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Les territoires du temps

jeudi 15 février 2018, par Thierry Paquot

L’urbanisation, les villes, les lieux habités, l’écoumène sont généralement abordés, décrits, traités et analysés à partir de « l’espace » -notion bien délicate à circonscrire - qui correspondrait à un endroit dans lequel et à partir duquel on établirait sa demeure. Ainsi, l’urbanisation serait un processus de conquête territoriale et d’installation, les villes, le résultat de cette urbanisation et les lieux habités, les sites propices à l’expérience existentielle... Une telle vision est fausse, car l’être humain est toujours en mouvement et, indépendamment du phénomène de sédentarisation provoqué par la domestication des plantes et de certaines espèces animales, l’être humain migre, nomadise, circule, rêve... Par conséquent, ce n’est pas son implantation en un lieu fixe, qui du coup ferait « territoire », qui exprimerait sa condition d’humain, mais les rythmes et temporalités qu’il adopterait et dont ce lieu serait imprégné. Ce qui n’a pas échappé à Bachelard lorsqu’il affirme : « Dans ses mille alvéoles, l’espace tient du temps comprimé. L’espace sert à ça. » (La poétique de l’espace, 1957) Pour lui, les sites de « notre vie intime », que la topoanalyse qu’il prescrit se doit de visiter, sont des éponges à souvenirs. Retourner dans un quartier ou un logement familiers, et aussitôt notre mémoire est sollicitée et nous conduit dans le voyage dans le passé sans effort, nous reconnaissons tout ce qui nous entoure virtuellement, les arbres et les clôtures, les ambiances et les odeurs, les volumes et les couleurs, les bruits et les voix, même ce qui a été détruit existe encore, à nouveau. Ces images d’un temps révolu territorialisent nos rêveries, explique Bachelard, en précisant que celles-ci se sont déroulées dans les « espaces de nos solitudes ». Ce n’est aucunement une autobiographie que nous cherchons à reconstituer en nous rappelant le temps écoulé -comme si le temps durait en une continuité parfaite qui relierait en permanence le passé au présent, ce futur passé, tout en appelant l’avenir -, c’est plutôt une visite en soi-même, non pas pour établir une chronologie solidement datée mais afin de renouer avec un pays devenu étrange, et non pas totalement étranger : celui de notre enfance ou des premières années de notre vie d’adulte. D’où parfois un sentiment de nostalgie qui nous enveloppe et nous fait frissonner lorsque nous évoquons notre jeunesse. Jean Hofer (1669-1752), étudiant en médecine, habitant Mulhouse, propose dans sa thèse soutenue à Bâle en 1688, le mot de « nostalgie » pour traduire l’allemand Heimwehe, ce « mal du pays », qui affecte surtout les jeunes « âmes sensibles » lors de leur première séparation d’avec leur famille. Longtemps cette pathologie (littéralement la « douleur » du « retour » selon l’étymologie du terme grec, nostos et algos) a été jugée spécifique aux montagnards helvètes contraints à migrer dans d’autres pays, où ils se louaient comme mercenaires ou gardiens. Le changement d’air et l’éloignement du pays les faisaient sombrer dans un état dépressif que seul un retour chez eux pouvait guérir. Bien sûr, la langue est au cœur de ce processus de « perte de soi » et du désir de revenir « chez soi », mais il s’agit également de l’enfance, car ce dont on a la nostalgie ne vise pas seulement l’ambiance de son village natal, entouré des siens, mais cette période à jamais perdue qu’est l’enfance. Certes, cette rétrospective peut enjoliver, ou diaboliser, des souvenirs, l’essentiel n’est pas là. Ce qui compte - et Bachelard ne l’ignore pas - consiste à doter tout site intime d’une temporalité unique. Le temps ne nous est pas extérieur. Il ne représente pas un stock d’années et d’heures dont chacun tiendrait la comptabilité en s’évertuant à le consommer avec modération, sachant que le temps est un bien non renouvelable - excepté par cet exercice mémoriel que constitue le souvenir, il correspond à l’intensité de notre vécu. Ce temps vécu n’exclut ni un temps représente ni un temps conçu, bien au contraire, ces trois expressions du temps s’entremêlent au point de s’unir. L’être humain n’épuise pas « son » temps, le gaspillant en multipliant les activités ou le perdant à ne rien faire. Il jouit de chaque instant, tel un moment privilégié tiraillé entre un passé résumé en un chapelet d’anecdotes et un devenir compris comme une prévision, une sorte d’extrapolation, d’anticipation du présent... Ce temps vécu élabore sa géographie existentielle. Cette dernière n’a pas l’apparence d’un territoire continu, mais se dessine au rythme des relations que chacun noue et dénoue dans la succession désordonnée et inégale des instants. Il s’agit donc d’un territoire mouvant, instable, toujours en cours de recomposition. Cet « en cours » le caractérise.
Mais qu’est-ce qu’un territoire ? Une construction culturelle et mentale qui confère à une portion de l’écoumène une valeur d’entité géographique provisoire reconnue et valorisée par celles et ceux qui y résident, y vivent, y échangent, etc. Aucun territoire n’en vaut un autre, et réciproquement. Aucun territoire n’adopte le même tracé. Chaque territoire possède ses limites. Les unes sont physiques et épousent le relief (la crête des montagnes, le fond des vallées, la bordure du fleuve, le front de mer, etc.), les autres sont hors-sol et se superposent aux flux immatériels d’informations et de communications indispensables à l’entretien des réseaux qui conforte le territoire en question. À ce territoire d’un collectif se combinent les territoires des individus. Ces territoires du temps vécu sont aussi modelables que le territoire-réceptacle du collectif et aussi variables dans leur configuration. L’individu-à-tiroirs (le « je » est un pluriel) réclame des territoires emboîtés, plus ou moins hiérarchisés, plus ou moins constants. Je réside dans tel lieu, travaille dans tel autre, aime ailleurs, entretiens des relations avec des correspondants dispersés aux quatre orients, « mon » territoire associe ces lieux et gens disparates, les rassemble en une cartographie personnelle, celle de « ma » géographie existentielle. À la suite de Gilles Deleuze et Félix Guattari, je dirais que « le territoire, c’est d’abord la distance critique entre des êtres de même espèce : marquer ses distances. Ce qui est mien, c’est d’abord une distance, je ne possède que des distances. Je ne veux pas qu’on me touche, je grogne si l’on entre dans mon territoire, je mets des pancartes. Il s’agit de maintenir à distance des forces du chaos qui frappent à la porte. » Et avec Éric Dardel, j’ajouterais que le territoire, pour l’homme, c’est « l’environnement qui le convoque à sa présence ». Anthropologiquement, l’humain semble se stabiliser en édifiant une demeure, même précaire, provisoire, saisonnière. Cette demeure et les parcours réguliers des habitants et aussi les a côtés imprévus deviennent un monde pour chacun d’eux. La reconnaissance de ce monde procure le sentiment d’habiter, c’est-à-dire d’être présent-au-monde-et-à-autrui, cette présence révèle tout un jeu de temporalités aux rythmes pas nécessairement accordés, non synchronisés entre eux. On le comprend, le territoire relève davantage de ces données temporelles - liées aux modalités relationnelles que les humains pratiquent - que d’un découpage spatial, même si, curieusement, lorsqu’on dit « territoire », on pense « morceau de terre », région natale, enracinement local. Or, l’être urbain est de plusieurs pays à la fois, il nomadise et transporte ses « racines » emmitouflées dans sa langue, sa culture, ses relations. Il aspire au monde et traverse les frontières. Il apprécie les envies paradoxales et s’invente des passés en des lieux improbables. Il réécrit ses parcours et se dote d’un territoire de référence, tel un ponton dans l’océan de la vie, là où il arrime sa barque, où il se pose et fait le point, sur lui et sur autrui, sur lui avec autrui, sur lui parmi autrui. Avant de lever l’ancre, encore et encore. Ainsi l’homme-mobile est-il « spatial » pour autant qu’il est « temporel ». Par sa présence (son corps, son souvenir, sa représentation...) il spatialise (il ordonne les emplacements des uns et des autres à partir de la place qu’il occupe), alors qu’il est simultanément spatialise (sa place est placée, déplacée...) tout en s’inscrivant dans une certaine temporalité (professionnelle, liturgique, familiale, collective, singulière, etc.).
Mais alors, qu’appelle-t-on « Temps » ? Martin Heidegger réévaluant Sein und Zeit (1927) explique que « Le temps n’est pas, il y a temps » (Temps et être, 1962, Questions IV, Gallimard, 1976). Plus loin, le philosophe complète cette formule : « Car le temps véritable lui-même, la région de sa porrection triple (déterminée par la proximité approchante), c’est le site pro-spatial par lequel seulement il y a un possible "où". » Que nous dit-il ? Que le temps ne cherche pas une place, qu’au mieux c’est l’emplacement qui devient temporalisé en accueillant le déploiement de l’être de l’humain lorsque celui-ci se présentifie. Heidegger le laisse entendre en indiquant que « le temps véritable est la proximité du déploiement d’être à partir du présent, de l’avoir-été et de l’avenir - [...] » Et aussi en précisant que « le temps n’est pas un fabricat de l’homme, l’homme n’est pas un fabricat du temps. Il n’y a que le donner [...] » Ce don - et non pas une production, même si le temps est toujours « un temps pour » -, chacun peut le percevoir plus ou moins clairement, en termes de séjour sur Terre, c’est-à-dire en libérant du temps par l’intention à s’ouvrir à soi-même, à se rendre disponible pour être non seulement ici mais aussi . Cet univers spatio-temporel, dans lequel chacun se situe participe a la dramaturgie qu’évoquait Patrick Geddes quand il observait que la ville ressemble à un drama in time, je peux en dire autant de n’importe quel territoire. Le scénario et l’intrigue, les personnages, leur localisation et leurs déplacements, les actions et leurs temporalités, concourent à la fois à l’histoire du lieu ainsi qu’à son habitabilité ou son inhabitabilité. Alors, les territoires du temps sont-ils décroissants ? Ma géographie existentielle n’est pas mondiale, mais planétaire, je suis d’ici et d’ailleurs, mais je possède des emplacements familiers où je me rends périodiquement (des lieux habités par des amis, des sites appréciés pour leur beauté, leur vastitude et leur silence) et un domicile fixe (le fameux chez soi qui manque tant à ceux qui n’en ont pas) dans la banlieue parisienne, duquel je contacte les membres des réseaux auxquels je suis branché et qui « rhyzoment » sur toute la Terre en des circonvolutions proliférantes et jamais inachevées. Conscient de la préoccupation environnementale, je pense que chaque citadin se doit d’imaginer une démobilité progressive selon son emploi et selon ses contraintes : Pourquoi multiplier les déplacements alors que l’on peut grandement les limiter en utilisant mieux les nouvelles technologies de l’information et de la télécommunication ? Pourquoi ne pas opter pour les « mobilités douces » (co-voiturage, bicyclette, véhicules électriques...) ? Pourquoi ne pas développer le télétravail ? Pourquoi ne pas regrouper ses rendez-vous ? Pourquoi ne pas diminuer le temps de travail, le partager ou l’assurer sur trois jours (comme l’imaginait Emile Vandervelde dans L’Exode rural et le retour aux champs, 1910) afin de rendre viables les villages sans les transformer en villages-dortoirs et leur assurer une diversité générationnelle et professionnelle ? Pourquoi ne pas miser sur une bi-activité, par exemple bioagriculteur et graphiste, et concentrer ses activités sur des plages horaires stables ? Pourquoi ne pas consommer en priorité les produits locaux, privilégier le commerce de proximité ou la livraison « groupée » à domicile ? Pourquoi ne pas inciter à la coopération tout ce qui peut l’être (lire L’Entraide de Piotr Kropotkine, 1902) ? Pourquoi ne pas attribuer à un même bâtiment plusieurs usages différés dans le temps ? Et à la ville et ses alentours d’autres horaires, grâce aux Bureaux des temps et aux banques du temps ? Pourquoi ne pas convertir les immeubles et autres constructions aux normes environnementales en y intégrant la dimension temporelle ? Pourquoi ne pas opter pour un chrono-urbanisme qui tienne compte des rythmes urbains contrastés ? Nous allons connaître deux profondes révolutions du temps. Les deux trinités imposées par le capitalisme industriel et le salarial depuis plus d’un siècle s’épuisent et vont se réagencer. En effet, le découpage de la journée en « trois moments » à peu près égaux (temps de travail, sommeil, temps contraint) correspond de moins en moins aux exigences du capitalisme de l’immatériel et à l’effacement progressif du salariat, remplacé par une instabilité du travail rémunéré (externalisation, « mission », contrat à durée limitée, stages, reconversion, etc.) et aux attentes des travailleurs (le travail n’est plus l’élément essentiel de la réalisation de soi). La vie quotidienne (« métro/boulot/dodo ») se transforme irréversiblement, laissant ces « trois moments » s’interpénétrer et changer de nature. Le téléphone portable, par exemple, rend présent et par conséquent disponible n’importe quel « collaborateur », n’importe quand (sept jours sur sept et 24 heures sur 24). Le découpage de la vie en « trois périodes » (l’enfance et la formation, l’âge adulte et le travail, la retraite), lui aussi, tend à voir ces « périodes » mordre les unes sur les autres (l’adolescence se prolonge, la formation devient continue, la retraite connaît une préretraite encore active et une retraite à plusieurs strates...). Ces « trois moments » et ces « trois périodes » ne sont plus aussi strictement délimités et si bien enchâssés les uns aux autres, ils interfèrent entre eux et connaissent des ruptures, des temps morts, des périodes dépressives, des « charrettes », au point où désarroi et engouement, désorientation et stimulation, contribuent, plus ou moins durablement, à un mal-être ou au contraire à un ensoleillement. Chaque être urbain connaît ces variations déstabilisantes et voit ses territoires se plier, se modeler, s’adapter aux caprices temporels, brouillant parfois ses repères, mais assurant néanmoins un nécessaire appui. Le temps, dans son incroyable disparité, offre à chacun la possibilité de se construire tout en acquérant un emplacement situationnel et relationnel qui se territorialise en se déterritorialisant. L’être urbain habite autant son temps destinai qu’il habite le monde, son monde. Le temps est aussi un matériau pour l’architecte, l’urbaniste et le paysagiste. Les deux premiers pensent le temps comme « durée », « histoire », « patrimoine », en oubliant bien souvent l’entretien et surtout les pratiques habitantes, quant au dernier il sait que le vivant possède ses temporalités spécifiques, irrégulières, variées et parfois inconciliables entre elles.
Mégalopoles, bidonvilles, villes globales, gated communities, urbain diffus, petites villes, toutes ces formes de l’urbanisation planétaire attendent d’être contrecarrées par des propositions alternatives, dont certains écoquartiers préfigurent un possible. Partout, il convient d’en venir à une dimension décente de vie individuelle/collective et surtout à impulser des expérimentations, qui chacune reposera sur un subtil dosage local/global, allant toujours vers plus d’autonomie des individus et plus d’amitié des humains envers le vivant et plus généralement la nature. Chaque être humain réclame les rythmes assortis à ses attentes, c’est ainsi qu’il pourra habiter le monde en s’émerveillant des mystères de l’assemblage kaléidoscopique des quatre éléments et en réenchantant ses relations aux autres, alors même que le déploiement technique ne l’opprimera plus et que la croissance pour la croissance ne sera plus qu’un mauvais souvenir. « Mieux et non plus », voilà ce qui est écrit au fronton des territoires du temps. Entrez, vous êtes chez vous.

Lectures

La Poétique de l’espace, Gaston Bachelard (PUF, 1957) ; Habiter le temps, Jean Chesneaux (Bayard, 1996) ; L’Homme et la terre, Éric Dardel, PUF, 1952 ; Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Minuit, 1980 ; Questions IV, Martin Heidegger (traduction française, Gallimard, 1976) ; Le Quotidien urbain. Essais sur les temps des villes, sous la direction de Thierry Paquot (La Découverte, 2001) ; Habiter, le propre de l’humain, sous la direction de Thierry Paquot, Michel Lussault et Chris Younès (La Découverte, 2007) ; Le Territoire des philosophes, sous la direction de Thierry Paquot et Chris Younès (La Découverte, 2009) ; Territoires en partage. Nanterre, Seine-Arche : en recherche d’identité(s), Marcel Roncayolo (Parenthèses, 2007).

Thierry Paquot est philosophe, professeur à l’institut d’urbanisme de Paris (Université Paris 12-Val de Marne), éditeur de la revue Urbanisme, auteur, entre autres livres, de L’espace public, La Découverte, 2009.

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