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Notes de lecture

Une philosophie de la consommation. Agent économique et sujet moral.

dimanche 8 janvier 2012, par Jean-Claude BESSON-GIRARD, Serge LATOUCHE (Date de rédaction antérieure : octobre 2006).

Sortir de l’impérialisme de l’économie et construire une société de décroissance comporte un versant théorique, à savoir sortir de l’économie politique comme discours dominant. Bien que partant d’une position essentialiste qui n’est pas la nôtre, Arnaud Berthoud, dans un travail remarquable, esquisse précisément une alternative théorique sous le nom de philosophie de la consommation. Il s’agit en fait d’une analyse subversive qui, en se rattachant à l’œconomique d’Aristote, délégitime radicalement la science économique. Celle-ci n’est qu’une « chrématistique » (science de l’accumulation de la richesse pour elle-même). La consommation « vraie » consiste dans l’usage économe d’un ensemble de richesse ,constituant la propriété du sujet en vue du bonheur dans l’amitié avec soi-même. Il remet, ce faisant, explicitement en question la dictature de la production, de la valeur d’échange et donc implicitement de la croissance, et réhabilite le don primordial et le relationnel non marchand au cœur d’un art de l’usage des choses et des personnes qui pourrait constituer un guide théorique pour la constitution d’une société de décroissance. « Avant toute production et acquisition faite par l’homme, écrit-il, il y a un don fait par la nature [p. 35]. »

Ce don, qui est don de son lieu et de son temps de vie, l’homme doit apprendre à l’accueillir. Cet accueil, c’est l’accueil de l’autre, plante, animal, ou homme, d’abord. Suit la réintroduction des rapports personnels dans l’art de consommer. « Consommer ou entretenir sa vie en usant de ses semblables et de tous les biens matériels, écrit-il, c’est d’abord les recevoir dans une culture et dans un monde. Le don précède en cela la prise. L’acquiescement est antérieur à la prise de possession. L’accueil est le premier moment de l’appropriation [p. 54]. » « Dans l’économie d’Aristote, poursuit-il, l’usage du semblable a une préséance sur l’usage des choses et le souci relatif à “l’excellence des personnes” tient compte des fonctions, des statuts et des histoires [p. 37]. » L’économie poli­tique et la science économique ultérieure vont recevoir d’Adam Smith et de sa théorie de la consommation une notion de bonheur étriquée et chagrine qui exclut précisément l’usage heureux du semblable. « Tout ce qui fait la joie de vivre ensemble et tous les plaisirs du spectacle social où chacun se montre aux autres dans tous les lieux du monde – marchés, ateliers, écoles, administrations, rues ou places publiques, vie domestique, lieux de loisir… sont retirés de la sphère économique et placés dans les sphères de la morale, de la psychologie ou de la politique. Le seul bonheur encore attendu de la consommation se trouve séparé du bonheur des autres et de la joie commune. [p. 38] » Il n’y a ni jouissance première du don, ni plaisir de l’usage d’autrui, ni même de sa propre dépense d’énergie dans l’accomplissement des tâches. C’est le naufrage de Robinson, cette figure mythique de la sinistre science des classiques anglais. « Son travail est vécu comme un mal qui lui permet de fuir un mal plus grand encore. Le bonheur n’est rien d’autre qu’une distance toujours plus loin du malheur – une accumulation sans fin de produits qui font toujours davantage obstacle au retour possible du naufrage primitif. [p. 39] »

Berthoud fonde ainsi un nouveau concept de la richesse. La première richesse dans la vie d’un homme, c’est le sein maternel et la dernière, la main de l’infirmière sur son lit de mort. « Être riche, dit-il, est d’abord le fait d’un individu qui dispose de ce qui lui est propre pour vivre et jouir de sa vie, tandis que « le bien-être produit n’est qu’un pouvoir pour produire à nouveau [p. 39 et 41] ». Le bon usage de la vie suppose de (re)trouver le sens des limites et la « juste » valeur des choses. Les biens « relationnels » ont un rôle central dans cette économie du bonheur. « Lorsque le consommateur trouve au contraire son bonheur dans l’usage de ses semblables autant que dans l’usage des choses, sa jouissance se réfracte comme un faisceau de lumière de miroir en miroir et le bonheur se multiplie en se partageant [p. 91]. » La « vraie » consommation c’est d’abord l’usage de tous par chacun. « Lorsque l’individu devient un bon économe, sa propriété remplit alors parfaitement son office, qui est de lui permettre de jouir de sa vie propre à l’abri de l’existence publique ou dans l’enclos privé de sa vie. […] Nous sommes pauvres ou riches selon la quantité, la qualité et la variété des services dont nous disposons dans notre vie conjugale, familiale et sociale. [p. 43] » Cette qualité s’exprime par les possessifs : « ma » femme, « mon » mari, « mes » enfants, « mon » ami, « mon » médecin, « mon » plombier etc. « L’usage d’autrui pour la conservation de son être trouve dans la consommation son moment principal et exemplaire. La collaboration dans le processus de production et la relation mutuelle dans l’échange marchand présupposent l’une et l’autre ce premier moment de la consommation du semblable par le semblable. [p. 44] » Dans la chrématistique, c’est-à-dire notre économie marchande, à l’inverse, « L’homme riche est alors celui qui l’est toujours davantage ou qui possède le pouvoir de l’être bientôt plus encore. Richesse est pouvoir. [p. 112] » Berthoud nous montre alors pourquoi les services immatériels marchands sont pervertis par la logique du système et, sans le rechercher explicitement, nous indique en quoi ils ne peuvent convenir à une société de décroissance. « Les services consommés sont en quelque sorte prélevés sur la personne d’autrui et abstraits de tout ce qui constitue son affectivité et son individualité. L’usage du semblable par le semblable comme relation d’instrumentation est scindée en deux opérations qui se font face symétriquement de chaque côté de l’échange : d’une part, la dépense d’un revenu, comme achat et, d’autre part, l’exercice d’une force de travail comme vente. Le service immatériel lui-même est considéré, à l’image du bien matériel, comme une chose naturelle, silencieuse, délimitée et anonyme qui s’interpose entre les agents et les isole l’un de l’autre. L’entretien de la vie n’est plus d’abord une jouissance réfléchie d’autrui, mais elle est seulement une appropriation et une ingestion de choses. [p. 35] »

Le système marchand transforme la jouissance sensuelle d’un soin personnel en un acte froid et mécanique. Il rend la chair triste. « Le service du semblable, précise Arnaud Bertoud, diffère profondément du service immatériel que la science économique range aujourd’hui à côté des biens matériels agricoles et industriels. Ce service immatériel n’est ni une chose dont le caractère symbolique et culturel rendrait le contour relativement indistinct, ni un objet dont l’usage dans la consommation évoquerait la commune servitude de la condition humaine. […] Le service immatériel, ce n’est pas une forme sous laquelle s’offre au désir du consommateur quelque chose de son semblable, c’est plutôt ce qui dans l’état présent du consommateur est déjà par anticipation transformé par l’activité spécifique d’un producteur. Le service immatériel, c’est l’effet de l’activité productive désignée comme activité “tertiaire ”. [p. 50] » Dans le service marchand « le prix du service libère la relation mutuelle de toute servitude commune […] Ce n’est plus ce qui lie immédiatement un homme à un autre dans une symbolique et une culture marquée par la dépendance commune du besoin ; c’est au contraire ce qui les délie l’un de l’autre en les intégrant ensemble dans une société marchande où chacun est quitte de tous les autres. [p. 51] » On est au cœur du désert glacé de l’imaginaire de l’économique classique formulé par Hobbes et qu’il rappelle : « Que personne ne se lie plus immédiatement aux autres et que chacun ne fasse de sa vie de consommateur qu’une affaire éminemment privée ou solitaire qui le rattache uniquement aux choses de la nature ! [p. 46] » La notion de richesse est ainsi rabattue sur le modèle exclusif du bien matériel. Tout cela confirme les doutes que nous avions émis sur l’écocompatibilité du capitalisme et d’une société de décroissance.

Toutefois, pour que l’usage d’autrui ne tombe pas non plus dans le servage abusif, il convient d’introduire le garde-fou kantien. « La consommation ignorant “les personnes” et ne connaissant que le semblable se trouverait en ce sens en dehors de la morale et de la liberté. » Tel est l’apport de Kant. « Le consommateur use de ses semblables comme de moyens selon son désir – et c’est ici sa servitude – mais il doit faire de son désir une volonté en se traitant soi-même comme sujet moral ou comme “personne” – la servitude devenant alors un état librement assumé dans l’horizon de la morale et de la politique. [p. 48] »

Il peut sembler étrange, de prime abord, que le rejet du consumérisme prenne la forme d’une réhabilitation de la consommation. C’est que l’adhésion de Berthoud à une conception substantielle l’amène à raisonner sur des essences : l’essence de la consommation, du travail, de l’économie. Il distingue en conséquence une « bonne » économie d’une « mauvaise », une « bonne » consommation d’une « mauvaise », là où nous parlons de la nécessité de sortir de l’économie et où nous aurions tendance à dénoncer le piège des mots et à chercher d’autres concepts. « L’économie dominée par l’argent n’est pas la seule économie concevable et ne constitue pas l’économie humaine véritable. L’économie véritable, qu’une théorie pure non constructiviste peut proposer sous l’inspiration d’Aristote, c’est l’économie de la consommation. [p. 192] » « La (bonne) science économique est en premier lieu une science du vivre et du bien-vivre dont le consommateur est le support […] On ne confondra donc pas l’économie de la consommation, qui est un art et une éthique de l’usage des richesses, et l’économie de la production et de la reproduction, qui répond à la question de savoir comment s’enrichir ou rester au moins aussi riche qu’avant. [p. 78] » « En résumé, la notion de consommation est perdue lorsque l’usage des richesses n’est qu’usure de l’objet et habileté instrumentale ; elle est au contraire conservée et comprise lorsqu’elle est fondée sur l’acquiescement d’un sujet à l’objet. [p. 61] »

« La consommation dans la science économique moderne n’est en réalité qu’une opération de production de bien-être conduite rationnellement et menée sans intelligence pratique ou sans vertu – ou sans autre vertu que l’habileté technique du producteur. [p. 131] » L’exclusion du raisonnable explique ce qu’il appelle la « pathologie de l’économie » (là où nous dénonçons l’économie comme pathologie du social, du politique et de l’éthique) et l’égarement du consommateur. « La raison pratique de l’agent économique prend ainsi la forme d’une critique de la mauvaise économie en vue de la bonne économie […] La seule alternative véritable à une économie mathématique est une économie éthique. [p. 163] » Quoiqu’il en soit, la corruption du bon usage en consommation obsessionnelle, base ou support de la dégénérescence mercantile, s’explique par l’égarement du désir. « Le consommateur désire être heureux et il choisit donc les richesses qui conviennent au mieux à son désir. Mais ce désir lui-même est fragile. Il s’égare et prend pour marque du bonheur ce qui ne lui procure en fait que du malheur. Cela vient de ce que le consommateur n’a pas une connaissance innée de son bonheur. [p. 127] » D’où la nécessité d’avoir du temps libre, comme de retrouver le sens de l’habiter et du local, toutes choses essentielles à la société de décroissance, pour bien consommer… L’auteur revient à plusieurs reprises sur cet « égarement ». « Le désir peut s’ignorer comme volonté et se prendre seulement comme pulsion, faim ou besoin illimité de vie dont la satisfaction, le bien-être ou ce qu’il appelle encore le bonheur, ne peut venir que d’une accumulation de richesses produites avec art. Cet art de l’accumulation trouve son expression dans la chrématistique et le désir d’argent. […] Les richesses prêtent à erreur et confusion. Le désir s’égare du fait de la confusion entre besoin et volonté. [p. 286] » Berthoud ne le dit pas mais cet « égarement », nous le savons, est produit et entretenu par le système à travers les sollicitations de la publicité et du marketing.

Dans ces conditions, « comment le consommateur peut-il revenir de son égarement et devenir un consommateur heureux ? Comment peut-il s’écarter du désir d’argent et trouver l’accès de son propre désir ? Comment peut-il être tout à la fois rationnel ou raisonnable en soutenant en même temps le refus des mauvais moyens et une critique de la fin illusoire ? [p. 127] » C’est toute la question de la décolonisation de l’imaginaire qui est ainsi posée. Berthoud ne répond pas vraiment à la question parce qu’il s’interdit de sortir du domaine strict de la consommation. Il ne s’interroge pas sur les causes de cet égarement qui nécessiterait de questionner les rapports de production. Il esquisse tout de même des voies qui rejoignent nos propres pistes, comme la redécouverte du bon sens, qu’il appelle « sens commun » ou le « travail sur soi ». « Le sens commun est plutôt le sens en chacun de son humanité ou de son appartenance à titre de membre quelconque de la même communauté des êtres vivants. Or cette idée de communauté est une idée morale et à ce titre une tâche et une règle pour la volonté. Le sens commun relève ainsi de la volonté ou de la raison pratique. [p. 292] » « Il faut un travail sur soi du consommateur pour poser devant lui sa propriété et ses richesses en les accueillant dans leur altérité. [p. 72] » « Il faut partir du monde donné aux hommes. La limite est alors donnée avec le ciel, la terre et le temps. La limite est dans le don. Il faut en particulier insister sur le temps. L’homme a du temps. Il reçoit le temps de sa vie ou le temps des jours de sa vie. Au temps correspond le travail. Le travail est sans doute productif, mais il est d’abord la passion ou la souffrance du temps, une forme plus primitive et plus profonde du désir, le point dans le corps et l’âme où les jours astronomiques deviennent pour chacun les jours de sa vie. [p. 192] » Si le remède n’est pas développé, au-delà de ce que laisse entrevoir la catharsis du sujet aliéné et l’exigence éthique, le diagnostic du mal a rarement été poussé aussi loin. Les bases d’une philosophie de la décroissance sont posées.

Serge LATOUCHE

Arnaud Berthoud, Une philosophie de la consommation. Agent
économique et sujet moral
, Presses universitaires du Septentrion,
Villeneuve d’Ascq, 2005.

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