Décroissance et travail

par Jean-Claude BESSON-GIRARD

Loin de l’agitation médiatique et des surenchères de promesses inhérentes à un rituel hexagonal et quinquennal, Entropia a choisi de contribuer à une réflexion actualisée sur la question du travail et de l’emploi, dans la perspective de l’avènement, souhaitable et inéluctable à nos yeux, d’une société de décroissance.

Nous ne nous faisons pas d’illusion. La décroissance comme telle ne sera pas invitée à composer la carte ou les menus proposés au choix des électrices et des électeurs. Par contre, les objecteurs de croissance sont et seront de plus en plus présents autour des tables dressées, ici et là, avec ceux qui luttent contre la fatalité d’un monde sans horizon et sans joie.

On ne saurait dire que le mot travail soit associé à la joie, sinon pour celles et ceux qui ont conquis la liberté d’exercer des activités où le sentiment de s’accomplir en humanité est présent dans leur vie quotidienne. Je ne parlerai pas des nantis de naissance qui ignorent souvent le travail et la joie. Pour les autres, c’est-à-dire pour l’immense majorité de nos concitoyens, le travail « jetable » a succédé au travail protégé et qualifié. Le travail n’est même plus un statut qui suffit à sortir de la pauvreté, et près de la moitié des salariés actuels imaginent qu’ils pour- raient finir SDF. Et, comble d’une régression schizophrénique, puisque qu’on leur dit que « les emplettes sont les emplois », ils ont le sentiment de se licencier eux-mêmes s’ils sont de mauvais consommateurs !

L’alternance des jugements positifs et négatifs concernant le travail traduit plusieurs types d’ambiguïtés, dont la principale oppose banalement le travail imposé et le travail choisi. L’ambivalence de la notion de travail est présente dès les origines de la pensée occidentale. Dans la tradition biblique, faut-il le rappeler, Adam et Ève sont chassés du Paradis pour avoir goûté au fruit de l’arbre défendu et, de ce fait, par Dieu « condamnés à travailler à la sueur de leur front ». Pour les Grecs, le travail est lié à trois notions distinctes : la praxis, où le sujet agissant se transforme lui-même, la poiésis, où il modifie quelque chose hors de lui-même, en créant, et la techné, quand, à partir d’une expérience préalable et un faisceau de savoirs, il peut obtenir un résultat souhaité. Récupérant les ambiguïtés du concept de travail, on sait également que les autorités nazies l’ont utilisé en guise d’ornement monstrueux à l’entrée des camps d’exterminations : ARBEIT MACHT FREI, le travail rend libre.

Il est naturel, si j’ose dire, que ce dossier d’Entropia consacré au travail apparaisse aussi comme un hommage, discret mais fervent, rendu à André Gorz, l’une des grandes figures de la pensée contemporaine, en particulier dans le domaine de la crise des motifs irrationnels de la rationalisation économique. Sa réflexion, assortie d’un engagement philosophique et politique exemplaire, depuis 1958 [1] jusqu’à ce jour, a contribué à notre meilleure compréhension des liens complexes entre l’histoire sociale, les luttes émancipatrices et l’écolo- gie politique. « Il faut essayer de comprendre pourquoi la raison économique a pu imposer sa loi ; provoquer le divorce du travail et de la vie, de la production et des besoins, de l’économie et de la société. Pourquoi elle est en train de désintégrer celle-ci ; pourquoi nombre d’activités ne peuvent être transformées en travail rémunéré et en emploi sans être dénaturées dans leur sens par cette transformation [2]. »

En pastichant ce mot que l’on prête à Georges Clemenceau : « La guerre est une affaire trop sérieuse pour qu’on la confie à des mili- taires », ne pourrait-on pas affirmer que « le travail est une affaire trop sérieuse pour qu’on la confie à des économistes » ? Certains le pensent et souvent, je l’avoue, il m’arrive de leur donner raison.
La prétention des « sciences économiques » m’effare. Aujourd’hui, tout débat médiatique « sérieux » sur des questions économiques et sociales se doit de convier « des économistes de bords politiques opposés (sic) ». Peut-on imaginer semblables précautions avec des biologistes ou des astrophysiciens ? L’affaire est entendue : la scientificité revendiquée par l’économie ne concerne que la logique des raisonnements et non les croyances sur lesquelles ils reposent. C’est précisément sur le registre de ces croyances que les objecteurs de croissance fondent leur combat contre la dictature de l’économisme.

Si l’économie a une histoire, elle procède donc d’une « invention [3] ». Que les savants me pardonnent si je soutiens que l’économie a, certes, une histoire, mais que cette histoire commence aussi tous les jours. Chaque fois que je plante plus de poireaux que nécessaires à la consommation de la maisonnée, j’invente l’économie puisque, à moins de le jeter, ce qui serait stupide, je dois vendre ou donner le surplus que la terre et mon travail ont produit. L’économie commence donc avec l’au-delà du nécessaire, avec « le plus qu’il n’en faut », mais aussi avec les mots pour en parler. Mon ami anthropologue Michael Singleton m’a raconté l’étonnement d’un expert en développement qui demandait à un Africain quel était son travail dans le maigre champ qu’il cultivait. « Je ne travaille pas, je suis paysan », répondit celui-ci !

Pour le dire autrement, l’économie commence avec « la peur de manquer ». Son importance est inversement proportionnelle à la part de sagesse qu’elle a détruite. « D’un point de vue économique, le noyau central de la sagesse est la pérennité [4]. » Au sujet du travail, la sagesse n’imposerait-elle pas de se poser la question du pourquoi plus que celle du comment ? Vivre prescrit d’agir, mais pourquoi se livrer entièrement à une activité dont la seule finalité se réduirait au travail pour le travail ? Tout ce dont on estime l’usage nécessaire pour vivre, sans être en mesure de le produire soi-même, oblige de se le procurer ailleurs, chez « autrui », avec qui un échange symbolique s’impose, coquillage, métal précieux ou papier-monnaie, ou en s’en remettant à une gestion collective des biens et services communs. Depuis toujours, les petits malins se sont affranchis par la force et la violence de cette obligation morale de l’échange équitable. Ils ont inventé l’histoire, c’est-à-dire la guerre, la propriété privée, les frontières et le travail aliéné. On objectera, évidemment, que ces considérations abruptes sont simplistes et manquent pour le moins de sérieux. Tout le monde n’a pas le privilège de cultiver son jardin et encore moins celui d’en recueillir une sagesse. L’autarcie n’a pas bonne presse. Ne conduit-elle pas à l’enfermement sur soi, au rejet de l’autre et à l’inceste ? L’autonomie vaut-elle mieux dans le grand cirque de la mondialisation hyper capitaliste ? Qui s’intéresse à elle, sauf pour justifier les industries nationales d’armements et le travail qu’elles procurent à celles et ceux qu’elles emploient. Le mot emploi n’est qu’en apparence synonyme de travail. Les machines ne chôment pas. Elles travaillent. Leur invention et leur utilisation devaient soulager le travail humain. Elles l’ont fait, au-delà de tout espoir, au point de menacer et de priver de travail ceux qui les servent.

Le mot travail est un substantif employé avec de nombreux verbes. Il manque ou ne manque pas. Il se cherche, se présente, se représente, se donne, se prend, se divise, se multiplie, se choisit, s’aban- donne, se justifie, devient flexible, se trouve, se réduit, se perd...

Il en va du mot travail comme de tout autre terme servant à désigner un aspect de la réalité. Tout dépend du point de vue auquel on se place par rapport à l’idée qu’on s’en fait. Par exemple, on pourra regretter de ne trouver, dans ce dossier, aucune parole de chômeur de longue durée, d’rmiste ou d’exclu du monde du travail, pour quelque raison que ce soit. Constatant cette carence, ne faudrait-il pas y remédier en proposant aux lecteurs d’Entropia un numéro dont le thème pourrait être « décroissance, exclusion et usage du monde » ?

Ici, des économistes et des sociologues, plus ou moins anti-économistes et en tout cas critiques de la domination de l’économisme dans nos sociétés enrichies, se sont livrés à un exercice périlleux. Il est toujours risqué, en effet, de parler d’une réalité complexe en n’en connaissant, d’expérience, qu’un aspect extérieur, si j’ose dire, à cette réalité même, en tout cas telle qu’elle est vécue par la majorité de ceux qui la subissent. Je ne veux pas dire, évidemment, que les contributions réunies dans cette livraison ne sont pas « du travail », ni que leurs auteurs ne connaissent pas le monde du travail. Certains en sont, même, des spécialistes, et c’est bien la difficulté que rencontrent les intellectuels à propos de n’importe quelle question soumise à leur examen « professionnel ». William Faulkner a eu, à ce sujet, ce mot définitif : « Il y a ceux qui vivent, et ceux qui, à défaut de vivre, en parlent. » Ceci étant dit, il existe un antidote à cette contradiction interne au métier d’intellectuel. C’est la faculté de sentir, la sensibilité. Au-delà des différences d’analyses liées à des points de vue hétérogènes sur tel ou tel aspect de la réalité, les intellectuels attachés à représenter les caractéristiques souhaitables d’une société de décroissance partagent, me semble-t-il, une sensibilité commune, une faculté de sentir (ce en quoi se définit étymologiquement l’esthétique) qui les réunit dans une même famille d’esprit. C’est justement le projet d’Entropia que d’en dessiner peu à peu le visage. Chacun sait que personne, aujourd’hui moins que jamais, ne peut prétendre tout savoir sur tout. Cette évidence ne doit pas être entendue comme une fatalité. Elle nous invite au contraire à une œuvre de dépassement comparable à celle que s’exige tout artiste digne de ce nom. C’est aussi ce que je nommerais volontiers la poétique de la décroissance. Le réexamen de la question du travail dans cette optique n’ouvre-t-il pas sur un champ de création et de liberté sans précédent ? « Le domaine de la liberté, (disait Marx), commence là où cesse le travail ».

Tout est affaire de milieu, c’est bien connu. Milieux et métiers ont très longtemps été associés. Ils correspondaient en outre à des répartitions régionales qui se transposaient à l’échelle réduite des quartiers à l’intérieur des villes. Aujourd’hui, dans les mégalopoles, les quartiers s’ethnicisent de plus en plus et le travail avec, tandis que le chômage, l’exclusion et la misère sont sans lieu, « sans toit ni loi ».

Avant qu’il n’ait subi, à son tour, les effets de la novlangue niveleuse des parlers « de métier », voici comment, en 1935, « le Milieu » parlait du travail [5] : « Travail. En argot du “milieu”, c’est le vol, le cambriolage, l’exercice de la prostitution. Biseness. Boulo (sic). Colletin. Gratin. Groupin. Truc. Turbin. [...] Travailler : aller au boulo (re-sic), au labeur, au gratin. Bosser. Boulonner. Bousiller. Bûcher. Buriner. En filer, en ficher ou en foutre un coup, une secousse. Frapper dans la butte. Gratter. Marner. Masser. Piocher. S’expliquer. S’occuper. Trimer. Turbiner... » C’était au temps où les voyous comme les bourgeois ne croyaient pas encore au mythe de la croissance sans limites. Aujourd’hui la voyouterie, la vraie, celle qui exige 15 % de retour sur investissement et joue au Grand Casino de la mondialisation, n’a plus besoin de pinces-monseigneur ni de « monte-en-l’air ». L’hypercapitalisme dématérialisé règne sur notre dernière « matière commune » : le langage. Ses mots sont nos maux. La décroissance est son ultime hantise, comme celles de l’ail et de l’aube pour les vampires.

En introduction à ce dossier d’Entropia, consacré à « Décroissance et travail », comment ne pas évoquer la figure de Paul Lafargue ? En 1880, le gendre de Marx publie Le Droit à la Paresse, qui est proba- blement le premier pamphlet d’importance contre le développement, le productivisme et ses dérives. On peut donc le considérer comme le précurseur de l’objection de croissance en s’attaquant à la religion du travail, considérée comme « un vice diaboliquement chevillé dans le cœur des ouvriers », non sans des accents que ne renierait pas un écologiste d’aujourd’hui. Qu’on en juge par cet extrait : « Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de renaissance, qui durent ce que durent les promesses électorales ; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d’usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence [6]. »

À ma connaissance, l’humour et la joie de vivre ne sont pas les caractéristiques essentielles du milieu des économistes orthodoxes. Seuls les économistes hétérodoxes, à l’instar de Nicholas Georgescu- Roegen, qui affirmait que « l’objectif de l’économie était de procurer la joie de vivre », possèdent l’ironie et la légèreté qui sied à leur modestie. Ils savent se rire des pouvoirs exorbitants que l’hypercapitalisme contemporain accorde aux économistes de sa doxa, devenus les nouveaux mages de nos sociétés enrichies d’insignifiances. Comme par hasard, ces dissidents ne sont pas seulement anti-économistes, mais aussi philosophes, férus d’anthropologie, amateurs d’art et de poésie, et même, comble de lèse gravité, de très bons vivants. Ils savent aussi que l’antithèse de la sagesse est d’affirmer que « ce qui est laid est utile et ce qui est beau ne l’est point ».
Paraphrasant Hannah Arendt, je dirais que le travail ne manque jamais de sens quand l’œuvre et l’action s’y accordent et l’illuminent. N’est-ce pas la vocation de la jeune pensée de la décroissance que de retrouver le chemin de cette inspiration ?


[1André Gorz, Le Traître, Éditions du Seuil, 1958 et 1978.

[2André Gorz, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison éco- nomique, Galilée, 1988, 4e de couverture.

[3Serge Latouche, L’Invention de l’économie, Albin Michel, 2005.

[4E.F. Schumacher, Small is beautiful, Une société à la mesure de l’homme, Le Seuil, 1978, p. 33

[5Jean Lacassagne, médecin des prisons et du service des mœurs, L’Argot du milieu, préface de Francis Carco, Albin Michel, éditeur, Paris 1935.

[6Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, Mille et une nuits, 2002.