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Un moment paradoxal

mardi 15 septembre 2009, par Jean-Claude BESSON-GIRARD

Silence : « Les murs ont la parole », vingt-quatre ans seulement après « Les murs ont des oreilles », sous l’Occupation… En mai 1968, je venais juste d’avoir trente ans…. J’étais déjà un « vieux » pour les « enragés ». Mais surtout, et c’est là une différence de taille, j’étais préparé à vivre intensément ce moment paradoxal. J’avais suivi de loin, mais avec une extrême attention, la traînée d’étincelles des multiples révoltes qui se propageaient d’un continent à l’autre depuis de nombreux mois. Je lisais avec enthousiasme, plusieurs années auparavant, les textes bleus des situationnistes, et, je fréquentais avec bonheur des aînés qui étaient d’authentiques sismographes de l’époque. Ils savaient déchiffrer les hiéroglyphes d’un sens enfoui dans l’humus des jours… En cela, ils étaient poètes.

Mai 68 ? Bien sûr, il s’agissait de dire « non au vieux monde » cimenté de morales hypocrites et d’interdits stupides. Mais, en réalité, c’était beaucoup plus que cela. Nous étions sans doute un certain nombre de ma génération à désirer commencer par vérifier que nous partagions bien un héritage commun : « Le discours de la servitude volontaire » de La Boétie, la Commune, Makhno, la colonne Durruti, « Feuillets d’Hypnos » de René Char, le Conseil National de la Résistance, les oppositions à toutes les guerres impérialistes, de celle d’Algérie à peine close à celle du Vietnam encore sous le napalm … Mais aussi : « La lettre aux paysans sur la pauvreté et sur la paix » du Jean Giono de 1938, l’autogestion ouvrière et Pablo Neruda… Vérification faite, auprès de quelques-uns en tout cas, le moment semblait venu de tenter de greffer cette mémoire vive à l’élan désordonné mais passionnant qui nous entourait… Je m’y engageai corps et âme pendant le temps trop bref où je fus porté au-delà de moi-même par une ardeur prodiguée. Ce furent, dans une petite ville de Saône et Loire et jusqu’à Strasbourg, dix jours seulement qui me parurent dix ans, tant chaque minute était bien plus que du temps qui passe. C’était la durée d’une complétude vécue dans un présent inouï, enrichi à chaque instant par des visages, des paroles et des gestes enfin accordés… Comme on le sait, tout s’est évanoui dans le brouillard du soulagement des « bien pensants », quand les pompes à essence furent à nouveau pleines !... Pour moi, l’hédonisme n’était pas la marque de ce moment. J’étais engagé dans une révolution qui aurait, bien sûr, un autre visage et d’autres fins que toutes celles du passé !
Voici, brièvement, quelques éléments du contexte factuel et intellectuel dans lequel j’ai vécu « les événements de Mai 68 ». Ayant ainsi situé mon propos qui ne prétend à rien de plus qu’au statut de témoignage engagé d’un acteur minuscule de l’époque, quarante ans après, il me plait de formuler quelques remarques sur ce moment paradoxal. Les historiens étant passés par là, et les ayant lus, il me semble qu’aucun d’eux, à ma connaissance, n’a pris la mesure d’une vérité insaisissable et pourtant entrevue à cette époque dans tout l’hémisphère nord de notre planète. N’était-ce pas, entre autres, la prémonition d’un basculement du monde qui se dessine aujourd’hui entre les pays enrichis et les pays appauvris ? Jusqu’au cœur même des sociétés les plus prospères, dans les années soixante et soixante-dix du siècle passé, apparut une vague de fond de contestations, fragmentaires certes, pacifiques ou en armes, mais reliées entre elles par un fil commun tressé de critiques radicales du modèle de décivilisation mercantile qui semble s’imposer en tout lieu aujourd’hui avant son effondrement prochain et programmé.
Sans doute, il n’existe aucun lien de causalité historique entre ces deux périodes, à savoir qu’un soi disant hédonisme de 68 aurait débouché sur l’hégémonie du mercantilisme mondial. Je pense, par contre, que c’est l’inachèvement de 68 qui a laissé la place au triomphe provisoire du présent désordre établi. (Par commodité, j’emploie ici le chiffre 68 pour désigner une période entre les révoltes de Watts à Los Angeles, en 1965, et la Charte 77 du Printemps de Prague). De quel inachèvement s’agit-il et qui révélerait le paradoxe de ce moment ?

Les murs de Paris se souviennent-ils de cette phrase qui, selon moi, résume, à elle seule, Mai 68 : « J’aimerais bien écrire quelque chose, mais je ne sais pas quoi » ? L’air du moment libérait une parole individuelle, (il faut entendre ici le mot de parole au sens poétique et non comme discours politique). « Assez d’actes, des mots », lisait-on encore. Paroles étonnantes qui enfantaient l’émancipation de l’expression propre à chacune et à chacun. Elles devenaient contagieuses. On se parlait vraiment, on se regardait vraiment, on se touchait vraiment. Le corps individuel tendait à rejoindre un corps collectif, pour dire quoi, pour faire quoi ? : « …Je ne sais pas quoi » et, c’est justement cette absence de « quoi » qui le permettait. Ce n’est pas rien au sens négatif d’une chose sans importance, mais au contraire, c’est « le Rien » qui fait signe vers la plénitude en creux d’un manque essentiel à la vie et affiché comme tel. Celui qu’évoque le poète lithuanien Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, en écrivant : « Le Rien est le mot de reconnaissance des nobles voyageurs, il est l’entrée et l’issue du labyrinthe. »

En Mai 68, dans un même moment et dans un même mouvement s’exprime à la fois le refus du « vieux monde » et le rejet de la tentation de dire de quoi « le nouveau » devrait être fait. Non par incapacité mais par une sorte de volonté intuitive, si j’ose dire, de ne pas hypothéquer l’avenir. Tel est ce que j’appelle le paradoxe de ce moment de l’histoire. Une telle étrangeté qui est, selon ma perception, le cœur de la vérité insaisissable de mai 68, reste totalement incompréhensible aussi bien par « l’esprit bourgeois » que par la CGT ou par « les Mao-spontex » d’alors. Les « accords de Grenelle » siffleront la fin de « la récréation », mais « le pouvoir d’achat » ne deviendra bientôt que la servitude dissimulée dans le pouvoir de consommer… Nous connaissons la suite. C’est aujourd’hui.

Comme on va sans doute le lire, l’entendre et le voir, avec la larme à l’œil commémorative et les rodomontades récupératrices en tout genre, la hantise des pouvoirs décomplexés actuels, en France et ailleurs, n’est pas « le spectre de mai 68 ». C’est l’achèvement pressenti de ce qui a surgi au grand air du large de ce temps-là. Mais le Minotaure est devenu d’autant plus dangereux qu’il n’est que blessé. Blessé non pas par nos maigres et sporadiques révoltes contre ses diktats, mais rongé de l’intérieur par les contradictions mortelles de sa propre puissance. Quarante ans après, ce ne sont pas les braises de 68 qui se rallument. C’est « la maison qui brûle », incendiée par ses exploiteurs mêmes. Ce n’est pas que le Monde s’ennuie, rappelant le fameux « la France s’ennuie » de Bertrand Poirot-Delpech d’avril 68 ! Non, il n’a guère le temps de s’ennuyer, le Monde. Le capitalisme financier sent sa fin prochaine, et ce n’est pas en se verdissant sous la bannière d’un « développement durable » qu’il arrêtera la fonte des pôles ni l’effondrement de la biodiversité. Aucune « nouvelle croisade » ne verra le triomphe du « Bien » sur le « Mal ». La survie de l’humanité passe désormais par des choix d’une tout autre ampleur…

Ce n’était qu’un début… En effet. Il faut achever ce qui fut à peine esquissé en Mai 68. Il nous manquait alors la connaissance et la conscience de ce que nous savons depuis. Nous savons qu’aucun lendemain ne chantera pas davantage que l’oiseau dont nous avons volé la vie. Nous savons que la croissance économique sans limites creuse la tombe de notre espèce prédatrice. Nous savons que le développement est un leurre inventé par les nantis pour laisser accroire aux anéantis qu’ils ressusciteront au paradis de la marchandise. Nous savons que « nous avons enfin rencontré l’ennemi, c’était nous-mêmes »… Que nous reste-t-il donc maintenant, que nous ignorons encore ? Il nous reste la Présence au Monde, présence dépouillée de nos illusions mais non de nos lucidités, présence insurgée à chaque instant contre tout ce qui efface l’horizon. C’est peu et c’est immense, comme l’était, ce : « …Je ne sais pas quoi » d’un incertain Mai 68.

Jean-Claude Besson-Girard

NB : Ce texte a été publié la première fois dans Le Sarkophage d’avril 2008.

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