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Remarques sur les fondements théoriques de l’autolimitation

dimanche 8 janvier 2012, par Jean-Claude BESSON-GIRARD (Date de rédaction antérieure : octobre 2006).

« Nous partons de cette fatalité que les chemins de la pensée débouchent inévitablement sur l’interrogation immémoriale : au nom de quoi peut-on vivre ? C’est-à-dire, pourquoi vivre ? Oui, pourquoi ?
Il n’est au pouvoir d’aucune société de congédier le “pourquoi ?”, d’abolir cette marque de l’humain. Et pourtant… L’effondrement du questionnement, en cet Occident trop sûr de lui-même, est aussi impressionnant que ses victoires scientifiques et techniques. La peur de penser en dehors des consignes a fait de la liberté, si chèrement conquise, une prison, du discours sur l’homme et la société un langage de plomb. »
Pierre LEGENDRE [1]

« La solidarité des ébranlés, c’est la solidarité de ceux qui comprennent. »
Jan PATOCKA [2]

De quelques relations neuves entre théorie et politique
Le malaise croît. À l’échelle du monde, la nature de ce malaise est inédite. Malaise dans la nature ? Comment comprendre ce qui se passe ? La réalité nous échappe. Toujours. C’est son statut. Il nous reste l’imaginaire. Il nous reste le devoir de penser. Penser d’abord. L’autolimitation se présente comme la posture vitale pour dépasser le mythe mortifère du développement. C’est aussi une théorie de la lucidité. Son champ d’application est politique. Il est poétique. Il est planétaire.

Au sens strict, une théorie se définit comme une construction spéculative de l’esprit, rattachant des conséquences à des principes : par opposition à la pratique, par opposition à la connaissance vulgaire, par opposition à la connaissance certaine, par opposition au détail de la science. Je distinguerai le politique de la politique ; le premier désignant le champ d’exercice symbolique du pouvoir, la seconde celui de son exercice réel. Une théorie politique est donc une construction spéculative qui a trait à la vie collective dans un groupe organisé d’êtres humains. Elle s’élabore en fonction de données multiples corrélées au passé, au présent et au devenir du groupe concerné. Ici, le groupe concerné est en réalité l’ensemble des habitants de notre planète, mais cet ensemble n’est évidemment pas homogène. Il est constitué de sous-groupes différenciés par la variété des cultures fondées sur leurs modes de représentation symboliques, et par des rapports sociaux, des pratiques économiques et techniques, lesquelles tendent à démontrer que, bien que vivants tous à la même époque, les êtres humains aujourd’hui ne sont pas tous des contemporains. Or, il se trouve que, depuis peu au regard de « l’histoire longue », les six milliards et demi de terriens actuels sont affectés d’une façon totalement inédite par des phénomènes globaux qui les concernent tous, en déterminant l’avenir de chacun d’entre eux et celui de leur descendance. Ces phénomènes ont trait aux modifications et bouleversements, scientifiquement constatés, et en partie liés aux activités humaines, qui affectent la biosphère, c’est-à-dire la nature. En conséquence logique, sous le poids des faits reconnus et des inquiétudes qu’ils provoquent, le concept de nature, « la Philosophie de la Nature », est remis sur le chantier de la pensée en dépassant l’opposition faite au XXe siècle entre Nature et Culture.

Tel est le cadre général dans lequel se situent les remarques suivantes sur les fondements théoriques de l’autolimitation.

De l’autolimitation comme conséquence du « principe responsabilité [3] »
L’autolimitation est contenue dans le projet politique d’une civilisation de décroissance. Par « civilisation de décroissance », il faut entendre un mode d’organisation politique rompant avec l’impératif catégorique contenu dans l’idée de développement. Il sera question ici de lancer quelques sondes pour explorer cette notion en tentant de relier les trois dimensions de la singularité humaine dans lesquelles elle est appelée à s’exercer : la dimension individuelle, la dimension sociale et la dimension anthropologique.

La tempérance, ce beau mot tombé en désuétude et si loin de tous les discours politiquement corrects, est l’expression morale de l’autolimitation, comme le soulignait André Amar, il y a juste trente ans [4]. Dans un article inspiré, l’auteur affirme que « la croissance est en définitive croissance de l’agressivité. Ainsi se trouve posé le problème moral ».

Au nom de quoi affirmer la nécessité d’une autolimitation face à laquelle se trouve confrontée notre espèce dans l’état actuel de son évolution et de sa responsabilité ? Ou, pour le dire encore autrement, et puisque les trois grandes morales dans lesquelles s’enracine le passé de l’Occident, la grecque, la juive et la chrétienne – malgré leurs injonctions en ce domaine – ont échoué à enrayer la croissance de l’agressivité, sur quelles nouvelles bases théoriques fonder une autolimitation ayant une portée anthropologique ? C’est-à-dire une autolimitation découplée des « inventions » propres à l’ethnocentrisme occidental, dont le monothéisme tricéphale n’est pas des moindres ? Le sujet est vertigineux. Cet article ne prétend évidemment pas l’épuiser ni même en faire le tour.

J’aime les dictionnaires. Je les utilise comme garde-fous ou comme garde-corps pour résister au vertige de la complexité. Ils me rassurent un instant avant de m’y perdre. Ils me procurent aussi l’illusion passagère d’être moins niais, sinon moins naïf. Je suis donc allé visiter ceux dont je dispose avant de me lancer dans l’aventure toujours neuve de l’écriture. J’y ai trouvé une perle [5] qui me permettra d’aborder joyeusement la question des fondements théoriques de l’autolimitation. Elle est extraite de l’ouvrage le plus connu d’un philosophe français du XIXe siècle qui n’est plus guère lu aujourd’hui, Ravaisson-Mollien [6]. La voici : « La nature est la limite du mouvement de décroissance de l’habitude. » Quelle trouvaille pour un jongleur sans limites ! La décroissance, c’est la limite de la nature [qui apparaît quand on sort] du mouvement de l’habitude. L’habitude, c’est [ce qui interdit de prendre conscience de] la limite du mouvement de la nature. La limite du mouvement de la nature, c’est l’habitude de la décroissance. Trêve de jongleries. Vive l’autolimitation !

S’autolimiter est-il possible ? Pourquoi et comment ? Se limiter par soi-même n’est-il pas présomptueux, voire impossible, sans les injonctions de Dieu, de l’Église ou du Parti ?

Quand on examine cette question dans le rétroviseur de l’histoire, et lorsque « le souci du monde » se partage au présent en devenant politique, qu’y découvre-t-on ? Que les sociétés dites historiques semblent toutes guidées par l’idée et le mouvement de transgression de toute limite. Tout ce que permet le nombre, la technique ou les armes doit être accompli pour la seule raison que c’est possible. Ainsi en va-t-il de la constitution des États, des Empires, comme de toute espèce de processus de domination sur les autres et sur la nature. On peut dire que, jusqu’à maintenant, « le sans limites » est la règle d’or du processus historique. Comment en sortir, mais dans l’Histoire ?

Si le « sans limites » est bien la règle d’or du processus historique, que peuvent les cultures, comprises comme des configurations de pensées, des systèmes visant à imposer des limites pour échapper à la fatalité de la démesure ? C’est la question inlassablement reprise par George Steiner qui souligne l’inquiétante proximité entre la culture et l’horreur, entre Weimar et Dachau : « Pour moi c’est le même homme qui le soir joue Bach et qui le matin torture dans un camp [7]. » Nous pouvons, avec Steiner, envisager une défaite de la culture quand nous constatons comment nous transformons notre planète en un immense champ d’ordures et massacrons sa flore et de sa faune. Que manque-t-il encore à nous-mêmes, accablés par le poids de l’histoire qui se confond avec celui de nos inconséquences, pour être en mesure de retrouver le chemin d’une alliance perdue entre la biosphère et la grandeur humaine ? Comment retrouver un sens de la mesure capable de s’opposer victorieusement à la démesure de la barbarie, de la tyrannie et de la marchandise ?

Avant toute chose, ne faut-il pas prendre le temps de méditer longuement ces terribles interrogations, plutôt que d’entreprendre, à la hâte, la rédaction d’un catalogue de mesures parcellaires et illusoires ?

La nature étant cela seul qui s’offre avec évidence à tous les hommes, nous pourrions, comme si nous la découvrions pour la première fois, explorer cette « évidence » complexe et paradoxale qu’elle est pour nous. Puis, en libérant en nous la dimension contemplative et poétique qui nous habite, nous aborderions avec un regard neuf une nouvelle philosophie de la nature. La penserions et adopterions, y compris, bien entendu, dans ses aspects éthiques et politiques. Cependant, pour pouvoir tenter de réaliser l’accord des esprits à l’échelle de la planète vis-à-vis de la nature, il faut abandonner les philosophies théologisées propres à un moment, aujourd’hui dépassé, de l’histoire humaine. Abandonner les philosophies théologisées ne signifie pas laïciser la pensée en récusant toute notion de sacré. Il faut, au contraire, l’approfondir en la découplant de l’idée de sacrifice (sacrum facere) à laquelle elle se rattache dans notre culture occidentale depuis son origine greco-judéo-chrétienne. L’idée provocante de la décroissance peut être envisagée comme une présence attendue à l’horizon des possibles anthropologiquement nécessaires. C’est sans doute pourquoi, de manière encore confuse et non exempte de contradictions théoriques et politiques, elle semble si rapidement séduire une part grandissante de la jeunesse.

L’idée de décroissance se situe sur le terrain déterminant la possibilité même d’une poursuite de l’Histoire. Il s’agit en fait, ici et maintenant, d’un choix anthropologique instituant de nouvelles relations humaines avec la nature, avec la biosphère. Telle est la raison fondamentale pour laquelle la question de savoir si la décroissance est de gauche ou de droite semble, en tout cas dans le cadre de cet article, tout à fait accessoire.

Examen rapproché du principe d’autolimitation
Après avoir parcouru à grandes enjambées le paysage factuel et conceptuel dans lequel apparaît le principe d’autolimitation, il convient d’amorcer une analyse plus détaillée et d’avancer des propositions théoriques plus précises. Celles-ci sont orientées par des « grands déterminants [8] » qui nourrissent la vision que nous avons, au présent, de l’état du monde et de son devenir. État du monde et état d’urgence se recouvrant en l’occurrence. Nous avancerons successivement dans les trois dimensions évoquées au début de cet article : la dimension individuelle, la dimension sociale et la dimension anthropologique.

Actualité des « grands déterminants »
Nous en retiendrons trois en arguant que tous les autres peuvent trouver place comme sous-chapitre de chacun d’eux. Le premier et le plus inquiétant pour l’opinion publique – ce qui ne veut pas dire le mieux connu par elle – est ce qu’il est convenu d’appeler « la crise climatique », et plus particulièrement la part des effets des activités humaines imputables à cette crise. Le deuxième est celui de la raréfaction annoncée, et donc le renchérissement, des ressources d’énergies fossiles. Il possède un coefficient de moindre inquiétude, car une majorité de nos contemporains font toujours confiance à la science et à la technique pour passer ce mauvais cap et continuer indéfiniment sur la route d’une consommation énergétique exponentielle. Le troisième « grand déterminant » est celui de la réduction accélérée de la biodiversité. C’est probablement le facteur le plus chargé d’incertitudes et de bouleversements considérables pour le devenir de l’espèce humaine. Toujours est-il que la conjonction et la relative simultanéité d’apparition de ces trois grands déterminants constituent l’horizon d’inquiétudes majeures de notre génération et de celles qui suivront.

Pour couronner le tout, si je puis dire, et démontrant que la neutralité de la science est un mythe, nous assistons, de loin pour la plupart d’entre nous, et sans aucun contrôle démocratique, à la poursuite du rêve prométhéen (celui de « l’homme parfait » se substituant à la nature et triomphant de la mort) activé par les industries mondialisées des NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, sciences cognitives).

Fondements théoriques de la dimension individuelle de l’autolimitation
Il ne suffit pas de dire que « l’individu isolé » n’est pas viable et d’affirmer, avec Aristote, que « l’Homme est un animal politique ». L’homme est aussi « un animal poétique ». C’est-à-dire un animal parlant, sachant qu’il est mortel et, découlant de ce fait anthropologique, habité par la question du « pourquoi vivre ? ». Question primordiale et reconduite à chaque nouvelle génération par le biais du « monde ténébreux des généalogies ». Question menacée aujourd’hui d’écroulement brutal, comme le sont « les échafaudages dogmatiques traditionnels [9] ».

Que nous dit encore Pierre Legendre ? : « Instituer la vie : tel est le maître mot qui résume cette [notre] tâche. La Fabrique de l’homme n’est pas une usine à reproduire des souches génétiques. On ne verra jamais gouverner une société sans les chants et la musique, sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine. » La Solitude humaine : mot-clef et clef de voûte de notre commune condition en l’oubli desquels tout totalitarisme s’origine. C’est bien là « la pierre d’attente », la pierre chérie des grands bâtisseurs de pensées ou des constructeurs de monuments emblématiques d’époques et d’esthétiques singulières. Car « l’attente » dont il est question ici est bien celle qui aspire à relier entre elles les solitudes particulières, et qui inspire à tresser continûment la fragile passerelle, tendue au-dessus de l’abîme du « sans pourquoi », entre le versant poétique et le versant politique de chaque destinée humaine.

Dans cette mise en perspective, il apparaît que la dimension individuelle des fondements théoriques et politiques de l’autolimitation n’est pas un leurre, mais la source du processus d’individuation de la conscience d’où tout procède. En conséquence de quoi, la grande et diffuse inquiétude anthropologique que notre espèce rencontre présentement doit être étudié avec une extrême attention. C’est à partir de sa compréhension partagée par le plus grand nombre, dans une perspective dédramatisée, que le et la politique doivent se définir par ce que j’appellerai « une pédagogie de la conscience individuelle et de la dialectique de la nature » bien plus que par la recherche du pouvoir. Cette pédagogie ne peut que dépasser, en l’intégrant néanmoins, le cadre dogmatique propre à l’Occident, pour inventer un nouveau corps de prescriptions reconnues nécessaires pour la survie de chaque individu comme pour celle de l’espèce.

Fondements théoriques de la dimension sociale de l’autolimitation
Reformulons la question de départ : « Sur quelles bases théoriques, suffisamment convaincantes, et ayant accompli ce cheminement dans la conscience de soi, non séparée de la conscience de la nature, un individu peut-il engager, avec d’autres, un processus social d’autolimitation ? » Ou bien encore, en inversant le couple conscient/inconscient, comment l’inconscient individuel rejoint-il un inconscient collectif, limité à un groupe social déterminé, en restant vigilant quant aux dangers des mécanismes émotionnels et fusionnels d’une telle entreprise ? Formulons l’hypothèse que la notion de « partage objectivé » est le bon cheminement. Par « partage objectivé », il faut entendre l’introduction d’un troisième terme chargé d’une valeur partageable par les deux premières instances : la conscience de soi et la conscience de l’autre. Seule la nature peut jouer ce rôle, dans la mesure où elle est cela seulement qui s’offre avec évidence à tous les hommes. Cette évidence est paradoxale. Elle ne va pas de soi, tant l’histoire et le sens du mot nature ont, en Occident et depuis son origine [10], englobé de vastes domaines organisés selon des systèmes d’opposition : la nature et l’homme, et Dieu, et l’esprit ; la nature et la culture, et la technique, et l’art ; la nature et le social, et le politique.

Je considère que l’esthétique, qui est au sens étymologique la faculté de sentir, est le passage privilégié vers un partage objectivé. Il est indispensable de rééquilibrer l’éducation et la transmission des valeurs fondatrices de l’humanité de l’homme en faveur d’apprentissages approfondis du regard, de l’écoute, et plus généralement de tous les registres de l’approche sensible et corporelle de la connaissance. En allant résolument dans ce sens, on se rendrait compte qu’il existe vraiment un passage entre le poétique et le politique ; passage aujourd’hui muré par la domination des choix spectaculaires et marchands de la déraison du modèle dominant.

Bien entendu, la voie de l’autolimitation par le chemin de l’esthétique n’exclut pas d’autres approches plus nettement sociales et politiques. Je pense, toutefois, que celles-ci auraient beau dommage à ne pas utiliser celle-là, tant il semble, aujourd’hui, de plus en plus difficile de mobiliser la conscience collective sur le seul registre des valeurs matérielles ou profanes. Tous les adversaires de l’émancipation et de la désaliénation individuelle et collective savent pertinemment que l’abrutissement médiatique et consumériste est l’arme de destruction massive en leur pouvoir pour anesthésier et faire avorter toute volonté de révolte et tout désir de libération de l’imaginaire.

Fondements théoriques de la dimension anthropologique de l’autolimitation
Dans le sillage de Claude Lévi-Strauss, l’adoption du « regard éloigné », et qui se connaît pour tel, la recherche du dialogue et de la réciprocité entre les hommes qui cherchent à connaître et ceux qui sont à connaître définissent ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « l’anthropologie réciproque ». Cette posture épistémologique est fondamentale, car elle permet de sortir du cadre normatif hérité de l’ethnocentrisme occidental comme des limites imposées par l’ethnologie dogmatique strictement marxiste, ou se voulant telle. En particulier et pour ce qui nous occupe ici, cette conversion du regard porté sur les sociétés sans État [11], comme sur les sociétés résistant à « l’occidentalisation du monde [12] », attire notre attention en lui redonnant une valeur centrale sur le principe d’autolimitation dans sa dimension anthropologique. Les drogués de la sauvagerie du modèle de croissance économique sans limites auraient beaucoup à appendre de ceux que l’on appelait, il y a peu, « des sauvages ». Dans ces sociétés humaines dont la disparition programmée, en voie d’achèvement sous nos yeux, la connaissance profonde des relations entre un territoire et ses ressources, des seuils démographiques à respecter, comme des modes d’organisations symboliques et sociales, nous renvoient à tout ce que nous avons perdu dans l’adoption aveugle des normes dogmatiques de la modernité. Il n’y a dans ce constat ni nostalgie ni croyance en quelque paradis perdu. Il y a seulement l’observation de la concomitance entre la découverte récente des apories théoriques et des impasses de la modernité, et la disparition de modes d’être au monde et de l’habiter dont l’enseignement pourrait encore nous sauver d’un naufrage planétaire. Cette « découverte récente » n’est pas le fruit d’une nouvelle idéologie, comme nos adversaires, utilitaristes de tout poil, ultralibéraux crispés et progressistes vulgaires, voudraient en convaincre l’opinion. Elle procède d’un décryptage lucide de données objectives recueillies, en particulier, par la communauté scientifique internationale, du moins la part d’entre elle qui refuse l’inféodation au modèle dominant.

Pas davantage qu’au plan individuel et social, l’autolimitation, dans sa dimension anthropologique, ne saurait être réduite à un plan comptable ou à un inventaire de prescriptions strictement matérielles et politiques. J’évoquerai seulement les phénomènes symboliques et religieux, les mœurs et les coutumes, l’histoire des peurs, des superstitions (ou présumées telles dans une vision superficielle qu’une société porte sur les autres), et, bien entendu, l’immense variété des médiations esthétiques déjà invoquées ; bref, tout ce qui relève de l’immatériel, des constantes et des particularismes de sa représentation et de son usage. La définition que chaque société humaine a élaboré du « sacré » et les rapports qu’elle entretient avec ce qu’elle considère ses manifestations est au cœur théorique et expérimental de l’autolimitation. Il se pourrait bien que le fameux propos de Heidegger : « Seul un dieu peut encore nous sauver », doive être reformulé pour être entendu, sinon compris, de la manière suivante : Seul un sentiment du sacré réellement partagé peut nous permettre de comprendre pourquoi nous sommes perdus. Car il ne s’agit pas d’être sauvé, mais d’accéder à une lucidité sans autre objet qu’elle-même, sans autre attente que celle de l’advenu d’un inattendu qui nous enseigne un peu moins mal « le métier de vivre ». Ce serait très peu et déjà beaucoup.

Coda
Sur tous les chemins de la connaissance, on rencontre un paradoxe. Dans tous les domaines, scientifiques ou littéraires, théoriques ou techniques, actifs ou contemplatifs, politiques ou poétiques, on s’aperçoit que pour accéder à une plus grande connaissance, il faut accepter de perdre connaissance. Perdre connaissance, c’est alors éprouver le trouble de penser. C’est consentir à « la docte ignorance ».

Sur le point d’achever cet article, je me rends compte que je n’ai fait qu’effleurer la question des fondements théoriques de l’autolimitation, mais surtout, que la piste choisie en croise d’autres qu’il faudrait explorer à leur tour. Je pense en particulier à l’intérêt qu’il y aurait à réfléchir sur la notion « d’instinct de conservation ». Nous savons que toutes les espèces animales en sont pourvues, qu’il se manifeste par des actes instinctifs correspondant à un ensemble de directives chimiquement enregistrées par le patrimoine héréditaire. Par la fuite, l’adaptation ou l’allégeance au plan individuel, ou bien à travers la régulation sexuelle, démographique et territoriale de chaque espèce particulière. Qu’en est-il de l’instinct de conservation de l’espèce humaine ? L’instinct humain est-il un leurre ? Cette question n’a pas de réponse claire. Les théories de l’instinct sont tributaires de celles qui s’appliquent aux oppositions animal/homme, corps/esprit, cerveau/pensée. S’agissant de l’espèce humaine, la notion d’« instinct », mise en rapport avec la neurologie du cerveau, reçoit des spécifications par rapport au niveau de conscience, puis au concept d’« habitude ».

La réflexion sur les fondements de la théorie de l’autolimitation rencontre obligatoirement la difficile question de la conscience, comprise ici non seulement comme connaissance intime que le « moi » a de son propre état, de ses impressions et de ses idées, mais aussi comme faculté de discernement du bien et du mal, de l’appréciation de la valeur éthique et politique des actes et des situations. L’air du temps, en ce qu’il valorise une forme désabusée de cynisme et de mépris des faibles et des abandonnés de la société, déprécie la conscience politique globale et ouverte, au profit de replis claniques, d’identités frileuses et de toutes les formes de communautarisme. Cette tendance lourde des sociétés d’individualisme massifié est l’obstacle fondamental qui obstrue l’accès à la conscience de l’universalité de notre situation spécifique objective. C’est pourquoi, dans la mesure où il existe, notre instinct de conservation ne trouve, apparemment et pour le moment, aucune prise suffisamment solide et collective pour inverser le cours d’une orientation suicidaire.

Que reste-t-il à l’homme moderne après son abandon d’une expérience cosmique ? Pouvons-nous encore croire, avec Walter Benjamin, que « l’être vivant ne surmonte le vertige de son anéantissement que dans l’ivresse de la procréation [13] » ? Pourtant, de gré ou de force, l’autolimitation est déjà à l’œuvre, y compris à travers la baisse du taux de fécondité des sociétés enrichies de l’Occident. La nature, éternelle pourvoyeuse de questions sans réponses et de réponses sans questions, est « au travail », comme on le dit d’une parturiente.

Sachant que « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil [14] », au-delà du désespoir et du fatalisme, il nous reste à affirmer haut et fort, et joyeusement, qu’il reste tout à faire, et surtout à ne pas faire, pour tenter d’être et de vivre en harmonie avec le principe d’autolimitation qui est au cœur du projet d’une civilisation de décroissance, pour entrer dans « l’Après-développement ».

Envoi
Encore tout enfant, j’ai reçu le don sans attente en retour que la nature m’offrait à profusion d’émotion et de beauté. La nature, pour moi, n’occupait pas la place d’un amour maternel tant avisé qu’il ne devint jamais possessif. Mais, pendant cette enfance paysanne pétrie de sons, d’odeurs, de formes et de couleurs et tandis que la nature m’offrait la splendeur de ses voix et le grand labyrinthe de ses mystères joyeux, douloureux ou inquiétants, j’appris en même temps à m’insurger contre le silence assourdissant des adultes sur les deux sujets que tout enfant se pose très tôt et qui encadrent toute vie humaine : la sexualité et la mort. Au lieu de partager progressivement le contenu de ces interrogations essentielles avec « le nouvel arrivant », l’adulte – c’est-à-dire celui qui a renié ou perdu sa propre enfance –, débite d’ineptes fables mensongères et hypocrites. La société fait le reste : elle adapte ou elle casse le nouveau venu. Sans l’enfance que j’ai vécue, je n’aurais probablement pas cultivé jusqu’à ce jour mes facultés de louange et de révolte. Car les deux sont inséparables. De là me vient, sans doute, cet enthousiasme désespéré qui m’habite. En tout cas, ne pouvant vivre sans cela, je suis profondément convaincu que s’il est un domaine où le principe d’autolimitation ne doit pas entrer en jeu, c’est celui de la connaissance quand elle sait répondre aux exigences de la ferveur.

Notes

[1Pierre Legendre, La Fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, Paris, 1998, p. 7.

[2Jan Patocka, Essais hérétiques, Verdier, Lagrasse, 1981, p. 145.

[3Le présent article est à lire comme une modeste contribution à la poursuite et à l’actualisation du champ de réflexion ouvert par le célèbre ouvrage d’Hans Jonas : Le Principe responsabilité, Cerf, Paris 1990.

[4André Amar, « La croissance et le problème moral », La Nef, Les Objecteurs de croissance, 1976, p. 133.

[5André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Paris,
1960, à « Limite » p. 570.

[6De l’habitude, Fournier, Paris, 1838, p. 32.

[7Georges Steiner, Le Magazine littéraire, n° 454, juin 2006, p. 33.

[8Le substantif « déterminants » est employé ici pour désigner les éléments majeurs qui « déterminent » des faits et dont l’interprétation objective est d’ordre prédictif sans devoir être confondu avec quelque fatalisme que ce soit, comme il est malheureusement répandu d’utiliser improprement le mot de « déterminisme ».

[9Pierre Legendre, op. cit., p. 7

[10De même que natura remonte au verbe nasci « naître », le grec phusis, que natura sert à traduire en latin, vient de phuien, qui correspond à l’idée de « pousser », de « croître » et de « faire pousser ». De là vient, dans l’inconscient collectif, l’adoption
non critique « du funeste credo de croître » (selon l’heureuse trouvaille
d’Alain Gras), mais aussi le choc salutaire que provoque le terme de « décroissance ».

[11Pierre Clastres, La Société contre l’État, Minuit, Paris, 1974.

[12Serge Latouche, L’Occidentalisation du monde, La Découverte, Paris, 1989.

[13Walter Benjamin, Vers le planétarium, in Sens unique, Maurice Nadeau, Paris, 1988, p. 229.

[14René Char, Feuillets d’Hypnos, 169, OEuvres complètes, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1983, p. 216.

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