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Etats et citoyens

Pour la croissance du bonheur

mercredi 14 janvier 2009, par Claude LLENA

« Est pauvre celui qui n’a personne »
Proverbe wolof
Sénégal

Dans les faits l’économie ne s’intéresse que de très loin au bonheur. Ce dernier doit être le résultat d’une optimisation des pratiques de production et de consommation des acteurs. D’ailleurs, Aristote n’affirme-t-il pas dans Ethique à Nicomaque : "Le bonheur est le but de la vie". En fait, l’économisme ne prend en compte l’humain qu’à travers ses fonctions économiques. L’approche néo-classique de l’économie a réduit l’homme à un "Homo économicus". Un peu comme si la consommation devenait le palliatif à la perte des valeurs humaines : « produisez, consommez et vous serez heureux… ! ».
La pensée économiciste s’inscrit, en effet, autour des hypothèses suivantes :
tous les agents économiques agissent rationnellement ;
de manière égoïste, ils recherchent leur satisfaction personnelle et l’addition de ces intérêts particuliers doit permettre l’intérêt général ;
l’avantage propre et la rationalité sont un acquis partagé par tous ;
Or, de nombreuses études psychologiques et sociologiques ont montré que tous les agents économiques :
n’agissent pas toujours rationnellement ou que la poursuite effrénée de la rationalité peut entrainer l’irrationnel écologique et social qui nécessite une réaction vers une société de décroissance ;
ne cherchent pas seulement la maximisation de leur avantage matériel propre et que des préférences sociales peuvent prévaloir…

Face à ce constat, le bonheur est tout autre chose : c’est un état d’esprit. Une capacité individuelle à réagir, à positiver, à influer sur une réalité matérielle pas toujours idéale. Le bonheur ne se décrète pas, il se vit. Il est la réponse à ce besoin d’humanité qui est chevillé à notre mortalité (De Beauvoir, 1974).
Alors quels sont les liens entre économie et bonheur ?
On sent bien que l’absence de moyens économiques réduit l’humain à de nombreuses difficultés et notre connaissance des pays en développement en est le meilleur éclairage. Mais en même temps, l’existence et plus encore l’abondance de moyens financiers ne constitue pas pour autant une garantie de bonheur. Dans les pays développés, la maison la mieux équipée n’assure pas, à elle seule, l’existence d’un bonheur partagé. Au contraire, elle peut-être la matérialisation d’une remise en question des valeurs humaines fondamentales (amour, respect de l’autre…).
Finalement, l’économie ne semble affecter le bonheur que de manière indirecte. En effet, l’argent permet d’acquérir :
Une maison mais pas un foyer
Un lit mais pas le sommeil
Une montre mais pas le temps
Des livres mais pas la connaissance
Un plaisir sexuel mais pas l’amour
Un repas mais pas la convivialité
Un service mais pas l’amitié…
En un mot, il permet de tout acquérir sauf l’essentiel ! Bâtir une société sur cette illusion est le tour de force du capitalisme qui n’a pas hésité à utiliser les médias et la domination symbolique pour l’imposer.
Alors, face à cette relation très ambigüe entre économie et bonheur, je vais développer 2 exemples que j’ai rencontrés lors de mes pratiques professionnelles. Exemples de terrain qui montrent combien la relation entre économie et bonheur est complexe. Ces deux exemples formeront l’ossature de ma présentation :
1. Etude sur le quartier populaire Paul Valéry à Montpellier en 2000 dans le cadre d’un enseignement à l’Institut Régional des Travailleurs Sociaux (IRTS : http://www.irts-lr.fr/) du Languedoc Roussillon
2. Création de l’atelier des savoirs populaires à l’Université populaire Montpellier Méditerranée (UPMM : www.upmm.org) en 2007

I- Etude sur le quartier populaire Paul Valéry à Montpellier en 2000

En 2000, avec une quinzaine d’étudiants de l’Institut Régional des Travailleurs Sociaux (IRTS) j’ai mené une étude sur le quartier Paul Valéry à Montpellier.
Il s’agissait de montrer comment les habitants de ce territoire se déplaçaient.
Or, à première vue, les études statistiques préliminaires nous révélaient une situation peu reluisante. Si l’on ne prenait en compte que la perception économique du quartier, il n’y avait pas de doute : ce territoire était sinistré… Si l’on s’en tenait à cette lecture, il n’y avait pas de doute, la population manquait de l’essentiel puisque ses revenus étaient des plus précaires : + de 40 % de chômage, fort pourcentage de minimas sociaux…
L’économiste ne pouvait y voir que de la déprime et le citoyen le renforcement de ses représentations concernant les quartiers populaires.
Mais une observation plus fine nous a montré que la réalité était toute autre.
Nous nous sommes installés à partir de 7h du matin à la sortie des immeubles. Nous y avons observé un déplacement important d’hommes relativement jeunes avec des glacières bleues qui se rendaient sur des chantiers extérieurs à la cité.
Vers 9 h, un groupe d’hommes en bleus de travail accueillaient des automobiles pour des réparations réalisées sur le parking de la cité.
Après une période plus calme, autour de 16h, un coiffeur informel est arrivé avec sa mallette. Les jeunes présents l’ont suivi. Ils se sont rendus en sous sol dans un garage aménagé en salon de coiffure. Tous n’étaient pas là pour se faire coiffer mais, pour rencontrer les copains et échafauder « des plans » pour la soirée à venir. Les déplacements ne pouvaient, en effet, se concevoir individuellement. Les jeunes du quartier ne s’accordaient le droit de sortir de la cité que de manière collective. Le groupe et la reconnaissance qu’ils accordaient à chacun était la meilleure garantie pour traverser les territoires jugés hostiles qui entouraient la cité.
Un peu plus tard dans la soirée, nous avons rencontré une vieille dame au minimum vieillesse qui a pris le temps de nous raconter son vécu. Elle vendait des glaces aux enfants de la cité depuis des années. Elle faisait, elle-même, les produits glacés et les écoulait à un prix très attractif. Cela lui permettait certes d’arrondir ses fins de mois mais le plus important est qu’elle retrouvait dans cette pratique ce qui lui manquait le plus c’est-à-dire la reconnaissance. « Ici, tout le monde me connait me salue ; il faut dire que c’est moi qui leur vendait les glaces quand ils étaient petits ». De cette reconnaissance naissait le bonheur de vivre dans une communauté où elle avait trouvé sa place. L’argent gagné grâce à cette activité informelle était réchauffé par la relation humaine. Cette activité lui donnait identité, dignité. Par ailleurs, l’argent des minimas sociaux était refroidi par le caractère impersonnel des institutions redistributives.
Dans les quartiers populaires et ailleurs, ces formes d’accomodation (Galbraith, 1984) sont souvent la réalité des individus en situation de difficultés face au marché du travail officiel. De manière stratégique, sous forme de complément et de choix de vie, les individus utilisent souvent le secteur informel comme un appoint financier mais aussi pour une meilleure reconnaissance sur leurs lieux de vie. A ce moment là, le paradigme du Don/Contre don (Godelier, 2002) est aussi à prendre en compte. Il intègre chacun de nous dans un réseau de connaissance avec un potentiel de savoir et de savoir faire qui permettent, en dehors du monétaire, de satisfaire certains besoins. On perçoit bien là le caractère pluriel de l’économie. L’économie de la réciprocité appartenant à la richesse anthropologique des peuples.
Par ailleurs, à la suite des travaux de Durkheim (1967), nous pouvons mettre en avant le concept d’anomie comme fracture essentielle de la relation humaine, cette exclusion, étant selon l’auteur, un des éléments explicatifs du suicide. Le fait de ne pas exister dans le regard de l’autre me renvoie à mon inutilité à ma « non existence » dans le groupe social dans lequel je vis.
Par ailleurs, chez Bourdieu (1980), le capital social appartient au concept d’habitus. Mes connaissances, mes relations sont les fondements d’une inscription dans des réseaux qui sont autant de lieux d’expression de mon identité et d’affirmation de mon existence. Cette richesse relationnelle permet à l’individu de bâtir son existence, de trouver une place dans un collectif sensé lui assurer une reconnaissance. C’est cette richesse sociale que l’on perçoit lorsque l’on voyage dans les pays du sud au contact de la population. Alexandra David Neel affirme : « Celui qui voyage sans rencontrer l’autre ne voyage pas, il se déplace » http://www.alexandra-david-neel.org/francais/accf.htm

Ils n’ont pas toujours tout (surtout au niveau matériel), mais ils possèdent l’essentiel, c’est-à-dire ce bonheur d’exister ensemble.
Cette lutte des places, cette inscription dans des collectifs affiche la richesse relationnelle de chacun d’entre nous : le bonheur passe avant tout par la reconnaissance. Loin de n’être qu’un « Homo économicus », l’être humain est, avant tout, un être social. Il a principalement besoin, comme l’affirme Albert Jacquard (1984) « de se sentir beau dans le regard des autres ».

II- La mise en place de l’atelier des savoirs populaires au sein de l’Université populaire Montpellier Méditerranée (www.upmm.org)

Avant d’être considéré comme économiste Adam Smith (1982) était professeur de morale. Il écrivait, en 1759, dans La théorie des sentiments moraux la phrase suivante : « Le besoin d’être regardé est même à l’origine de tous les autres besoins ».
L’être humain est, en effet, un être social. Plus il rencontre ses semblables plus il s’approche de l’humanité. L’expérience que nous sommes en train de mettre en place dans le quartier populaire de la Paillade au sein de l’Université Populaire de Montpellier Méditerranée (UPMM) est la démonstration que la reconnaissance peut-être le terreau du bonheur. Ce dernier a donc une dimension subjective. Il ne peut se réduire à une approche financière, il doit nécessairement intégrer cette richesse sociale, ce capital relationnel, ce souci de l’autre qui permettent de se sentir exister au sein d’un collectif. C’est certainement le plus difficile à mesurer mais, c’est aussi l’argument majeur qui doit pouvoir enclencher le processus de décroissance de l’activité pour une vie plus harmonieuse.
Ceci dit, comment avoir la certitude que l’on existe dans le regard de l’autre ? Comment valoriser les savoirs, les savoirs-être mutilés non reconnus par la pensée dominante ?
L’UPMM a tenté d’apporter des éléments de réponse. Elle est née en septembre 2006. La première année nous avons été très tournés vers des cours traditionnels, mais il m’est très vite apparu que cette formule ne permettait guère de faire émerger les savoirs populaires. Il fallait donc trouver une pratique capable de s’enrichir mutuellement des savoirs de chacun (Hebert Suffrin, 2001).
A partir de l’expérience du collectif malgré tout (http://malgretout.collectifs.net/) à la cité des 4 000 à La Courneuve nous avons mis en place un atelier des savoirs populaires à la Paillade (http://www.upmm.org/spip.php?article62)
En partant de l’idée fondatrice que le bonheur est derrière la reconnaissance, il s’agit de faire apparaitre les savoirs de chacun pour les mettre en valeur et les afficher au regard de tous. Or, dans les quartiers populaires les savoirs sont nombreux mais sont enfouis dans l’inconscient collectif et ont du mal à faire sauter les crispations imposées par les représentations. Ce sont des savoirs dominés qui acceptent cet état de fait et qui ont du mal à se faire connaitre et reconnaitre.
Comment lutter contre ces représentations imposées par les médias, par l’évidence de la « sagesse collective » ?
Notre réponse a été de nous lancer dans la mise en place d’un atelier où allait pouvoir émerger des savoirs être populaires. Nous avons proposé à un groupe de jeunes (entre 18 et 25 ans) des quartiers populaires de la ville de Montpellier de monter la pièce de théâtre de Rodrigo Garcia (2003) intitulée « Jardinage Humain » autour du thème de la critique de la consommation. Durant les premières séances de répétition, des difficultés d’approche de la langue sont apparues. Le texte n’était pas toujours facile à aborder, le champ lexical posait problème. C’était bien la rencontre de 2 mondes. Il fallait donc que le groupe fasse des efforts importants pour s’approprier le texte et son contexte. Mais, le bonheur d’être ensemble et la force de la reconnaissance mutuelle nous ont permis de relever les premiers défis. Monter une pièce de théâtre c’était aussi se libérer des représentations sociales, être ensemble pour être vrais, être libres.
Dans cette pratique, les jeunes concernés sont enfin reconnus comme des êtres à part entière capables de façonner un écrit selon leur identité, leur vécu. Derrière tout ce travail se niche la reconnaissance de l’autre. Cet effort nous a permis de partager des moments d’une rare intensité, d’une qualité relationnelle inoubliable. Aujourd’hui, le projet est en cours. Ce travail devrait déboucher sur une pièce de théâtre interprétée par des personnes qui n’ont jamais reçu d’assentiment collectif. Ces savoirs mutilés vont trouver existence dans le regard des autres et affirmer ainsi leur différence à l’écart des représentations sociales.
L’humanité n’est-elle pas constituée de cette diversité culturelle ? Et son affirmation individuelle et collective n’est-elle pas la certitude de permettre à chacun de faire valoir ce qu’il est ? Dans cette affirmation, c’est la concrétisation que le bonheur partagé autour de la reconnaissance collective permet à chacun de se construire non pas l’un contre l’autre mais l’un avec l’autre.
Derrière cette alchimie de la diversité nait le bonheur collectif qui est une réponse concrète à la volonté de la pensée dominante de créer un Homme nouveau (Dufour, 2003). Dans l’histoire, d’ailleurs, de nombreuses tentatives avortées ont cherché à fabriquer une nouvelle humanité (3ième Reich, expérience stalinienne…). Mais, la particularité actuelle est que la domination symbolique (plus insidieuse que la domination physique) néolibérale qui passe par les pressions au travail, la publicité, le culte de la marchandise…façonne les comportements humains au point que la plupart de nos concitoyens n’y perçoivent pas d’issus. Ils sont ainsi, comme fascinés par les lumières de la consommation, et connaissent un véritable viol de leur imaginaire (Traoré, 2004). Comment sortir de cette situation où ils perdent une part de leur humanité avec comme seule contrepartie : l’illusion de l’objet célébré par le culte de la marchandise ?
Si l’éducation populaire a encore un sens, elle ne peut faire l’impasse sur son rôle d’émancipation des populations. Elle doit prendre acte de cet état de fait et proposer de rechercher le réveil des valeurs humaines.

Cette expérience de l’UPMM s’inscrit pleinement dans cette démarche.

Conclusion

Dans son ouvrage « Reconsidérer la richesse » Patrick Viveret (2002) mettait déjà l’accent sur le rôle trompeur des indicateurs de richesse qui pouvaient positiver le négatif et négativiser le positif des activités humaines. En effet, une marée noire, des embouteillages… sont comptabilisés comme un surplus d’activités et donc participent de la croissance économique alors que d’autres activités n’y sont pas agrégées. C’est le cas, par exemple, des activités bénévoles, des actions de Don/contre-don, de l’économie domestique et non monétaire qui sont caractéristiques de l’économie du lien dont on a parlé précédemment.
En fait, plus on s’éloigne de l’essentiel et plus on est en mesure de mesurer la production. C’est le cas de la production de biens et de services que l’on retrouve dans l’indicateur le plus connu c’est-à-dire le PIB qui mesure la somme des valeurs ajoutées produites dans un pays pendant un an.
Mais, plus on s’approche de l’essentiel, c’est-à-dire comme on l’a montré, de la reconnaissance, du lien social, de l’amitié, en un mot des valeurs humaines celles qui donnent dignité alors là, les indicateurs classiques montrent leur cécité.
Mettre l’accent sur l’essentiel et transformer les instruments de la mesure de la croissance permettraient de mettre en évidence les efforts de certains pour participer au lien social, au respect des fragiles équilibres écologiques et sociaux…
A ce moment là, si les externalités négatives de la croissance étaient comptabilisées comme il se doit, c’est à dire en négatif, alors l’impératif de décroissance s’imposerait plus facilement.

La réalité économique et sociale est observée, aujourd’hui, avec des indicateurs productivistes. Il convient de mettre l’accent sur une autre façon de percevoir ce monde pour en mesurer l’agression écologique et sociale qui lui est faite. A ce moment là, on se rendrait compte que la décroissance a réellement commencé. Il convient simplement, aujourd’hui, de transformer nos mentalités productivistes pour aborder la décroissance avec convivialité (Illich, 1973) et savoir saisir simplement, dans le respect des valeurs humaines, les bonheurs multiples qui s’offrent à nous.

Article publié dans la revue Silence N°362.
Octobre 2008

Références bibliographiques

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Ed. Minuit. Paris.

De Beauvoir, S. (1974). Tous les Hommes sont mortels. Ed. Gallimard. Folio. Paris.

Dufour, D. R. (2003). L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’Homme libéré à l’ère du capitalisme total. Ed. De Noël. Paris.

Durkheim, E. (1967). Le suicide. Étude de sociologie. Ed. Les Presses universitaires de France, 2e édition. Collection : Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris.

Galbraith, J. K. (1984). La voix des pauvres ou ce qu’ils ont à nous dire sur l’économie. Ed. Gallimard. Paris.

Garcia R. (2003). Jardinage humain. Ed. Les solitaires intempestifs. Paris.

Godelier, M. (2002). L’énigme du Don. Ed. Flammarion. Paris.

Hebert-Suffrin, C. (2001). Echangeons nos savoirs. Ed. La Découverte. Paris.

Illich, I. (1973). La convivialité. Ed. Le Seuil. Paris.

Jacquard, A. (1984). Inventer l’homme. Ed. Complexe. Paris.

Smith, A. (1982). La théorie des sentiments moraux. Ed. d’aujourd’hui. Paris.

Traoré, A. (2004). Le viol de l’imaginaire. Ed. Hachette. Paris.

Viveret, P. (2002). Reconsidérer la richesse. Ed. de l’aube. Paris.

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