants pour le corps. Surtout, les travailleurs, humains et animaux, ne peuvent &#234;tre confondus avec des choses : ni machines, ni serviteurs de machines. Ils ne peuvent &#234;tre exploit&#233;s et forc&#233;s jusqu'&#224; &#234;tre d&#233;figur&#233;s. Il n'y a pas d'un c&#244;t&#233; le travailleur et de l'autre sa force de travail, comme si elle &#233;tait ind&#233;pendante de lui et que, confondue dans la puissance collective des forces de travail organis&#233;s, elle puisse se retourner contre lui. La divergence est radicale avec la pens&#233;e marxiste. Marx avait bien mis en lumi&#232;re le processus d'extraction de la force de travail, ali&#233;n&#233;e de son possesseur humain, mais il en avait tir&#233; la conclusion que ce ne sera que collectivement, en tant que classe, que les prol&#233;taires r&#233;cup&#233;reront leur bien et leur puissance. L'individu n'a alors pas d'autre choix qu'une appartenance identitaire sans faille avec sa classe sociale. Le travailleur, selon P&#233;guy, demeure un citoyen et une personne m&#234;me quand il est occup&#233; aux t&#226;ches besogneuses de l'intendance. Voil&#224; un imp&#233;ratif qui a des cons&#233;quences drastiques sur la nature et le volume de la production. Il est sous-tendu par une intuition forte : si le travail ne nuit pas &#224; l'homme, ni &#224; son corps ni &#224; son &#226;me, il ne pourra nuire &#224; la nature, car la nature physiologique de l'homme, &#233;tant partie int&#233;grante de la nature terrestre, ne peut se retourner contre elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tel imp&#233;ratif subordonne la consommation &#224; la production, en qualit&#233; et en quantit&#233; : &#171; Les travaux qui sont indispensables &#224; la vie corporelle de la cit&#233; ne sont pas malsains, et (..) pour les travaux qui ne sont pas indispensables &#224; la vie corporelle de la cit&#233; il ne convient pas de pr&#233;f&#233;rer les commodit&#233;s ou les caprices des consommateurs &#224; la sant&#233; de ceux qui travaillent &#187;. Il ne s'agit pas seulement, ni pas m&#234;me en totalit&#233; de ce que nous rangerions dans la cat&#233;gorie du luxe, mais de questionner &#224; tous moments nos &#171; usages &#187;, &#224; la lueur de ce qui est n&#233;cessaire pour les produire ; &#231;a vaut aussi bien pour les allumettes dont &#171; il ne convient pas de pr&#233;f&#233;rer l'inflammabilit&#233; (&#8230;) &#224; la sant&#233; des allumettiers &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
De ces conditions limitatives, il en est une sur laquelle nous tomberons vite d'accord : le temps de travail ne doit pas &#233;puiser l'&#226;me et le corps du travailleur, et m&#234;me il doit &#234;tre le plus restreint possible, car assurer la vie biologique de la cit&#233; n'est pas une fin &#8230; Mais par contre, nul ne peut s'y soustraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus d'un si&#232;cle apr&#232;s sa publication (1898), il faut certes se garder de prendre le dialogue sur la cit&#233; harmonieuse au pied de la lettre, mais il garde toute sa valeur en ce qu'il montre tout le profit qu'on peut tirer d'une r&#233;flexion sur le travail, &#224; partir du moment o&#249; l'on cesse et de l'encenser et de le diaboliser.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Puissances des Etats, impuissance des citoyens</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Genevi&#232;ve DECROP</dc:creator>



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&lt;p&gt;L'&#233;tat de crise s'installe et l'individu est d&#233;muni. L'homme de la rue sent bien &#8211; mieux que les &#233;lites politiques et &#233;conomiques &#8211; qu'un monde fout le camp et qu'on ne voit pas se dessiner les contours d'un nouveau. On appr&#233;henderait plut&#244;t le pire, le chaos, la lutte pour l'acc&#232;s aux ressources, l'emballement de la fr&#233;n&#233;sie d'accaparement, les abus de pouvoir et de position dominante, la d&#233;gringolade de ceux qui ne veulent ou ne peuvent se maintenir dans l'ar&#232;ne. L'individu n'a plus prise (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?rubrique11" rel="directory"&gt;Points de vue&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.entropia-la-revue.org/local/cache-vignettes/L92xH135/arton17-8e83a.jpg?1635492511' class='spip_logo spip_logo_right' width='92' height='135' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'&#233;tat de crise s'installe et l'individu est d&#233;muni. L'homme de la rue sent bien &#8211; mieux que les &#233;lites politiques et &#233;conomiques &#8211; qu'un monde fout le camp et qu'on ne voit pas se dessiner les contours d'un nouveau. On appr&#233;henderait plut&#244;t le pire, le chaos, la lutte pour l'acc&#232;s aux ressources, l'emballement de la fr&#233;n&#233;sie d'accaparement, les abus de pouvoir et de position dominante, la d&#233;gringolade de ceux qui ne veulent ou ne peuvent se maintenir dans l'ar&#232;ne. L'individu n'a plus prise sur son destin et les collectifs qui croient un autre monde possible se battent le dos au mur pour pr&#233;server quelques acquis de l'Etat de droit et de l'Etat social. Le nombre de militants actifs est tr&#232;s r&#233;duit et les mobilisations restent sectorielles. Les rivalit&#233;s narcissiques, les frottements d'ego bless&#233;s, la soif de reconnaissance ont raison de la plupart des exp&#233;riences collectives. Le plus grand nombre se contente de la liturgie altermondialiste et semble prendre sa fr&#233;quentation de ses f&#234;tes communautaires pour de l'action politique. Et en effet, que faire ? Les voies du politique sont verrouill&#233;es, les chemins du changement sont en friche. Les vieilles r&#233;ponses nous encombrent. Nous vivons dans l'ombre port&#233;e des grandes convulsions qui ont d&#233;chir&#233; les deux si&#232;cles d'accouchement de la modernit&#233; occidentale, les figures de l'engagement politiques qu'elles ont port&#233; hantent nos r&#234;ves et nos cauchemars. Le r&#233;volutionnaire en son parti, le r&#233;sistant ou le maquisard, le terroriste plombent notre imaginaire. Il faudrait inventer de nouvelles r&#233;ponses, de nouveaux modes d'&#234;tre en politique, de nouveaux types de collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le r&#233;volutionnaire dans son XXi&#232;me si&#232;cle : une figure du pass&#233; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;volutionnaire milite au sein d'une organisation structur&#233;e, dont les partis communistes sont une version achev&#233;e. Il a conquis le Palais d'Hiver mais s'est laiss&#233; confisquer sa r&#233;volution par les chefs du parti, qui ont occup&#233; la sc&#232;ne de l'histoire des d&#233;cennies suivantes en se d&#233;vorant entre eux. Staline, qui a triomph&#233; d'eux tous est &#224; peu pr&#232;s le seul &#224; &#234;tre mort dans son lit. Mais dans les temps troubl&#233;s des ann&#233;es trente, on verra surgir des brigadistes internationaux en Espagne en 1936, r&#233;sistants au fascisme, puis les r&#233;sistant civils ou militaires &#224; la domination nazie &#8211;ils auront leur pendant dans les guerres d'ind&#233;pendance du Tiers Monde dans le gu&#233;rillero. Une telle figure va de pair avec une sc&#232;ne historique, polaris&#233;e, aimant&#233;e par un petit nombre d'id&#233;ologies fortes et antagonistes, o&#249; s'affrontent des forces organis&#233;es, jouant alternativement, ou simultan&#233;ment, de l'action politique et de l'action militaire. La logique binaire de l'affrontement favorise l'enr&#244;lement des individus et les disposent selon une configuration d'o&#249; la violence d&#233;coule pour ainsi dire naturellement. La violence est &#233;rig&#233;e en &#171; accoucheuse de l'histoire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre figure para&#238;t plus proche de nous et sert de r&#233;f&#233;rence &#224; beaucoup : celle de la mobilisation civile, non violente au sein de grands mouvements &#224; la structure souple et d&#233;centralis&#233;e, mais dont la coh&#233;sion est assur&#233;e par une id&#233;e force, un objectif incarn&#233; par un leader. Mais c'est justement l'id&#233;e-force rassembleuse qui manque &#224; notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ap&#244;tres de la non violence, d&#233;sob&#233;issances civiles et lib&#233;rations de masse : hors de port&#233;e ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;f&#233;rence historique est la lutte pour l'ind&#233;pendance de l'Inde sous l'autorit&#233; de Gandhi. Puis, il y a eu le mouvement am&#233;ricain pour les droits civiques, l'abolition de l'apartheid en Afrique du Sud, le mouvement Solidarnosc en Pologne&#8230; Ce dernier, souvent oubli&#233;, pr&#233;sente l'int&#233;r&#234;t que la figure leader du mouvement n'&#233;tait pas un individu, en d&#233;pit de la m&#233;diatisation de la personne de Lech Walesa, mais un mouvement syndical, Solidarnosc. Mai 68 appartient incontestablement &#224; ce registre de mobilisation, avec des sp&#233;cificit&#233;s : absence de leader&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daniel Cohn-Bendit, pour le mouvement &#233;tudiant, n'est pas un leader, mais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, tr&#232;s grande h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233;, absence d'objectifs d&#233;finis. Tr&#232;s r&#233;cemment, le mouvement des moines bouddhistes birmans en a donn&#233; une remarquable illustration, bien que pour l'instant sans r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce type de mobilisation de masse prend corps face &#224; un pouvoir oppressif fort, identifiable de fa&#231;on &#233;vidente, incarn&#233; dans des acteurs humains &#8211; c'est-&#224;-dire repr&#233;sentable pour le plus grand nombre. La non violence est autant un principe &#233;thique qu'une strat&#233;gie : elle est l'arme des sans armes face &#224; une puissance arm&#233;e. La violence n'est plus l'accoucheuse, mais la fossoyeuse de l'avenir et de la libert&#233;. C'&#233;tait tr&#232;s clair pour Gandhi et pour Solidarnosc. La prise de pouvoir n'est qu'un objectif secondaire (un moyen) face au triomphe d'une grande revendication, &#224; forte connotation morale : la libert&#233;, la justice, la dignit&#233; (Solidarnosc disait qu'il ne luttait pas le pouvoir, mais pour la dignit&#233;). Ce type de mobilisation se pr&#233;sente d'abord comme une praxis &#8211; ou un ensemble de pratiques, mais n'est pas d&#233;pourvu de fondements th&#233;oriques, la d&#233;sob&#233;issance civile formul&#233;e par Henry David Thoreau et reprise par Gandhi, ni de filiations : les coordinations en r&#233;seaux de nombre de luttes actuelles, en France et dans le monde, en sont des descendantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me figure, diam&#233;tralement oppos&#233;e &#224; la pr&#233;c&#233;dente, est aujourd'hui d'actualit&#233;, celle du terroriste, inqui&#233;tant h&#233;ros de la lutte solitaire et d&#233;sesp&#233;r&#233;e. Dans la p&#233;riode moderne, elle &#233;merge avec les anarchistes russes de la fin du XIXe si&#232;cle et trouve sa forme achev&#233;e, apr&#232;s avoir fait un passage remarqu&#233; par l'Allemagne et l'Italie des ann&#233;es 1970, avec les attentats suicides affectionn&#233;s par les islamistes fanatiques, d&#233;voilant ainsi sa v&#233;rit&#233; profonde : un nihilisme sans fard r&#233;pondant au nihilisme masqu&#233; des r&#233;gimes et des syst&#232;mes qu'ils attaquent. Cette forme d'action, port&#233;e par des petits groupes minoritaires et isol&#233;s, est une tentation forte dans les configurations historiques o&#249; dominent la confusion et l'impuissance, dans des &#233;poques faites, comme le disait le sociologue am&#233;ricain Charles Whright Mills dans les ann&#233;es 60, d'inqui&#233;tude et d'indiff&#233;rence, et pourrait-on ajouter : tiss&#233;es de ressentiments. Le terrorisme exerce sa fascination en cultivant une ressemblance factice avec des r&#233;sistances arm&#233;es prestigieuses, en Europe contre le nazisme, en Asie ou en Am&#233;rique Latine contre les dictatures ou les empires. Mais la violence, dans son cas, n'est rien d'autre qu'un langage ramen&#233; &#224; sa plus simple expression, celle du meurtre de l'autre, de la parole et de la cit&#233;, &#171; dolmetscher &#187; des temps nouveaux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Dolmetscher &#187;, interpr&#232;te en allemand, &#233;tait le nom donn&#233; par les d&#233;tenus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le terroriste et le t&#233;l&#233;spectateur, hypnose...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces trois visages de l'action sont contemporains, n&#233;s avec l'&#233;poque moderne, mais la troisi&#232;me, baptisant dans le sang le nouveau mill&#233;naire, obnubile et hypnotise. L'individu de la &#171; foule solitaire &#187; du XXIe si&#232;cle est celui qui regarde en boucle sur son &#233;cran de t&#233;l&#233; les boeings &#233;ventrant les Twin Towers. Le t&#233;l&#233;spectateur sid&#233;r&#233; et le terroriste suicidaire forment un couple embl&#233;matique de notre &#233;poque confuse et incoh&#233;rente ; une &#233;poque o&#249; la premi&#232;re forme de mobilisation est obsol&#232;te et o&#249; la seconde ne parvient pas &#224; prendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi ? Pourquoi toutes les mobilisations tant soit peu massives restent sectorielles et sans d&#233;bouch&#233;s ? Pourquoi se r&#233;volte-t-on si peu, dans les pays d&#233;mocratiques et d&#233;velopp&#233;s, face &#224; des situations r&#233;voltantes, &#224; des injustices flagrantes ? En 1974, apr&#232;s le premier choc p&#233;trolier, et alors que le ch&#244;mage commen&#231;ait &#224; monter, on disait que s'il franchissait la barre des 500 000 ch&#244;meurs, ce serait l'explosion sociale. Puis la &#171; barre &#187; a &#233;t&#233; port&#233;e &#224; un million, et maintenant elle est tellement &#233;lastique que c'est devenue une corde &#224; sauter avec laquelle les dirigeants font all&#232;grement valser les statistiques. Mais de mouvement social, point !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce donc qui entrave &#224; ce point notre pouvoir d'agir ? ou plut&#244;t notre vouloir ? La passivit&#233; face &#224; l'oppression est, certes, un ph&#233;nom&#232;ne qui a intrigu&#233; nombre de penseurs, particuli&#232;rement depuis que La Bo&#233;tie lui a donn&#233; sa formulation c&#233;l&#232;bre en &#171; servitude volontaire &#187;, mais nous avons tous le sentiment qu'elle prend dans notre temps, une ampleur et des formes in&#233;dites. La passivit&#233; n'est cependant ni un destin, ni une forme unique et intemporelle, elle est &#224; chaque fois le produit d'une &#233;poque et m&#234;me si elle s'enracine dans quelques dispositions permanentes de la nature humaine, elle est toujours une construction historique&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Aux racines de l'impuissance, l'insignifiance&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans notre contexte, elle a partie li&#233;e, nous le sentons tous plus ou moins, avec ce que Castoriadis avait diagnostiqu&#233; peu de temps avant sa mort comme la mont&#233;e de l'insignifiance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cornelius Castoriadis, La mont&#233;e de l'insignifiance, les carrefours du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est-&#224;-dire le processus envahissant et irr&#233;sistible d'&#233;rosion des significations, de d&#233;symbolisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Mais comment s'articulent impuissance et insignifiance ? Mon hypoth&#232;se est que c'est la r&#233;duction &#224; l'insignifiance qui produit l'impuissance et non pas l'inverse. L'hypoth&#232;se n'est pas originale, mais il n'est pas inutile de la creuser, pour mettre au jour en quelque sorte le &#171; mode de production &#187; de l'impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re ces deux modalit&#233;s de l'existence moderne que sont l'insignifiance et l'impuissance, il y a une forme anthropologique, si connue et si commune qu'elle est totalement banalis&#233;e, &#224; tel point qu'on en oublie qu'elle est terriblement jeune au regard du temps long de l'histoire, qu'elle est un processus qui d&#233;ploie sans cesse de nouveaux effets, dans les champs les plus divers, et qu'elle est encore en devenir : la figure du consommateur. Elle se tient au centre du tableau de l'&#233;poque moderne et comme dans les bonnes peintures de la Renaissance, on peut y distinguer plusieurs plans successifs. Ce qui se voit au premier plan, c'est l'expansion l'irr&#233;sistible de la marchandise, fruit du capitalisme productiviste et d'une ali&#233;nation &#224; deux faces. C&#244;t&#233; face, elle transforme chacun de nous en toxicomane addictif au march&#233;. Si l'argent est le signe dominant de l'&#233;poque, ce n'est pas &#224; cause de je ne sais quelle perversion morale des individus, mais parce que sans argent, on ne peut litt&#233;ralement pas survivre dans le monde moderne. C&#244;t&#233; pile, l'ali&#233;nation se r&#233;pand par le salariat g&#233;n&#233;ralis&#233;, dont le principal effet, dans le mode de production bureaucratis&#233; moderne, est d'anonymiser la production et d'organiser l'interchangeabilit&#233; des individus. Dans les grandes organisations techno-bureaucratiques publiques ou priv&#233;es, personne ne peut savoir quelle est sa part propre dans la production de la plus value et chacun est rong&#233; par le sentiment de son inutilit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le fait que dans le processus de production moderne, les t&#226;ches sont de plus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On &#233;voque souvent la superfluit&#233; des hommes d&#233;s&#339;uvr&#233;s par le ch&#244;mage de masse, on voit moins que l'individu au travail est d&#233;j&#224; &#171; socialement construit &#187; comme superflu, m&#234;me si ce n'est pas r&#233;el en termes &#233;conomiques. La mise au ch&#244;mage n'est que l'actualisation de cette superfluit&#233; latente et obs&#233;dante. Bien qu'il reste des pans de l'&#233;conomie o&#249; il n'en est pas ainsi, et o&#249; l'individu garde sa valeur propre, on voit que cette tendance s'acc&#233;l&#232;re et qu'elle a m&#234;me gangr&#233;n&#233; des secteurs de la production qui aurait d&#251; par nature &#234;tre indemnes de cette folie : par exemple l'agriculture, qui dans sa version productiviste a transform&#233; les paysans en salari&#233;s de fait sinon de droit des grands groupes agro-alimentaires et en assist&#233;s des fonds europ&#233;ens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La marchandisation ne se limite pas aux biens mat&#233;riels, n&#233;cessaires &#224; la reproduction biologique de notre existence, elle a d&#233;vor&#233; le champ de la culture, la vie de l'esprit, et jusqu'au temps lui-m&#234;me. Et c'est bien &#231;a le pire : industries culturelles, loisirs organis&#233;s, voyages qui met &#224; &#171; port&#233;e de mains &#187; des destinations dont les noms finissent de s'&#233;teindre sur le papier glac&#233; des catalogues, vente &#224; l'encan des spiritualit&#233;s assaisonn&#233;es fa&#231;on fast-food, chemins initiatiques que le disciple, habill&#233; en stagiaire, coule docilement entre les semaines 30 et 32 d'un agenda surcharg&#233; &#8230; et s'il y a du temps et de l'homme de reste, les ma&#238;tres illusionnistes du petit &#233;cran le vendront aux annonceurs affam&#233;s, sous l'emballage : &#171; temps de cerveau disponible &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insignifiance, dans ce premier plan, na&#238;t de la prolif&#233;ration des signes, le trop-plein engendre le rien, l'espace sursatur&#233; de signes &#233;touffe le sens, anesth&#233;sie les sens. Son &#233;l&#233;ment moteur est la vitesse, le turn-over hallucinant et hallucin&#233; des objets, vou&#233;s &#224; dispara&#238;tre &#224; peine produits, &#224; tel point que leur &#171; devenir-d&#233;chets &#187; occupe un temps et un espace sans aucune mesure avec ceux de leurs usages. Mais peut-on parler d'usage pour ces objets, non d&#233;sir&#233;s, produits &#224; l'aveugle, morts pr&#233;cocement et oubli&#233;s instantan&#233;ment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au second plan, il y a une ali&#233;nation plus dangereuse, parce que sournoise, et qui consiste en la prise en charge des aspects &#233;l&#233;mentaires de notre vie quotidienne par la machinerie socio-technique. Nous sommes tous les jours aliment&#233;s, abreuv&#233;s, transport&#233;s, chauff&#233;s, &#233;clair&#233;s par de grands r&#233;seaux interconnect&#233;s qui en quelque sorte se chargent de l'intendance, pour, pr&#233;tendent-ils, lib&#233;rer notre temps si pr&#233;cieux pour des t&#226;ches plus &#233;lev&#233;es : travailler, cultiver nos liens sociaux, &#233;duquer nos enfants, s&#233;duire, nous divertir etc&#8230; Il y a ce qui se passe sous les feux de la rampe et ce qui se passe dans les locaux techniques, les sous-sols et les cuisines et sans lequel la sc&#232;ne resterait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment vide. Les acteurs savent leur texte et rien que leur texte, leur savoir s'arr&#234;te &#224; la r&#233;gie, l&#224; o&#249; on fabrique les d&#233;cors et tire les ficelles. En r&#233;alit&#233;, ces grands r&#233;seaux, fruit du croisement de la science de l'organisation et de la techno-science, sont, comme l'avait finement not&#233; l'anthropologue Mary Douglas, ma&#238;tres de la vie et de la mort sous couvert de ne s'occuper que des choses triviales, bassement mat&#233;rielles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;voir Mary Douglas, comment les institutions pensent, La D&#233;couverte/MAUSS, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Car cette machinerie nous exproprie doublement, de notre pr&#233;sent et de notre avenir. De notre pr&#233;sent, en nous d&#233;racinant de notre vie la plus ordinaire, de la biologie du quotidien, et de notre avenir, car ces grands r&#233;seaux sont tr&#232;s complexes, tr&#232;s vuln&#233;rables, potentiellement dangereux, et on ne les arr&#234;te pas d'une simple d&#233;cision. Leur bon fonctionnement est &#233;troitement li&#233; &#224; un haut niveau de d&#233;veloppement organisationnel, capable de garantir la s&#251;ret&#233;, ce qui suppose une rigoureuse discipline sociale, une surveillance permanente et la continuit&#233; de l'activit&#233; scientifique, soit une techno-structure imbriqu&#233;e avec le pouvoir politique. On ne peut les d&#233;manteler autrement que dans un processus tr&#232;s long et tr&#232;s contr&#244;l&#233; de reconversion, ce qui &#233;limine le changement de type r&#233;volutionnaire du champ des possibles. On ne prend pas une centrale nucl&#233;aire comme on prend la Bastille. Mais le nucl&#233;aire est un peu l'arbre qui cache la for&#234;t, car l'adduction d'eau potable, la production et la distribution agro-alimentaire, le syst&#232;me des transports ultra-rapides (l'aviation civile, les TGV), le syst&#232;me de sant&#233; (voir le sang contamin&#233;, la vache folle, le SRAS etc.), les r&#233;seaux t&#233;l&#233;matiques, sont des syst&#232;mes tr&#232;s vuln&#233;rables, pour ne parler que de ce qui permet les gestes les plus ordinaires et les plus indispensables de notre vie quotidienne. Le prix &#224; payer pour &#234;tre d&#233;charg&#233; de l'intendance est consid&#233;rable, mais il est la plupart du temps indolore. On a une petite id&#233;e de la note quand une chute de neige prive d'&#233;lectricit&#233; et de chauffage des r&#233;gions enti&#232;res ou paralyse les routes, et on paye une traite quand une catastrophe dans les transports, dans une usine chimique ou dans le secteur sanitaire fait quelques centaines de victime et r&#233;pand la panique dans la population. S'il est un &#171; bio-pouvoir &#187;, comme le dit Giorgio Agamben, c'est l&#224; qu'il a ses forteresses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous venons de voir trois registres de l'insignifiance moderne : l'insignifiance par la prolif&#233;ration des signes, l'insignifiance par l'&#233;ph&#233;m&#232;re et la futilit&#233; de nos produits, l'insignifiance par le d&#233;racinement de l'ordinaire de la vie. Ce qui est proprement tragique, c'est qu'ils renvoient en &#233;cho l'angoisse propre &#224; l'existence humaine, d&#233;chir&#233;e par le doute et la tentation de l'absurde, par le sentiment d'&#234;tre mal-n&#233;, par hasard ou par erreur, et de devoir dispara&#238;tre sans laisser de traces. Prise dans le jeu de miroir de ses mondes int&#233;rieurs et ext&#233;rieurs, la condition de l'homme moderne ordinaire rend un son tragique et d&#233;risoire &#224; la fois. Envahi par les objets, lib&#233;r&#233; de la corv&#233;e quotidienne &#171; des travaux et des jours &#187;, r&#233;duit &#224; son &#171; pouvoir d'achat &#187;, l'individu du march&#233; globalis&#233; est &#224; la fois agit&#233; et impotent, surencombr&#233; et radicalement d&#233;muni, ramen&#233;, au bout du compte, &#224; ses dettes. Il se pourrait bien qu'apr&#232;s avoir cong&#233;di&#233; les grands syst&#232;mes de sens qui ali&#233;nait la libert&#233; et bridait la cr&#233;ativit&#233;, la civilisation europ&#233;enne n'ait r&#233;ussi qu'&#224; donner forme dans le r&#233;el aux angoisses et aux cauchemars les plus profonds de l'homme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comme elle l'a laiss&#233; voir sans masque, dans les camps de concentration et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Consommer le politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans de telles conditions, il n'est pas tr&#232;s difficile de vider l'espace politique de sa substance, en donnant l'ultime touche au troisi&#232;me plan du tableau, l&#224; o&#249; le citoyen se transforme en consommateur d'un show politique permanent. Nul besoin de complot des &#233;lites, juste quelques trucs d'illusionnistes ici et l&#224;, du genre du &#171; storytelling &#187;, vieille astuce des politiciens, perfectionn&#233;e par l'acteur hollywoodien Ronald Reagan et repris depuis par tous les dirigeants de la &#171; people-d&#233;mocratie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christian Salmon, Storytelling - La machine &#224; fabriquer des histoires et &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les VIP de la commission Trilat&#233;rale n'ont sans doute pas eu de mal &#224; retrouver le sommeil. On se souvient peut-&#234;tre en effet que tandis que les experts du MIT, dans les ann&#233;es soixante-dix, lan&#231;aient leur &#171; halte &#224; la croissance &#187;, la Trilat&#233;rale, plus discr&#232;tement il est vrai, s'inqui&#233;tait de l'emballement de la d&#233;mocratie, laquelle apr&#232;s avoir int&#233;gr&#233; les femmes et les peuples colonis&#233;s, semblaient vouloir aussi incorporer les minorit&#233;s ethniques, les homosexuels, les ados etc&#8230; &#171; Halte, disaient-ils, d&#233;mocratie, croissance z&#233;ro, la plan&#232;te devient ingouvernable ! &#187;. Aujourd'hui le ma&#238;tre mot des politiciens et de leurs consultants est &#171; gouvernance &#187;, mais le meilleur ressort de la gouvernabilit&#233; des peuples est dans la r&#233;duction du geste citoyen au comportement consum&#233;riste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Rappelez-vous les discours de Georges Bush, de Lionel Jospin et des autres (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Toute r&#233;volte, toute contestation, toute indignation a son march&#233; : du petit &#233;cran au grandes f&#234;tes altermondialistes, en passant par les march&#233;s politiquement correctes de l'&#233;quitable ou du bio, chacun finit par rejoindre un dysneyland conforme &#224; ses convictions et &#224; ses amiti&#233;s. L'art et les artistes eux-m&#234;mes n'y &#233;chappent pas : leurs avant-gardes contemporaines ne sont jamais tr&#232;s loin du marketing publicitaire ni des paillettes du star system.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Aux racines de nos maux&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Alors que faire, comme disait L&#233;nine ? Le tableau que tu d&#233;peins est bien sombre, me direz-vous, et il ne laisse pas d'&#233;chappatoires. Oui, notre impuissance est profonde, parce qu'elle n'est pas juste l'effet d'institutions perverses qu'il suffirait de redresser, parce qu'elle se nourrit de tous les &#233;l&#233;ments structurants de la vie moderne et qu'elle puise loin dans notre psych&#233; individuelle et collective. Elle a pour autres noms insignifiance et d&#233;racinement. Mais elle n'est pas fatale, cependant, car si la propension &#224; ali&#233;ner sa libert&#233; est consubstantielle &#224; l'homme, son intol&#233;rance &#224; la servitude install&#233;e lui est tout aussi consubstantielle. La configuration socio-historique est telle qu'il est peu probable qu'un changement r&#233;el soit &#224; attendre des grands mouvements r&#233;volutionnaires du pass&#233; ou des partis politiques du pr&#233;sent, car aucune de ces formes ne peut toucher &#224; la racine de l'ali&#233;nation. Celle-ci ne peut &#234;tre atteinte que par une reprise, une reconqu&#234;te par les individus et les collectifs de leurs usages, pour parler comme les distributistes. Reprendre la ma&#238;trise de nos usages, ouvrir quelques belles &#233;chapp&#233;es hors du march&#233; ou se m&#233;nager des &#233;chapp&#233;es belles hors des machines qui pensent et sentent &#224; notre place - c'est affaire d'orientation et non de statistique, car il ne s'agit pas de sortir de la d&#233;pendance du march&#233; pour tomber dans les esclavages de l'autarcie. Il s'agit d'abord et surtout de reconqu&#233;rir sa libert&#233; int&#233;rieure : de l&#224; nous viendra l'audace d'agir, de l&#224; rena&#238;tra notre d&#233;sir et se surmonteront nos paralysantes terreurs. Il n'y a pour l'instant pas d'autres radicalit&#233;s que celles des r&#233;-enracinements dans le propre de notre existence. L'avenir viendra &#224; notre rencontre, depuis un lieu qui s'appelle notre imaginaire. Le reste, c'est-&#224;-dire les modalit&#233;s politiques de la reconqu&#234;te du pouvoir politique, viendra ensuite, en second mais pas secondairement ni m&#233;caniquement, au contraire : comme ce qui est le plus n&#233;cessaire et sera le mieux pens&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Daniel Cohn-Bendit, pour le mouvement &#233;tudiant, n'est pas un leader, mais une personnalit&#233; embl&#233;matique et pour le mouvement ouvrier, l'absence de leader individuel ou organis&#233; est un des ph&#233;nom&#232;nes remarquables de 68 : La CGT a sans cesse couru derri&#232;re la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale qu'elle a fini par torpiller faute de pouvoir la contr&#244;ler.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Dolmetscher &#187;, interpr&#232;te en allemand, &#233;tait le nom donn&#233; par les d&#233;tenus des camps de concentration &#224; la matraque des Kapos&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cornelius Castoriadis, La mont&#233;e de l'insignifiance, les carrefours du labyrinthe, IV, Seuil, 1995&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le fait que dans le processus de production moderne, les t&#226;ches sont de plus en plus individualis&#233;es et qu'on exige du salari&#233;, non plus seulement des qualifications et des savoir-faire, mais surtout des &#171; comp&#233;tences &#187;, c'est &#224; dire la mise au travail de ses ressources et de son exp&#233;rience personnelle ne contredit pas le ph&#233;nom&#232;ne d&#233;crit ici, au contraire il intensifie la comp&#233;tition et l'exploitation, en d&#233;tachant ces comp&#233;tences de la personne elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;voir Mary Douglas, comment les institutions pensent, La D&#233;couverte/MAUSS, 1999 (&#224; lire r&#233;solument, sinon absolument)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Comme elle l'a laiss&#233; voir sans masque, dans les camps de concentration et les fabriques de cadavres des r&#233;gimes nazis et staliniens.Tous les syst&#232;mes de sens, l&#233;gu&#233;s par les diff&#233;rentes traditions culturelles, produisent le sens et la permanence susceptible de barrer la route &#224; l'auto-destruction humaine, au moyen d'un grand partage entre le sacr&#233; et le profane (et une s&#233;rie de partages ou de classifications secondes), mais malheureusement &#8211; et le tragique est l&#224; &#8211; la conqu&#234;te par l'homme de son autonomie (l'auto-institution historique) sape les fondements de ce partage.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christian Salmon, Storytelling - La machine &#224; fabriquer des histoires et &#224; formater les esprits, La Decouverte, 2007&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Rappelez-vous les discours de Georges Bush, de Lionel Jospin et des autres dirigeants des pays d&#233;mocratiques, au lendemain des attentats du 11 septembre : le consum&#233;risme &#233;tait l'acte de r&#233;sistance du citoyen au terrorisme comme la guerre celui des militaires&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Article paru dans Altermondialiste 81 n&#176; 7 (janvier 2009)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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