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Notes de lecture

Par-delà nature et culture

samedi 27 février 2016

Il faut une immense érudition et une belle audace pour remettre en chantier d’une manière novatrice l’immémorial débat conceptuel sur les relations entre nature et culture. Philippe Descola ne manque ni de l’une ni de l’autre. Il considère que « l’anthropologie est aujourd’hui confrontée à un défi formidable : soit disparaître avec une forme épuisée d’humanisme, soit se métamorphoser en repensant son domaine et ses outils de manière à inclure dans son objet bien plus que l’anthropos, toute cette collectivité des existants liée à lui et reléguée à présent dans une fonction d’entourage » [p. 15]

Partant de ce postulat, Descola imagine possible et nécessaire « une anthropologie de la nature » ouverte à la part d’eux-mêmes et du monde aux moyens desquels les humains s’objectivent en l’actualisant. Son enquête sur tous les continents lui permet de mettre en évidence quatre façons déterminantes d’identifier « les existants » et de les regrouper à partir de traits communs : le totémisme, l’analogisme, l’animisme et le naturalisme. Soit, quatre « usages du monde » différents, dont seul le dernier, le naturalisme, s’est institué comme « certitude » à partir d’une pression occidentale devenue dominante à l’échelle planétaire. Mais il convient, selon l’auteur, de renoncer à l’idée d’« une construction culturelle de la nature […] Car, si la nature était devenue entièrement culturelle, elle n’aurait plus de raison d’exister, ni la culture au moyen de laquelle ce processus est censé s’accomplir, la disparition de l’objet à médiatiser supposant l’inutilité d’un agent médiateur. Qu’elle soit naturante ou naturée, la nature réaffirme ainsi a contrario sa dominance, et la culture sa subordination. » [p. 279].

Philippe Descola, et c’est là, de mon point de vue, sa grande originalité, s’efforce de tracer une voie permettant de concilier la rigueur de l’enquête scientifique et le respect de la diversité des états du monde (« les existants »). Il nomme cette posture « l’universalisme relatif » [p. 419], où le terme « relatif » se rapporte à une relation et non pas comme contraire à l’absolu, à l’idéal. Cette précision n’est pas une coquetterie sémantique. Elle est capitale. Elle nous introduit dans « une écologie des relations » entre le monde des humains, celui des « existants non humains », comme celui des artefacts produits par l’homme. Elle permet d’éclairer le lien existentiel et métamorphique que, jusqu’ici et d’une manière inaboutie, « seules, la poésie, la psychanalyse ou la mystique avaient tenté de révéler ».

Dans son épilogue, Philippe Descola ouvre des perspectives politiques qui croisent indéniablement celles de ce que nous nommons l’objection de croissance et la recherche d’un « après » succédant à l’impasse du développement. Constatant que le capitalisme n’est qu’une variante du naturalisme, « avec le fétichisme de la marchandise, on le sait, les relations entre les personnes dans leur travail tendent à se présenter comme un rapport où les choses se lient entre elles, par contraste avec l’animisme, par exemple, où, dans le langage de Marx, ce seraient plutôt les choses se liant entre elles qui s’imaginent nouer un rapport entre personnes. » Il en résulte que, dans sa forme présente, l’aliénation capitaliste tend à parer des généralités abstraites comme la conjoncture, la croissance ou le seuil de rentabilité, d’un statut d’entités intentionnelles indépendantes, mais « il est néanmoins difficile à ceux qui en subissent les effets de croire pleinement et à tout moment que ce sont ces choses qui, par elles-mêmes, gouvernent le destin de milliards d’humains, et non ceux qui s’en font les oracles intéressés. Ainsi, bien que la production soit peu à peu devenue dans les collectifs naturalistes le schème central de la relation aux non humains – un fait que la prolifération des organismes génétiquement modifiés a rendu patent pour tous – son usage n’est pas parvenu encore à se généraliser dans les rapports entre humains, même si les fantasmes suscités par le clonage reproductif montrent à quel point est grand chez certains le désir de voir croître son empire. » [p. 540]

On l’aura compris, cette « somme » de six cent vingt-trois pages n’est pas une lecture de plage. Il est fréquent d’y rencontrer des phrases de plus de soixante-dix mots à la syntaxe proustienne. Néanmoins, et quel que soit l’accord ou le désaccord que ce livre peut susciter, j’en recommande vivement l’étude aux lecteurs d’Entropia, au moins pour trois raisons : la première parce qu’il fait le point sur les recherches anthropologiques les plus actuelles, la seconde tient à ce qu’il nous invite à une recomposition et à un réaménagement des divers domaines des sciences humaines. Quant à la troisième raison suffisante de plonger dans cet ouvrage majeur, je dirais, pour l’avoir profondément perçue, qu’elle relève de qui est central dans l’objection de croissance : la décolonisation de l’imaginaire. En effet, je pense que nous n’avons pas encore pris la mesure exacte de nos conditionnements en matière d’imaginaire collectif plombé par l’utilitarisme aliénant, compris comme une composante envahissante de la modernité, en particulier dans nos relations intimes et politiques avec la nature.

J’ignore, évidemment, si la méditation de ce livre provoquera chez d’autres lecteurs les mêmes sensations que celles que j’ai éprouvées. J’y ai trouvé, quant à moi, un sentiment que je dirais de réconciliation avec la réalité du monde. Réalité dont le sens reste par nature indéfinissable, et que seul l’art et la poésie me procurent. Et, en même temps, cet ouvrage m’a confirmé dans la conviction que nous ne vivons jamais complètement dans la seule dimension proposée sinon imposée par le naturalisme moderne. Une part de nous-mêmes n’emprunte-t-elle pas parfois, que nous en soyons conscients ou non, les sentiers de l’analogisme, de l’animisme, voire du totémisme ? Qui, semblable en cela à l’esprit de la Chine ancienne, n’a jamais fait usage de l’analogie pour se représenter l’homme, la société et le monde ? Qui peut affirmer sans mentir n’avoir jamais parlé au vent, aux nuages, aux animaux, et aux choses elles-mêmes ? Qui, enfin, lisant La Pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss, n’a pas, ne serait-ce qu’en rêvant admis la pertinence de certaines filiations totémiques ? L’envahissement publicitaire n’utilise-t-il pas ces quatre registres simultanément en récupérant au profit de la marchandisation généralisée l’esprit du Surréalisme ? Cette reconnaissance de faits et d’intentions inavoués, sinon inavouables, pourrait non seulement nous relier intimement à des collectifs disparus ou en voie de disparition dont certaines formes et représentations sont toujours vives, mais enfouies ou déniées en nous, mais également nous permettre d’accéder à une « universalité nouvelle » où la nature ne sera plus devenue orpheline de ses rapporteurs parce qu’ils ne sauront pas « lui concéder de véritables moyens d’expression ». [p. 552] Nous sommes là, faut-il le souligner, bien loin de l’universalisme naturaliste et dominateur de l’Occident, sans rien renier toutefois de l’apport occidental incontestable au processus d’humanisation jamais achevé.

Si le mot choisi pour titre de cette revue, Entropia, signifie « se retourner », en grec, ce verbe pronominal en français, outre ses diverses significations d’ordre corporel (tourner la tête en arrière, faire un demi-tour, changer de position en se tournant dans un autre sens), depuis 1723, il a pris un sens particulièrement intéressant pour éclairer notre démarche intellectuelle et pratique vers un après-développement : « changer de ligne de conduite afin de s’adapter à des circonstances nouvelles », je suis convaincu que Par-delà nature et culture de Philippe Descola peut nous aider à accomplir cette révolution de la pensée et de l’action qui se trame derrière le mot provocant de décroissance.

Jean-Claude BESSON-GIRARD

Philippe Descola, Par-delà nature et culture , Gallimard, Paris, 2005.

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