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Points de vue sur la "crise"

De quoi le mot "crise "est-il le nom ?

mardi 10 février 2009, par Michel GUET

Il est des titres que l’on ne se lasse de rouler dans sa bouche comme la mer ses galets et l’occasion était trop belle de plagier celui du pamphlet d’Alain Badiou [1] (dont je vous conseille la lecture).
Ici il ne s’agit pas d’une attaque ad hominem mais d’une réflexion sur la guerre des mots laquelle se joue sous nos yeux et sur l’espace public res publica. arraisonné par le pouvoir marchand [2] , ainsi que d’une tentative d’interprétation de ce qui est communément dénommé, depuis l’été 2008, « crise ».

Qui use du mot « crise » ?

Donnons l’impulsion sans attendre, nommons cette succession de faits imprévus d’un mot qui nous convient, qui nous paraît juste ; donnons à ces évènements, à ce qui nous arrive, la couleur qui sied ! C’est décidé, nous nommons cela CRISE, nous disons cela d’assurance, nous disons cela itérativement [3] .

Nous (qui est nous ?), nous qui nommons, nous qui parlons, nous qui disons le monde, qui le montrons, sommes aussi NOUS qui faisons le monde, nous les maîtres du nomos, de la Parole, de la Loi. Nous — qui sommes en réalité ceux qui avons produit ces faits et évènements autrement dit cette crise —, sommes les seuls aptes à la justement nommer (du reste, nous détenons la Parole sur l’espace public, ainsi que l’espace public lui-même pour l’avoir arraisonné) : oui, c’est sans nul doute une crise et nous nous y entendons en crise et remèdes à la crise puisque nous l’avons fomentée nous-mêmes.

Ainsi les maîtres du nomos [4]— en un mot les hommes du pouvoir —, avant tout du pouvoir de présenter et re-présenter le monde, ont-ils nommé cette succession de faits et d’évènements, c’est disent-ils une crise. Il est pourtant des hommes, d’autres hommes à qui le pouvoir est étranger, des hommes sensés et dotés d’une intelligence quelquefois brillante qui nomment cela autrement, ceux-ci s’inquiètent de cela depuis quelques décennies mais hélas ils n’ont ni pouvoir ni visibilité sur un espace public déjà fort saturé, aussi sont-il très peu entendus et lus encore moins...

Qu’évoque exactement le mot « crise » ?

« Au commencement était le Verbe », nous savons tous qu’il n’est pas innocent de nommer les choses, de nommer le monde ; nous savons tous qu’en réalité le vrai pouvoir c’est le Verbe, la Parole, la Loi, le nomos ; nous savons tous aussi que, lorsque aucun de ceux-là ne sont partagés alors le pouvoir triomphe, il devient total voire totalitaire or qui oserait affirmer aujourd’hui qu’il y a réel partage de la parole ?

Empruntons à la sagesse populaire (il fut un temps où la parole n’était pas tout à fait confisquée) : un vieil adage dit fort justement qui veut noyer son chien dit qu’il a la rage, et qui veut faire accroire que tout va bien, qu’il ne s’agit que d’un banal accident de parcours, une péripétie sans importance, nomme l’innommable du doux euphémisme de « crise », ceci depuis l’été 2008 car au printemps tout allait encore parfaitement. Parce que dans le mot « crise » il y a de l’espoir n’est-ce pas, une crise passe qui suit la précédente et juste avant la crise il n’y avait rien de semblable n’est-ce pas ; l’histoire est faite de cycles, l’homme s’en est toujours tiré n’est-ce pas, il est plein de ressources et sa science si riche de promesses, et la technique, le progrès, le développement, l’innovation... Fi du déclinisme et allons de l’avant, n’est-elle pas bêtement entravée notre bonne fée croissance, ne suffit-il pas de la libérer pour que tout aille comme avant. 2009 sera un cap à passer je vous l’accorde, mais dès 2010... Oh oui, nous connaissons la chanson.

De la réalité cachée derrière le mot « crise »

Derrière l’euphémisme, il y a une réalité que le virtuel occulte soigneusement. Derrière l’euphémisme, il y a l’innommable car jamais nommé, jamais nommé parce que trop dérangeant. Le réel dérange toute idéologie, il permet le doute, il contredit même, et cela est idéologiquement inadmissible. Idéologiquement inadmissible et si vrai, que ceux qui emploient le mot « crise » pour désigner l’innommable sont parfaitement sincères : ils pensent sincèrement qu’il s’agit d’une crise ; du reste ne le penseraient-ils point qu’ils n’auraient pu nous conduire aussi sûrement au pire, c’est-à-dire à la catastrophe, à l’effondrement, à l’innommable. En cela on peut dire qu’ils sont absolument sincères et pour autant inexcusables de cet aveuglement. Il en est ainsi de toute idéologie, elle rend aveugle à ce qui la contredit, elle ne l’entend même point car le contredit, de même que le « contredissement » sont des catégories qui n’existent pas en idéologie, en tout cas pas plus que la contradiction. « Cap au pire » disait Beckett, encore un beau titre, eh bien nous y voilà.

Mais attention, il faut ici marquer un temps et jouer finement car ce point est subtil. Nous (nous autres de l’après développement, objecteurs de croissance...) qui ne nous voulons ni acteurs ni victimes de cette idéologie ; nous qui disons, affirmons qu’il s’agit d’une catastrophe, d’un effondrement, nous ne déplorons pas la même chose que les euphémistes ! Soyons précis. Que ceux-là y voient une banale « crise » alors que nous y voyons un véritable effondrement n’est point surenchère de notre part, loin s’en faut et cela ne suffit certainement pas à nous placer à leur côté. En effet, les euphémistes de la crise se lamentent sur la faillite d’un système bancaire et financier, ils pleurent la chute d’un marché immobilier, geignent sur l’embourbement d’une industrie automobile — en attendant la succession d’effondrements qui doit logiquement advenir ces prochains mois : bâtiment & T.P., agro-industrie, grande distribution, transports routiers, aériens etc. [5] —, (toutes choses dont nous n’osions espérer la fin), or tout cela ne sont que des effets dont jamais les euphémistes n’évoquent les causes, alors que ce sont précisément ces causes qui nous intéressent.

Nous qui tâchons, au prix d’une résistance de chaque heure, de penser et vivre le réel sans céder aux illusions de l’idéologie, ne partageons pas les mêmes inquiétudes que les euphémistes de la crise, certes non ! Nous appuyant sur les mêmes faits apparents et superficiels mais en analysant leurs soubassements, la catastrophe à laquelle nous pensons c’est la conviction que nous touchons au terme d’un certain monde dans l’imprévision la plus totale et c’est aussi l’inquiétude de ce qui s’en suivra. Cette catastrophe nous ne la nommons pas « crise » mais effondrement, elle est aussi innommable.
Elle est effondrement par la certitude d’assister à l’agonie d’un système pillant et gaspillant inutilement ressources et énergies terrestres, d’un système arrogant destructeur des singularités et richesses humaines, d’un système où l’être se consume en consommant et pour qui la technologie est devenue religion. Là est notre grande différence avec les euphémistes, car si eux se lamentent de cet effondrement nous nous en réjouissons. Mais, hélas, cette catastrophe est aussi innommable car ce système — tel que monté de toute pièce par les riches — en s’effondrant, entraînera dans sa chute nos autres nous-mêmes : les plus pauvres, les plus démunis ; c’est innommable parce que ceux-là se verront infliger une double peine, l’occident colonialiste les aura, en deux siècles, spolié de leurs richesses, puis dans sa chute il les plongera dans les affres de la famine, les pandémies, les guerres, sur fond de catastrophes climatiques, sécheresses ou pluies diluviennes.
Et dites-moi ce que dit le mot « crise » de tout cela ?

D’une autre « crise », véritable

À présent s’il faut absolument une crise afin de rester dans l’euphémisme, j’oserai en évoquer une, dont peu nous parlent, que je crois profonde et pérenne ; elle porte sur quelque chose de fragile et l’histoire nous enseigne qu’il ne faut que deux générations pour détruire ce qui fut construit en cent. Non, il ne s’agit pas d’une crise de la démocratie, encore que... il ne s’agit pas plus d’une crise des valeurs ou des élites, encore que... En réalité il s’agit de tout cela un peu et nous préfèrerons nommer ce tout crise de l’intelligence [6]— de l’intelligence politique s’entend, encore que... — on y retrouvera pêle-mêle valeurs, élites et démocratie confondues. En effet, s’il n’y avait appauvrissement de l’intelligence politique, comment au regard de l’histoire diplomatique internationale interpréter les huit années de la présidence Bush Jr. et ses séides démocratiquement élus ? Comment interpréter la relance de la consommation intérieure ou l’injection de liquidités comme remèdes proposés à la « crise » par les fauteurs et auteurs de cette même « crise » ? Comment interpréter le comportement des représentants des démocraties face au réchauffement climatique, à l’épuisement des ressources tant renouvelables que fossiles, à la montée des famines, à la croissance du désert ? C’est rester en surface d’invoquer la cupidité pour expliquer ces faits. Quant à l’aveuglement idéologique, il y aura bien eu en amont quelque chose qui en préparât le lit [7] .
Nous avons invoqué valeurs, élites, démocratie, mais dans quel ordre placer tout cela ? Sans prendre un gros risque on peut affirmer que les élites produisent les valeurs et parmi ces valeurs nous pouvons placer la démocratie. Bien. Mais qui donc produit les élites ? Sans hésiter ici il faut répondre : la démocratie [8] — disons plutôt qu’une démocratie intelligente politiquement produirait des élites intelligentes politiquement... Or, à constater l’état du monde il n’y a ni l’une ni l’autre ; l’intelligence politique, bien avant Machiavel, n’est-ce point d’être lucide, de prévoir ? Nous avons bien entendu, de nos oreilles, — de nos oreilles — sur une chaîne radiophonique nationale au mois de novembre 2008 un membre éminent de l’élite politique gouvernante déclarer « nous ne pouvions prévoir une telle crise » ! La première stupeur passée comment ne pas en conclure que nous n’étions pas gouvernés. Afin de ne pas alourdir le propos je ne prendrai pas le temps de démontrer, d’une part, que certains d‘entre nous avaient prévu une « telle crise » et depuis quarante ans, d’autre part, que pillage, profit, destruction sont eux parfaitement gouvernés (tout cela vous le savez) ; mais par là même, la gouvernance se trouve au service de l’intérêt privé au détriment de l’intérêt général, ce qui est parfaitement contraire à toute intelligence démocratique. Il y a donc bien crise de l’intelligence politique.
Pour autant, il nous reste à répondre à une dernière question : quelles sont les modalités pratiques qui font qu’une élite produise les valeurs ? (Autrement dit : aujourd’hui, comment ça marche ?) La réponse à cette question se fait en trois temps [9] . Premier temps : c’est sur l’espace public res publica que l’élite produit les valeurs (lui seul peut les légitimer). Second temps : la première valeur produite par l’élite est l’élite comme valeur (et non plus la démocratie). Troisième et dernier temps : mes deux premiers réalisés, l’élite peut produire n’importe quelle autre valeur puisque c’est l’élite qui la produit (par exemple : posséder un 4X4). Enfin, pour être complète, cette réponse ne peut se passer d’une définition de l’élite, la voici aussi concise que possible : ici et maintenant, l’élite c’est ceux qui détiennent l’espace public. De tout cela il découle effectivement que désirer un 4X4 est un choix démocratique.
Nanti de ce viatique, je vous livre mes derniers doutes en m’appuyant précisément sur ce qui paraît contredire toute perte d’intelligence politique : l’élection récente de Barak Obama. Certes il ne s’agit pas de bouder son plaisir à voir un tel homme élu à la tête du pays le plus puissant — sinon le plus imité [10] : il y a un désir mondial d’amérique (que nous écrivons ici sans majuscule) —, mais pour un observateur attentif et ému de la chose politique, solidement adossé à sa perspective historique (disons depuis Athènes), quelque chose ne tourne pas rond. Passer de Bush Jr à Obama, deux hommes de l’élite, dans un bel et grand élan démocratique et si soudain me laisse plutôt perplexe, quand bien même ce geste de bon sens soit unanimement salué ; si est invoqué le formidable budget de campagne — historiquement le plus élevé jamais vu — dont ce dernier disposa, le trouble m’effleure ; enfin si allusion est faite à ce que fut sa capacité à exploiter les ficelles du Net afin de « mobiliser » tant de nouveaux électeurs, là, l’inquiétude me gagne...
Ô je ne voudrai pas passer pour grincheux ni bouder mon plaisir, je le répète. La chance nous sourit cette fois-ci qui a désigné celui que nous jugeons (pour l’instant) être le « bon »... Mais une question : pensez-vous que la démocratie ce soit un coup le mauvais, un coup le bon ? trois coups le mauvais, un coup le bon ? ou inversement ?

Notes

[1Alain Badiou, De quoi sarkozy est-il le nom ? Éditions Lignes, Paris, 2007.

[2Car c’est bien sur l’espace public que se construisent les valeurs symboliques qui font que l’on part en guerre pour sauver la Patrie ou que l’on s’endette pour acquérir un 4x4. Cf. Michel Guet, L’Infini saturé contre la décroissance, Entropia n°3, automne 2007.

[3Comme disait le sapeur Camember.

[4Souvenons-nous des enseignements de C.Castoriadis opposant hétéronomos à autonomos, Les carrefours du labyrinthe, Seuil, Paris, 6 vol, 1978-1999.

[5Oserai-je évoquer Airbus (fuyez toulousains, vite...)

[6Jean-Claude Besson-Girard nomme cela une crise anthropologique.

[7Cf. Michel Guet, Bétail, roman, A plus d’un titre, Lyon, 2008

[8En réalité ce fonctionnement est tautologique : l’élite produit sa démocratie qui produit à son tour son « élite », etc.

[9Qui ne sont autres que : la légitimité, la représentation, l’institution, et pour l’intelligence desquelles je renvoie à trois éminents auteurs : respectivement Pierre Legendre, Louis Marin, Cornélius Castoriadis, (cette liste n’est pas exhaustive, voir note suivante...)

[10Ajoutons à mes trois précédents ce quatrième pour faire bonne mesure : la mimésis chère à René Girard.

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